Comment les data centers se sont invités dans la vie politique américaine
Sept Américains sur dix se disent opposés à l’implantation d’un data center près de chez eux. Depuis janvier, plus de 45 millions de dollars de spots de campagne mentionnent ces infrastructures, dans les deux camps.
Des centaines de projets de data centers ont été annoncés aux États-Unis ces deux dernières années, et beaucoup avancent masqués, jusqu’à ce que les terrains soient achetés et le zonage modifié. Les riverains, eux, les découvrent souvent une fois les décisions prises.
Jusqu’à récemment, l’opposition aux data centers tenait en quelques groupes Facebook et des prises de parole en conseil municipal. Elle se compte aujourd’hui en textes normatifs, en recours devant les cours suprêmes d’État et en bulletins de vote. Le 3 novembre 2026, jour des élections de mi-mandat, les électeurs de dix-huit communes de l’Ohio se prononceront par exemple sur des règles encadrant ou interdisant l’implantation de ces infrastructures sur leur territoire.
Des riverains qui rédigent eux-mêmes les règlements
Dans l’opposition locale face à ces nouvelles implantations, le changement le plus net tient moins au nombre de protestataires qu’à leur méthode. À Wilmington, dans l’Ohio, après l’annonce par Amazon Web Services d’un projet à 4 milliards de dollars sur un terrain mitoyen d’un lotissement, des habitants ont rédigé un règlement de zonage de trente-trois pages, déposé plusieurs recours fédéraux et obtenu que quatre référendums visant à annuler des délibérations municipales figurent sur le bulletin de novembre. L’un des rédacteurs, Quintin Koger Kidd, informaticien de profession, explique à l’Ohio Capital Journal qu’il n’est pas favorable à une interdiction générale. « Les data centers rendent un service utile, mais ils ont des effets sur notre communauté », dit-il, décrivant un sujet d’urbanisme plutôt qu’un combat contre une technologie.
Les griefs portent autant sur l’opacité des projets et les décisions non concertées que sur l’impact énergétique de telles installations sur le réseau local. D’une commune à l’autre, on tente de poser des limites en termes de puissance tirée sur le réseau, voire de soumettre de interdictions totales. À Grove City, les organisateurs ont renoncé à viser les data centers en tant que tels, par crainte de contentieux, et proposent de soumettre au vote tout nouveau projet industriel lourd. « Le principe, c’est que ça ne devrait pas dépendre de sept personnes assises autour d’une table » pour être construit à proximité ou au sein des collectivités, explique Jen Belt, habitante d’une commune voisine du projet, au même média.
Joe Ciresi — représentant d'État, Montgomery County, Pennsylvanie
« L’enjeu, c’est que ce soit la communauté qui décide si vous construisez, et qu’elle dispose de toute l’information possible. »
À l’échelle nationale, l’organisation Data Center Watch (financée par l’industrie elle-même) recense 833 collectifs actifs dans 49 États au premier trimestre 2026, contre 396 fin 2025, et chiffre à environ 130 milliards de dollars les investissements bloqués ou retardés sur la période, autant que sur l’ensemble de l’année précédente.
Combien de moratoires, exactement ?
Aucun décompte des moratoires ne fait autorité et les écarts sont considérables. La National League of Cities, qui regroupe des municipalités américaines, identifie 76 collectivités ayant adopté ou tenté d’adopter un moratoire sur le sujet. Des observatoires privés en recensent autour de 300. Le média The Information est passé de 300 fin juin à plus de 500 en juillet.
Ces chiffres ne mesurent pas la même chose : certains comptent les moratoires effectivement votés, d’autres y ajoutent les tentatives, les restrictions de zonage ou les projets de délibération. Aucune administration fédérale ne tient de registre sur la question, mais les oppositions de ce type se multiplient aux États-Unis.
Ce que les communes ont obtenu et ce qui leur échappe
Les consultations locales ont pour l’instant donné des résultats relativement homogènes. Selon le recensement de Ballotpedia, les électeurs ont tranché quatre scrutins locaux liés aux data centers depuis janvier, en choisissant à chaque fois l’option la plus restrictive. D’autres suivent : à Boulder City, dans le Nevada, la question posée en novembre portera sur l’ouverture de 14 000 acres de terrains municipaux à ce type d’activité, dans une zone où la charte de la ville interdit tout aménagement sans vote populaire.
