Data centers : ce que le projet de Google à Châteauroux dit de la méthode française

Un élu français ne peut pas s’engager à taire une délibération, contrairement à son homologue américain. Mais rien ne l’oblige à rendre publique la phase qui la précède : à Châteauroux, neuf mois ont séparé le vote du compromis de vente conclu avec Google de l’ouverture d’une concertation sur son futur data center.

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Google Datacenter in Eemshaven in The Netherlands
Un data center appartenant à Google, aux Pays-Bas. © Hilda Weges - stock.adobe.com

Les trois premiers volets de cette série ont décrit une méthode américaine : des projets de data centers négociés sous accord de confidentialité, une opposition locale qui s’est organisée jusqu’aux urnes et des contre-exemples d’implantations menées au grand jour. Ce panorama laisse cependant une question en suspens.

Et chez nous, comment cela se passe-t-il ? Le plus gros projet annoncé sur le territoire, celui de Google près de Châteauroux, permet d’y répondre assez précisément. Il montre surtout que la transposition n’est pas mécanique : les outils juridiques diffèrent, mais le résultat, du point de vue des habitants, se ressemble beaucoup.

Le plus gros projet français de data center

Tout se joue sur la ZAC d’Ozans, à Étrechet, commune d’un millier d’habitants située à une dizaine de kilomètres de Châteauroux. C’est là que Google envisage son premier centre de données détenu en propre sur le sol français. Le dossier, déposé auprès de la Commission nationale du débat public (CNDP), décrit une emprise d’environ 195 hectares, huit à dix bâtiments, deux postes électriques et plusieurs liaisons de raccordement, pour une mise en service échelonnée : un premier bâtiment en 2028 ou 2029, les suivants à partir de 2031.

Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique

« Implanter des centres de données sur notre sol est une priorité, au service de notre souveraineté numérique. »

Derrière le projet, on trouve Google France et deux filiales, Tricolore Computing et Violet Computing, accompagnées de RTE pour le volet électrique. Le calendrier foncier, lui, a pris de l’avance sur le calendrier démocratique : la communauté d’agglomération a voté dès juin 2025 un compromis de vente de 58,5 millions d’euros, et la signature définitive peut intervenir jusqu’en juillet 2030.

Un point demeure flou, et pas des moindres : la puissance électrique. Le dossier de saisine ne la chiffre pas. Les élus démissionnaires d’Étrechet avancent 500 mégawatts dans un courrier ; Le Monde évoque de son côté une fourchette de 880 mégawatts à 1,1 gigawatt à pleine capacité, soit l’équivalent d’un réacteur nucléaire classique. Pour un territoire dont les lignes à haute tension sont déjà saturées, l’écart entre ces chiffres n’a rien d’anecdotique.

Un militant écologiste anonyme

« On n’arrive pas à avoir d’info, c’est secret absolu, ils ont l’ordre de la boucler. »

L’État, lui, a tranché avant l’entreprise. En avril, lors d’un déplacement dans l’Allier, Emmanuel Macron a inscrit Étrechet sur la liste des 150 grands projets industriels stratégiques, alors que Google devait rendre sa décision en juin et que le dossier déposé un mois plus tôt présentait encore un projet à l’étude.

La séquence s’est poursuivie jusqu’à provoquer tout récemment une crise municipale. Trois adjoints et une conseillère ont annoncé leur démission par un courrier daté du 10 septembre, au lendemain d’une présentation du projet devant le conseil par Gil Avérous, président de l’agglomération et maire de Châteauroux, passé par Les Républicains qu’il a quittés en 2023 et brièvement ministre des Sports du gouvernement Barnier. La maire d’Étrechet, Florence Laurent (sans étiquette) a rendu son écharpe le 15 septembre. Tous avaient été élus six mois plus tôt. « Nous ne pouvons plus demeurer en responsabilité ni assumer un projet en contradiction avec nos convictions profondes », explique au Monde Marie-Pierre Chabenat-Canals, deuxième adjointe démissionnaire, qui cite la nuisance visuelle, la ressource en eau et les tensions sur le réseau.

Châteauroux, quinze mois de dossier

  • Juin 2025 : la communauté d’agglomération vote un compromis de vente de 195 hectares pour 58,5 millions d’euros.
  • Mars 2026 : les élections municipales renouvellent le conseil d’Étrechet. Google saisit la CNDP le 24 mars.
  • 1er avril 2026 : la CNDP décide d’organiser une concertation préalable et nomme trois garants.
  • 22 avril 2026 : Emmanuel Macron classe le site parmi les 150 projets industriels stratégiques.
  • 9 septembre 2026 : le président de l’agglomération présente le projet au conseil municipal d’Étrechet.
  • 10 et 15 septembre 2026 : quatre élus puis la maire démissionnent.
  • Automne 2026 : ouverture prévue de la concertation publique, pour une durée d’un mois.
  • Juillet 2030 : date limite de signature de l’acte de vente définitif.

