Implantation des data centers : Microsoft a changé de méthode, pas ses concurrents
Le 4 juin, devant une commission parlementaire de l’Ohio consacrée aux data centers, Microsoft s’est engagé à ne plus faire signer d’accords de confidentialité aux collectivités. Amazon, Google et Meta, également présents, ont refusé de prendre le même engagement.
Les deux premiers volets de cette série consacrée à l’implantation des data centers aux États-Unis ont décrit une méthode fondée sur le secret, puis l’opposition qu’elle a fini par susciter, entre petits mystères et impact colossal. Mais arrive-t-il qu’un projet soit négocié au grand jour ? Et si oui, que se passe-t-il ? Des entreprises, des collectivités et un État ont commencé à y répondre, et les résultats permettent de mesurer ce que la transparence change, et ce qu’elle ne change pas.
Le jour où un géant du secteur a changé de position
La scène se déroule le 4 juin, devant la commission mixte du parlement de l’Ohio consacrée aux data centers. Deux jours plus tôt, le président de la chambre des représentants, le républicain Matt Huffman, avait prévenu les industriels : « Venez au Parlement avec votre plan, ou on vous en imposera un », rapporte cleveland.com. Quatre entreprises sont présentes.
Microsoft annonce deux renoncements :
- L’entreprise n’exigera plus d’accords de confidentialité de la part des collectivités pour l’implantation d’un data center,
- Elle ne demandera plus d’exonération de taxe foncière pour ses nouveaux sites.
.Daniel Brown, responsable des affaires publiques de Microsoft auprès des États américains
« Microsoft a décidé qu’il était primordial de donner la priorité à la transparence et au dialogue pour bâtir la confiance des communautés. »
Les représentants d’Amazon, de Google et de Meta, interrogés sur le même point, ne prennent pas cet engagement. Ils décrivent devant les parlementaires les accords de confidentialité comme un outil important du développement économique. Google reconnaît en revanche un déficit de dialogue, sa responsable des politiques publiques concédant que le secteur doit faire mieux pour aller au contact des habitants.
Liz Schwab, market development and policy manager, Google Data Centers
« Nous reconnaissons tous que nous devons faire mieux pour aller au contact. »
La décision de Microsoft n’est pas née dans cette salle. L’entreprise l’avait rendue publique le 18 mars sur son propre site, en précisant travailler à identifier l’ensemble de ses accords actifs dans le monde afin d’en coordonner la résiliation. Elle réserve la confidentialité à des éléments précis, comme les plans de conception ou les dispositifs de sécurité transmis dans le cadre des demandes de permis de construire. Une limite importante subsiste : Microsoft continuera de recourir à des accords de confidentialité pour ses transactions privées d’acquisition de terrains, et cessera seulement d’en faire un mécanisme par défaut dans ses échanges avec les collectivités. L’engagement ne protège donc pas les propriétaires démarchés, comme ceux du Kentucky évoqués dans le premier volet.
En janvier déjà, l’entreprise avait publié une charte de bon voisinage dans laquelle le mot transparence revenait à cinq reprises, ce que des chercheurs de l’université du Wisconsin à Milwaukee avaient jugé en décalage avec l’opacité entourant les besoins en eau et en électricité de son premier site de l’État.
Le geste n’a pas non plus mis fin au lobbying, comme dans l’État de Washington, où l’entreprise exploite une trentaine de sites. Microsoft s’est publiquement opposée, quelques jours avant la clôture de la session parlementaire, à un texte imposant des obligations de transparence et d’encadrement environnemental aux data centers, contribuant à le faire échouer, rapporte GeekWire. « Il faut noter que cela n’arrive qu’après que ces accords leur ont explosé au visage », relève auprès de Wisconsin Watch Bill Lueders, président du Wisconsin Freedom of Information Council.
Ce que les quatre entreprises ont accepté et ce qu'elles ont refusé
Lors de l’audition du 4 juin en Ohio, les quatre groupes se sont engagés sur plusieurs points communs :
- Poursuivre la réduction de leur consommation d’eau et d’énergie,
- Limiter les nuisances sonores pour le voisinage,
- Prendre en charge le coût des infrastructures nécessaires à leurs installations.
Les divergences portent sur deux points. Microsoft renonce aux accords de confidentialité avec les collectivités et aux exonérations de taxe foncière pour ses nouveaux sites. Amazon, Google et Meta n’ont pris aucun de ces deux engagements.