À l’échelon des États, le bilan est plus contrasté. L’État de New York a instauré en juillet le premier moratoire national, par un décret suspendant pour un an les nouveaux sites de 50 mégawatts et plus. Le gouverneur du Texas a demandé en août la suspension des autorisations de raccordement le temps d’un audit des demandes déposées auprès du gestionnaire du réseau. Celui de Pennsylvanie a interdit par décret l’usage des accords de confidentialité pour les projets à venir.
Dans le Maine, la gouverneure Janet Mills a opposé son veto à une loi suspendant les constructions jusqu’en novembre 2027, tout en concédant dans son message qu’une pause serait justifiée au regard des effets constatés dans d’autres États. Le Dakota du Nord a rejeté par 32 voix contre 15 une interdiction des accords de confidentialité entre collectivités et développeurs. Dans le Minnesota, un texte porté conjointement par une démocrate et un républicain a été bloqué en commission.
Une partie du bras de fer s’est déplacée sur le terrain de la procédure, et les décisions ne vont pas toutes dans le même sens. En Ohio, quatre mesures liées aux data centers sont passées devant la Cour suprême de l’État en l’espace d’un mois. Celle-ci a jugé qu’un greffier municipal avait illégalement bloqué trois pétitions déposées à Sidney, et autorisé un référendum contre un projet à Ashville. À Wilmington, en revanche, la commission électorale du comté a écarté la pétition des habitants, estimant qu’elle excédait les compétences de la commune. Le combat se mène partout.
Une année d'initiatives
- Janvier : plus de 300 textes déposés dans les législatures d’État sur les six premières semaines de l’année, selon Data Center Watch.
- Avril : la gouverneure du Maine oppose son veto à une suspension des constructions.
- Juin : l’initiative constitutionnelle de l’Ohio manque la date limite de dépôt des signatures.
- 14 juillet : l’État de New York instaure le premier moratoire national, limité à un an et aux sites de 50 mégawatts et plus.
- 3 août : le gouverneur du Texas demande la suspension des autorisations de raccordement le temps d’un audit.
- Août : la Pennsylvanie interdit par décret les accords de confidentialité sur les projets à venir.
- 3 septembre : le Dakota du Nord rejette une interdiction similaire par 32 voix contre 15.
- 16 septembre : la Chambre des représentants adopte par 417 voix contre 3 un texte visant à faire supporter aux data centers le coût de leur raccordement électrique.
- 3 novembre : dix-huit communes de l’Ohio et plusieurs collectivités d’autres États se prononcent par le vote.
Un sujet qui rassemble la droite trumpiste et la gauche démocrate
Les data centers au cœur des campagnes électorales
L’opposition aux data centers serait-elle un point sur lequel l’Amérique divisée parvient à accorder ses violons ? La course au poste de gouverneur de l’Ohio résume assez bien la situation. Les deux favoris défendent une forme de pause : le républicain Vivek Ramaswamy veut interdire les nouvelles implantations tant que les entreprises ne prennent pas en charge les factures d’électricité de la collectivité d’accueil, la démocrate Amy Acton plaide pour un moratoire conditionnel. Leurs déclarations de patrimoine, obtenues par la chaîne WEWS, montrent pourtant que tous deux détiennent des participations dans des sociétés du secteur qu’ils entendent réguler, notamment Nvidia, Microsoft et Amazon. Le point n’est pas anecdotique, puisque c’est le gouverneur qui nomme, dans chaque État américain, les responsables des agences chargées de réguler ces installations et d’arbitrer leurs avantages fiscaux.
Ron DeSantis, gouverneur de Floride
« Vous ne devriez pas payer un centime de plus sur vos factures, parce qu’il s’agit de certaines des entreprises les plus riches de l’histoire de l’humanité. »
Une analyse des données de la société AdImpact réalisée par NPR chiffre à plus de 45 millions de dollars les dépenses en spots de campagne mentionnant les data centers depuis janvier, réparties presque également entre les deux partis sur le territoire national. Les mentions sont passées d’une poignée en janvier à environ 164 en août. « Les data centers sont un sujet singulier, sur lequel républicains MAGA et démocrates progressistes se retrouvent au même endroit », analyse Michael Franz, co-directeur du Wesleyan Media Project, qui suit la publicité politique.