Pas d’accords de confidentialité, mais une phase sans regard

Comment un projet de cette ampleur avance-t-il aussi longtemps sans débat public ? Pas par les moyens décrits dans nos articles précédents : le dispositif américain des accords de confidentialité n’a pas d’équivalent en droit français. Un élu ne peut pas s’engager contractuellement à taire une délibération, puisque le code général des collectivités territoriales ouvre un droit à communication propre aux délibérations, budgets, comptes et arrêtés, qui écarte plusieurs des restrictions applicables aux autres documents administratifs. Le Conseil d’État a toutefois jugé que des secrets protégés par la loi, dont le secret industriel et commercial, restent opposables, et les autres pièces d’un dossier peuvent être communiquées avec occultation des mentions couvertes par le secret des affaires.

La différence est réelle, mais elle porte sur l’outil, pas sur le résultat. Car rien n’impose de rendre publique la phase qui précède la délibération. À Châteauroux, neuf mois séparent le vote du compromis de vente, en juin 2025, de la saisine de la CNDP, en mars 2026.

Pendant cette période, l’enquête de l’Observatoire des multinationales relève des réponses d’élus locaux qui rappellent celles recueillies dans le Kentucky ou le Wisconsin. Le maire de Buzançais, commune voisine, évoque l’entreprise américaine en ces termes : « Il paraît qu’il ne faut pas dire son nom. » Un militant écologiste qui a tenté d’obtenir des précisions auprès d’Enedis et de RTE rapporte s’être heurté à un mur.

Nastasia Hadjadji, journaliste, coautrice avec Olivier Tesquet de « Apocalypse Nerds »

« Leur agenda consiste à exploiter toutes les failles politiques d’un État, en choisissant consciemment les lieux où les populations sont les plus vulnérables. »

Dans une étude réalisée pour l’Ademe en 2019, l’urbaniste Cécile Diguet prouve que la pratique n’est pas nouvelle. Elle écrivait alors que « les data centers sont arrivés masqués sans dire qui ils étaient », ajoutant que le nom de code de Facebook était Vatas et que la collectivité concernée savait seulement que le projet réclamait entre 80 et 120 hectares, beaucoup d’eau et beaucoup d’électricité. Les noms de code si courants aux États-Unis existent donc en France depuis des années.

Pour la chercheuse Ophélie Coelho, associée à l’IRIS, cette discrétion produit l’inverse de l’effet recherché : en refusant de publier des données précises sur leur consommation d’énergie et d’eau, les entreprises favorisent des critiques désordonnées qu’il devient ensuite facile de discréditer.

Emploi, eau, électricité : ce que les données permettent d’anticiper

La question de l’emploi

Que peut attendre un territoire comme l’Indre d’une installation de la taille de celle que prévoit Google ? Faute d’études françaises portant sur des projets comparables, les travaux américains servent de repère. Le plus solide à ce jour est celui des économistes Dany Bahar et Greg Wright pour la Brookings Institution, qui compare environ 1 500 sites construits à une cinquantaine de projets annoncés puis annulés. Leur conclusion ne donne raison à personne : les data centers créent bien de l’emploi local, de l’ordre de 100 à 200 postes par comté, mais les salaires n’augmentent pas et les prix de l’immobilier montent de 2 à 5 %.

L’écart avec le discours local est du même ordre à Châteauroux. Le président de l’agglomération avance près d’un millier d’emplois directs et indirects. En appliquant aux 195 hectares le ratio d’un emploi pour 10 000 mètres carrés retenu par l’Agence locale de l’énergie et du climat de Seine-Saint-Denis, on obtient environ 200 emplois directs. Les deux chiffrages peuvent coexister, à condition de compter très large l’emploi indirect.

Gil Avérous, président de Châteauroux Métropole et maire de Châteauroux

« Une opportunité historique de développement, de créations d’emplois et d’activité pour notre département. »

L’eau, question centrale

Sur l’eau, le désaccord entre spécialistes porte moins sur les chiffres que sur la manière de les rapporter. Shaolei Ren, professeur d’ingénierie à l’université de Californie à Riverside et auteur des travaux de référence sur le sujet, souligne que l’eau prélevée directement pour le refroidissement ne représente qu’une part de l’empreinte : il faut y ajouter celle mobilisée pour produire l’électricité consommée. Ses recherches les plus récentes déplacent en outre la question vers les pics de prélèvement, que beaucoup de réseaux municipaux américains ne peuvent pas absorber lors des journées les plus chaudes.

