Aux États-Unis, les data centers se négocient dans le secret

Noms de code, sociétés écrans enregistrées au Delaware, clauses limitant la communication de documents publics : les projets de data centers avancent masqués aux États-Unis, jusqu’au dépôt des permis.

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Un data center dit "hyperscaler" aux États-Unis. © marchello74 - stock.adobe.com

En mars 2025, dans le comté de Mason, au nord-est du Kentucky, Timothy Grosser et son fils Andy reçoivent trois hommes autour d’une table. L’offre qui leur est faite porte sur les 250 acres (un peu plus de 100 hectares) de la ferme où ils vivent et travaillent depuis près de quarante ans : 10 millions de dollars, soit trente-cinq fois le prix payé en 1988. L’un des visiteurs dit représenter une entreprise du Fortune 100 intéressée par un développement industriel. Il refuse de préciser lequel, de nommer l’entreprise, ou même de donner son propre nom. À la place, il sort un accord de confidentialité.

« On a refusé de signer », raconte Timothy Grosser à NBC News, qui a relaté la scène. « Je ne vends ma ferme à aucun prix. » Cinq mois plus tard, des élus locaux annoncent en réunion publique que le comté est étudié pour l’implantation d’un data center. Sur les vingt propriétaires démarchés, dix-huit avaient déjà signé une promesse de vente.

À Boyce, un chantier de 300 acres et des riverains tenus à l’écart

Le même mécanisme se déroule à 1 200 kilomètres de là, dans la paroisse (équivalent du comté) de Rapides, en Louisiane. À Boyce, commune d’environ mille habitants, les pelleteuses dégagent le terrain d’un futur campus de data centers sur 300 acres. L’apiculteur Foster Hensel s’inquiète de ses factures et de l’environnement de ses ruches, et surtout du peu d’informations disponibles. « Je cite un bon auteur, Shakespeare : il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark », tente-t-il de plaisanter auprès de NPR.

Mason McCallister, agent immobilier, Bells (Texas)

« Tout le monde reste silencieux. Si c’était si bon pour la commune, ils le crieraient sur les toits. »

Les négociations entre le développeur, la société texane Applied Digital et les responsables locaux ont été couvertes par des accords de confidentialité. Shannon McManus, ancien adjoint du shérif, dit avoir entendu des rumeurs fin 2024 sans jamais obtenir de réponse. « L’information aurait dû être disponible avant que les décisions soient prises, pas après », explique-t-il au même média.

Le projet porte aujourd’hui un nom : Delta Forge 1. L’agence de développement économique de l’État l’a annoncé en mai comme un campus de 3,6 milliards de dollars appelé à tirer 300 mégawatts sur le réseau électrique dès sa première phase. Le conseil de développement industriel qui a négocié l’accord l’avait approuvé le 23 avril, en séance publique, avec peu de discussion.

Quelques ordres de grandeur

  • Les data centers ont consommé environ 4,4 % de l’électricité américaine en 2023, contre moins de 2 % en 2018, selon le rapport du Lawrence Berkeley National Laboratory commandé par le département de l’Énergie. Le même document projette une fourchette de 6,7 à 12 % en 2028.
  • Les 300 mégawatts de la première phase du campus de Boyce correspondent à la consommation d’environ 200 000 foyers américains un jour d’été, selon les données de l’agence fédérale de l’information sur l’énergie citées par NPR.
  • Selon le Congressional Research Service, un site est qualifié d’hyperscale s’il abrite au moins 5 000 serveurs, occupe au moins 10 000 pieds carrés et appelle plus de 100 mégawatts sur le réseau, soit de quoi couvrir les besoins d’environ 80 000 foyers américains.

Project Lightning, Balloonist LLC : la mécanique de l’opacité

Noms de code…

Les documents obtenus par le Gulf States Newsroom et Type Investigations via des demandes d’accès montrent comment le dossier a circulé. Au moins cinq sénateurs d’État, l’assesseur de la paroisse et l’ensemble des membres du conseil de développement avaient signé un accord de confidentialité. Ces contrats désignaient le projet sous deux noms de code, « Project Lightning » et « Project Pixel », et interdisaient la communication d’informations au public. Les mêmes demandes ont permis d’identifier au moins 54 accords de ce type signés par des élus louisianais depuis début 2024, tous projets confondus.

Une revue de plus de trente projets dans quatorze États menée par NBC News montre que la pratique n’a rien d’une exception locale et que, dans une majorité de cas, des élus locaux ont signé un accord de confidentialité et négocié avec ce qui ressemble à des sociétés écrans. Eric Bonds, sociologue à l’université Mary Washington, a pour sa part recensé des accords de confidentialité dans 25 des 31 projets étudiés en Virginie, et estime ce décompte inférieur à la réalité.

…et sociétés écrans

Le recours aux sociétés écrans complète le dispositif. À Beaver Dam, dans le Wisconsin, l’agence de développement de la ville a signé en décembre 2023 un accord non pas avec Meta, mais avec une entité inconnue, Balloonist LLC. Le document mentionnait seulement un « projet », sans le mot data center ni le nom du groupe, et interdisait de révéler jusqu’à l’existence des discussions, comme l’a documenté Wisconsin Watch. Meta n’a confirmé son implication qu’en décembre 2025, deux ans plus tard. Au Texas, le même groupe a négocié ses abattements fiscaux à Fort Worth et El Paso sous les raisons sociales Winner LLC et Wurldwide LLC, toutes deux immatriculées au Delaware, où l’identité des propriétaires n’est pas publique, comme l’a établi le Texas Tribune.