Les sanctions dans les urnes ont commencé avant les midterms, à l’échelon local. Dans le Missouri, quatre conseillers municipaux de Festus ont perdu leur siège après avoir soutenu un projet à 6 milliards de dollars, et deux élus d’Independence ont été battus après un vote d’exonération fiscale. En Caroline du Nord, David Batts avait prévenu les commissaires du comté d’Edgecombe qui venaient d’approuver un data center près de chez lui qu’il les affronterait lors de la désignation des candidats démocrates. Il s’est présenté en mars et a battu un sortant en poste depuis quatre mandats.
Du Congrès à la Maison Blanche
Un récent vote au Congrès renforce encore cette impression transpartisane : le 16 septembre, la Chambre des représentants a adopté par 417 voix contre 3 le Ratepayer Protection Act, porté par le républicain Gabe Evans et la démocrate Kathy Castor. Le texte impose aux data centers de payer eux-mêmes l’électricité qu’ils consomment et les infrastructures nécessaires à leur raccordement, au lieu d’en répercuter le coût sur les autres abonnés du réseau. Il demande aux régulateurs de chaque État d’adopter des règles en ce sens et exige des garanties financières pour éviter qu’un chantier abandonné en cours de route reste à la charge de la collectivité. « Voilà ce qui arrive quand les élus des deux bords rentrent chez eux, écoutent, et reviennent ici pour agir sur les préoccupations des gens qu’ils représentent », a résumé pendant les débats le républicain Brett Guthrie, président de la commission de l’énergie, cité par Colorado Public Radio. Son sort au Sénat reste incertain.
La position de la Maison Blanche détonne dans ce paysage. Début septembre, Donald Trump a écrit sur son réseau Truth Social que les communes refusant les data centers finiraient arriérées et pauvres. « Donald Trump semble ignorer l’opinion publique sur plusieurs fronts », observe auprès de NPR Darrell M. West, chercheur à la Brookings Institution. « D’ordinaire, quand l’opinion bouge, les politiques bougent avec elle. »
Une contre-offensive dotée de 50 millions de dollars
Le camp d’en face s’organise également. Le comité d’action politique Leading the Future, soutenu notamment par le cofondateur d’OpenAI Greg Brockman et le fonds Andreessen Horowitz, a lancé par l’intermédiaire de sa structure Build American AI une campagne destinée à infléchir l’opinion, avec une cinquantaine de millions de dollars disponibles et des spots au Kansas, en Ohio et dans le Wisconsin. Ses responsables avancent un sondage maison selon lequel 51 % des électeurs accepteraient la construction de data centers à condition qu’un accord soit trouvé sur les bénéfices pour la collectivité, contre 25 % d’opposition en toute circonstance. « J’ai été un peu surpris de voir monter des gens qui semblent vouloir tout arrêter sans avoir de plan », déclare son coprésident républicain Zac Moffatt à NBC News.
L’opposition n’est pas non plus unanime sur le terrain. À Tucson, lors de la réunion publique qui a scellé le rejet du projet soutenu par Amazon Web Services, un électricien syndiqué a défendu le chantier devant une salle largement hostile, faisant valoir que dix ans de travaux ne relevaient pas du court terme et que les perspectives de son métier n’étaient pas bonnes, dans une Amérique devenue chère et instable économiquement.
Julie Bolthouse, directrice de l'aménagement, Piedmont Environmental Council (Virginie)
« C’est vraiment le Far West. Les collectivités locales sont les seules à pouvoir refuser un projet de data center. »
La montée en tension a par ailleurs produit des incidents que les deux camps condamnent. En avril, un conseiller municipal démocrate d’Indianapolis a rapporté que plus d’une dizaine de balles avaient été tirées sur sa maison, avec un mot « No Data Centers » déposé sur son perron. En août, la commune de Salix, dans l’Iowa, a reporté un conseil municipal après des menaces visant l’ensemble de ses élus, le collectif local opposé au data center condamnant publiquement ces messages. Un an de veille sur les réseaux sociaux mené par The Soufan Center conclut toutefois que les menaces explicites et crédibles ne représentent qu’une fraction du contenu d’opposition, et qu’elles visent majoritairement des infrastructures plutôt que des personnes.
Le 3 novembre livrera la première mesure grandeur nature de ce rapport de force, commune par commune. À l’échelle de l’Ohio, en revanche, la question ne sera pas posée aux électeurs avant 2027 au plus tôt.
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