L’auteur américain Andy Masley, ancien professeur de physique de lycée, qui figure cette année au classement des cent personnalités les plus influentes de l’IA établi par TIME et écrit grâce à une bourse de Coefficient Giving, structure issue de l’écosystème philanthropique lié à l’IA, défend une lecture opposée. Selon lui, la consommation d’un centre de données en activité n’a, nulle part aux États-Unis, raréfié la ressource ni renchéri le prix de l’eau pour les ménages, et les pollutions documentées relèvent des chantiers. Il reconnaît une exception, en Géorgie, où les investissements engagés pour raccorder un site de Meta pèsent sur les tarifs : pour lui, ce n’est pas la consommation qui coûte, mais le raccordement.

Les deux analyses ne se contredisent pas frontalement : l’une raisonne en moyennes annuelles rapportées aux autres usages industriels, l’autre en capacité du réseau à encaisser une pointe. Des conflits d’usage sont par ailleurs documentés hors des États-Unis, notamment au Chili, où un tribunal environnemental a suspendu le permis de construire d’un projet de Google près de Santiago.

L’électricité, un gros morceau

L’électricité reste le point dur du dossier de Châteauroux. Les lignes à très haute tension qui desservent l’Indre sont déjà saturées et alimenter le site suppose de renforcer le réseau bien au-delà de la zone concernée. RTE porte pour cela un second projet, soumis lui aussi à concertation : la construction d’une ligne à 400 000 volts entre les postes électriques d’Éguzon, dans l’Indre, et de Marmagne, dans le Cher, pour un chantier estimé à près de 300 millions d’euros dont les travaux ne sont pas attendus avant 2032. La première phase du data center, prévue en 2028 ou 2029, se contentera d’un raccordement souterrain à 225 000 volts. C’est la montée en puissance à partir de 2031 qui dépend de ces nouvelles lignes.

Deux chiffres qui ne se comparent pas

La France compte environ 300 data centers, pour une puissance installée d’environ 715 mégawatts, ce qui la place au troisième rang européen derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne. RTE fait état, de son côté, d’environ 18 gigawatts de capacité réservée pour quelque 80 projets.

Les deux nombres s’expriment dans la même unité mais ne mesurent pas la même chose : l’un correspond à ce qui fonctionne aujourd’hui, l’autre à ce qui a été demandé au réseau. Aux États-Unis, le cabinet Wood Mackenzie estime qu’environ 28 % seulement des demandes de raccordement déposées se concrétiseront.

Ce que prépare le législateur et ce qu’il a renoncé à faire

Emploi, eau, réseau : aucun de ces arbitrages ne se joue à l’échelle de la commune, comme l’ont rappelé les démissionnaires d’Étrechet en dénonçant une absence totale de capacité de décision. Ils relèvent du Parlement, où deux textes sont en cours, qui ne vont pas dans le même sens.

Le premier est une proposition de loi du sénateur socialiste de l’Essonne David Ros, visant à encadrer l’implantation des centres de données. La commission des affaires économiques en avait recommandé le rejet, son rapporteur Patrick Chaize, sénateur Les Républicains de l’Ain, estimant ses dispositions déjà satisfaites par le droit existant. Le Sénat l’a finalement adoptée en mars, mais largement réécrite. Du texte initial, il ne subsiste qu’une disposition facultative :

  • Conservé : la possibilité, pour le document d’orientation d’un schéma de cohérence territoriale, de proposer des orientations d’implantation. Une faculté, pas une obligation.
  • Supprimé : la redevance sur la consommation d’eau des centres de données, leur imposition au titre des infrastructures numériques, l’obligation de présenter un dispositif de valorisation de la chaleur produite.
  • Ajouté : un article modifiant le régime des projets d’intérêt national majeur, qui permet à l’État de déroger à certaines règles d’urbanisme.

Le second est le rapport de la commission d’enquête sur les dépendances du secteur numérique, présidée par Philippe Latombe, député MoDem de Vendée, et rapportée par Cyrielle Chatelain, députée écologiste de l’Isère à l’initiative de sa création. Adopté le 8 juillet et rendu public une semaine plus tard, ce document de plus de 400 pages formule 18 recommandations et 29 propositions. La première mesure est un moratoire sur les projets de centres de données ne répondant pas à un impératif de souveraineté.

La concertation publique, elle, doit s’ouvrir à l’automne du côté de Châteauroux, pour une durée d’un mois, sous l’égide de trois garants nommés par la CNDP. Les habitants pourront y donner un avis, sans pouvoir décisionnel sur la réalisation du projet. L’un des garants décrit auprès de l’Observatoire des multinationales des maîtres d’ouvrage et des collectivités pressés d’avancer, et un sentiment d’urgence autour du dossier. Le dossier de saisine précise qu’une version réduite du projet a bien été étudiée, avant d’être écartée au motif qu’elle ne répondrait pas à l’objectif de souveraineté et de stockage des données pour le marché français à l’horizon 2030.

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