Enfin, selon des documents obtenus par NBC News, ces accords peuvent parfois s’étendre des années au-delà de la date de la proposition initiale, et beaucoup comportent une clause imposant à la collectivité de restreindre autant que la loi le permet la communication de documents administratifs, ainsi que de prévenir l’entreprise en premier afin qu’elle dispose d’une possibilité raisonnable d’empêcher la divulgation. Autrement dit, le contrat privé organise la réponse de la collectivité aux demandes d’accès aux documents publics.

Le vocabulaire de l'opacité

  • Accord de confidentialité (NDA) : contrat interdisant à son signataire de divulguer certaines informations. Signé par un élu, il porte sur un dossier public.
  • Nom de code : désignation provisoire d’un projet dans les documents administratifs, qui permet de le faire avancer sans nommer l’entreprise.
  • Société écran : entité créée pour porter une opération immobilière à la place de son véritable bénéficiaire. L’État du Delaware n’impose pas la publication de l’identité des propriétaires.
  • Clause FOIA : stipulation obligeant la collectivité à limiter la communication de documents et à alerter l’entreprise avant toute divulgation. FOIA désigne le Freedom of Information Act, la loi américaine sur l’accès aux documents administratifs.

« Ça donne aux gens une impression de magouille », reconnaît un PDG

Les entreprises et les agences de développement avancent trois justifications distinctes à ces NDA, qu’il faut séparer parce qu’elles ne se valent pas.

  1. La première est le droit boursier. Une société comme Applied Digital étant cotée, un projet de nouveau campus constitue une information privilégiée non publique. « J’aimerais beaucoup pouvoir me passer des NDA, parce que ça donne aux gens une impression de magouille », déclare son PDG Wes Cummins à NPR. « Je comprends très bien ça. » Il explique que l’accord protège avant tout l’élu local, souvent peu familier de ces règles, d’une violation involontaire de la réglementation sur le délit d’initié.
  2. La deuxième tient au prix du foncier, et elle est rarement formulée aussi directement que lors d’une conférence sectorielle organisée par Bisnow en mai. « À la seconde où le vendeur du terrain sait qui va s’y installer, le prix grimpe de façon exponentielle », y expliquait Neila Wilson, directrice régionale ingénierie et exploitation data centers chez Visa, ajoutant qu’il y avait là, d’un point de vue commercial, une intentionnalité.
  3. La troisième est la concurrence, portée par l’organisation professionnelle du secteur. « Si vos concurrents savent que vous regardez tel terrain, ça peut modifier le prix du foncier, ça peut modifier le déroulement du projet », déclare Dan Diorio, vice-président politiques publiques de la Data Center Coalition, à Spotlight PA. Tracy Hester, professeur de droit de l’environnement à l’université de Houston, apporte une nuance auprès du Texas Tribune : selon lui, les data centers ne sont pas plus secrets qu’une autre grande industrie privée, et le précédent du gaz de schiste des années 2010 a suivi la même trajectoire avant que le secteur concède la publication des produits chimiques utilisés.

Reste un point juridique peu connu : dans plusieurs États, ces accords ne sont pas opposables au droit d’accès aux documents publics. En Pennsylvanie, Larry Padora, président du conseil des commissaires du comté de Schuylkill, raconte à Spotlight PA que son conseil juridique l’avait prévenu : « Notre conseil a expliqué que les NDA sont communicables au titre du droit d’accès. Donc nous les faire signer ne sert à rien. » Il a signé quand même. La seule information confidentielle apprise en réunion, dit-il, était le nom du client final du data center : Amazon.

David Cuillier, directeur du Brechner Freedom of Information Project, université de Floride

« L’information, c’est le pouvoir. Et ces gens-là sont puissants, et veulent gagner beaucoup d’argent. »

Combien de ces projets seront réellement construits

Une part importante des projets de data centers recensés n’existe que sur le papier. Les développeurs déposent des demandes de raccordement auprès de plusieurs opérateurs de réseau simultanément, pour un même projet, sans engagement financier, puis ne construisent qu’au meilleur emplacement. Le cabinet Wood Mackenzie estime qu’environ 28 % seulement des 1 066 gigawatts demandés aux États-Unis se concrétiseront.

À l’échelle de l’État, le gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro a par exemple indiqué en août que plus de cent projets de data centers étaient en discussion dans son État, et que cinq seulement disposaient des permis nécessaires pour fonctionner. Il décrivait les autres comme spéculatifs, faute de plan détaillé, de financement, d’accès à l’électricité ou de client identifié.

L’économiste Severin Borenstein, de l’université de Berkeley, rappelle un précédent : à la fin des années 1990, les prévisions de consommation électrique liées à Internet avaient largement dépassé la réalité, l’usage ayant été multiplié par vingt quand la consommation n’a pas tout à fait doublé. Le sujet reste néanmoins difficile à mesurer précisément, y compris pour les modèles d’IA qui alimentent la demande actuelle.

Ceux qui aboutissent, en revanche, trouvent désormais devant eux des habitants prévenus, et souvent organisés avant même le dépôt des permis. « Soit vous voulez que vos élus courtisent les entreprises et cherchent du développement, soit non », résumait auprès de NBC News John Estill, procureur du comté de Mason, signataire d’un accord de confidentialité. « Et si vous le voulez, alors les NDA font malheureusement partie du paysage. » 

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