Une paroisse de Louisiane, 10 milliards de dollars et aucun accord signé
Ailleurs en Louisiane, non loin du chantier de Boyce évoqué dans le premier volet de cette série, un projet de data center à 10 milliards de dollars sort de terre dans la paroisse (équivalent du comté) de West Feliciana. Kenny Havard, qui en dirige l’exécutif, a refusé de recourir aux accords de confidentialité (ou NDA). « Je ne pense pas que les NDA soient nécessaires, sauf s’ils vous font entrer dans une pièce pour partager des informations propriétaires », explique-t-il à NPR. « Quand on parle de ventes de terrains et d’avantages fiscaux, des choses qui touchent les habitants, ça doit se faire au grand jour. »
La collectivité a publié sur son site l’ensemble des pièces du dossier. Les habitants restent inquiets de la consommation d’eau, des besoins électriques et du bruit, mais ils discutent de documents qu’ils peuvent lire. « Nous sommes plutôt fiers de l’avoir fait sans signer de NDA », ajoute Kenny Havard, qui y voit la preuve qu’on peut mener ces projets sans laisser les habitants dans le noir.
D’autres collectivités ont opté pour un encadrement plutôt que pour un refus de principe. En Arizona, le conseil des superviseurs du comté de Pima a voté la dissolution automatique des accords de confidentialité quatre-vingt-dix jours avant tout vote d’une instance du comté.
À l’échelon d’un État, la Pennsylvanie est allée le plus loin. Le gouverneur Josh Shapiro a pris un décret imposant aux projets de data centers le respect d’un ensemble de principes baptisé GRID, qui interdit l’usage des accords de confidentialité pour les dossiers à venir, comme l’a confirmé le ministère du développement économique de l’État à Spotlight PA.
Ce que publie la paroisse de West Feliciana
- Les accords relatifs à l’usage de l’eau et de l’électricité.
- Le détail des acquisitions foncières et les évaluations correspondantes.
- Le contrat signé entre la collectivité et l’entreprise, dans son intégralité.
Les avantages fiscaux consentis figurent dans ces documents. Les habitants opposés au projet peuvent donc en discuter les termes, ce qui reste impossible dans les paroisses ou comtés voisins où les négociations ont été couvertes par des accords de confidentialité.
Quand la transparence devient un argument commercial
Lors d’une conférence professionnelle organisée par Bisnow, David Tolson, président du développeur DBT Data, a raconté avoir fait aboutir un projet dans une commune qui avait rejeté les cinq précédents, en s’engageant à présenter ses plans détaillés aux habitants avant tout dépôt de permis. « Nous avons aujourd’hui leur soutien simplement en dialoguant, en étant présents et transparents », expliquait-il. Le calcul n’est donc pas seulement réputationnel.
La contestation vient aussi de l’intérieur du secteur. Dan Golding, directeur technique du cabinet Appleby Strategy Group, estimait en février que chercher à contraindre des élus à signer de tels accords subvertit le processus démocratique. « Le problème est que, dans ce secteur, la première règle du Fight Club est qu’on ne parle pas du Fight Club », résumait de son côté TJ Ciccone, vice-président d’Oracle, lors de la même série de conférences.
Les partisans des accords de confidentialité ne se sont pas ralliés pour autant. L’organisation professionnelle du secteur juge qu’une interdiction générale serait une pente glissante et propose plutôt d’en limiter la durée ou le périmètre. Du côté des agences de développement économique, l’argument reste celui du calendrier : la confidentialité serait nécessaire aux premiers échanges, et le public ne devrait être informé qu’au moment où le dossier arrive devant les élus, une fois vérifiées la disponibilité du foncier, du réseau électrique et de l’eau.
Ce que la transparence ne règle pas
Publier les documents ne réduit ni la consommation d’eau, ni les besoins électriques, ni l’artificialisation des terres. À West Feliciana, les habitants connaissent les termes de l’accord et demeurent inquiets de ses effets. La transparence déplace le débat sur ces enjeux, elle ne l’éteint pas.
Elle peut même se retourner contre les projets, ce qui explique en partie la prudence des entreprises. À Tucson, en Arizona, la révélation de Project Blue a produit exactement ce que ses promoteurs redoutaient : environ un millier de personnes réunies en réunion publique, des tableaux de bord citoyens estimant la consommation du site, puis le rejet du projet par le conseil municipal.
Mais une opposition victorieuse ne supprime pas un data center, elle le déplace. Les projets bloqués dans une commune se reportent vers des territoires moins organisés ou plus demandeurs, souvent ruraux et économiquement fragiles. Les engagements pris par une entreprise ne valent par ailleurs que pour elle : Microsoft reste à ce jour le seul grand opérateur à avoir renoncé, en partie, aux accords de confidentialité.
Thaddeus Claggett, représentant d'État, Newark, Ohio
« Les gens ne vous croient pas, et pour être franc ils ne nous croient pas non plus, et c’est normal. »
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