Fable, Mythos, GPT-5.6 : l’Europe à la merci d’un kill switch américain ?
Fable coupée aux Européens, GPT-5.6 réservé à des partenaires validés par Washington : les États-Unis entendent bien démontrer leur emprise sur l’IA mondiale. Analyse avec Bernard Benhamou, expert de la souveraineté numérique.
Au début du mois, les États-Unis ont célébré leurs 250 ans d’existence. En un quart de millénaire, le jeune pays a pris la tête de presque tous les fronts technologiques, de l’informatique au logiciel, en passant par le cloud et, bien sûr, l’intelligence artificielle. Mais en août 2025, le pays de l’Oncle Sam a franchi un cap que même les startups les plus disruptives de la Silicon Valley n’osaient imaginer : le voyage dans le temps.
Nicolas Guillou fait partie des quelques privilégiés à avoir pu expérimenter cette dernière innovation. Depuis un an, le magistrat à la Cour pénale internationale ne peut accéder à la plupart des services en ligne. Airbnb, Uber, Booking et presque l’ensemble des solutions de paiement dématérialisées lui ont été bloqués. « Cela revient à vivre comme dans les années 1990 », relatait à Ouest-France le juge, qui a pu compter sur la reformation d’Oasis pour parfaire son immersion. Nicolas Guillou et les autres magistrats de la CPI sont ainsi soumis au même traitement que « les terroristes, gros trafiquants de drogues internationaux et oligarques de régimes autoritaires ». Ils ne sont pourtant coupables de rien, si ce n’est d’avoir émis, conformément au Statut de Rome, des mandats d’arrêt visant le Premier ministre israélien et son ministre de la Défense.
Outre la dimension arbitraire de cette décision, c’est l’ampleur de ses conséquences qui est vertigineuse. « Avec ces sanctions, on remonte dans le temps. On vit avant la digitalisation de nos vies. On revient à payer avec des espèces, tout acheter en magasin. On est sur un retour en arrière », témoignait Nicolas Guillou au micro d’Arte. Voilà ce dont sont capables les États-Unis : empêcher, en un claquement de doigts, une poignée d’individus de réserver un hôtel, d’accéder aux réseaux sociaux ou de recevoir un colis. Peuvent-ils user de ce levier à plus grande échelle ?
En juin dernier, le gouvernement étasunien a clairement fait comprendre qu’il aurait désormais son mot à dire concernant le déploiement des IA. Le 12 juin, Anthropic a été sommée de suspendre l’accès à Fable 5 et Mythos 5, « pour toute personne de nationalité étrangère ». Le 29 juin, OpenAI expliquait que son nouveau modèle GPT-5.6 était réservé à « un petit groupe de partenaires de confiance dont la participation a été communiquée au gouvernement ». À quel point les entreprises européennes, qui intègrent massivement les IA étasuniennes dans leur activité, doivent-elles s’inquiéter de cette dépendance ? Et surtout, comment en sortir ?
Le risque d’un kill switch américain
Bernard Benhamou fait partie des rares experts français à documenter la dépendance numérique européenne depuis ses tout débuts. Secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique, il a occupé entre 2007 et 2013 les fonctions de délégué interministériel aux usages de l’Internet, avant de devenir un interlocuteur régulier sur la dépendance du continent aux infrastructures extra-européennes. Dans un rapport publié en début d’année, l’ISN rappelle que « la dépendance accrue de l’Union européenne aux technologies américaines est instrumentalisée par l’administration Trump pour influencer l’avenir politique de l’Union ». À BDM, Bernard Benhamou rappelle que le risque de « kill switch », mentionné dans le rapport, est redouté depuis longtemps.
Cette crainte est ancienne, elle ne date pas de ces derniers temps. Il y avait déjà, entre 2002 et 2005, l’inquiétude que les Américains puissent couper les racines des noms de domaine de certains pays. Certains évoquaient l’hypothèse, jamais totalement vérifiée, que les Américains aient coupé la racine irakienne lors de la seconde guerre en Irak.
Le principe, lui, n’a pas pris une ride. « On l’a vu avec Anthropic, c’était quasiment le monde entier sauf les États-Unis », relève l’expert, qui rappelle qu’au moment même où le magistrat de la Cour pénale internationale était coupé de ses accès américains, en 2025, plusieurs ONG connaissaient le même sort. « C’est devenu une arme, un instrument de vendetta géopolitique comme jamais on aurait imaginé qu’il puisse être déployé. »
Anthropic est aujourd’hui la partie la plus visible de ce bras de fer, mais les États-Unis ont compris depuis longtemps la portée stratégique de l’IA, notamment par le durcissement des règles d’importation de puces de haut niveau. « Est-ce que l’IA est une arme aujourd’hui ? Bien sûr que oui, pointe Bernard Benhamou. Il suffit de regarder les théâtres de guerre en Ukraine ou en Iran. Ce sont les IA qui organisent les campagnes, et qui sont à l’intérieur des drones pour éviter la détection ou pour éviter le brouillage. »
Ce qui est intéressant avec l’administration Trump, c’est qu’au départ ils disaient : « Nous ne voulons pas ressembler à la Chine, nous voulons une industrie libre, nous voulons que ces entreprises se développent. » Mais au final, ils se sont rendu compte qu’ils étaient obligés d’intervenir, pour des raisons de sécurité.
Maison-Blanche : petits arrangements entre amis
Aux intérêts stratégiques viennent se mêler des affinités, des rancunes et quelques arrangements plus personnels. Officiellement, la suspension de Fable et Mythos a été justifiée par la découverte d’une méthode permettant de « jailbreaker » Fable 5. Un motif qui n’a pas convaincu Anthropic, qui rappelait dans son communiqué que les vulnérabilités en question « paraissent relativement simples » et que « d’autres modèles disponibles publiquement sont également capables de les détecter sans nécessiter de contournement ». Anthropic a sans doute aussi pâti de son propre marketing de la peur : la société, qui communique abondamment sur les risques de l’IA, a pu donner l’impression de jouer avec le feu lors de la sortie de Mythos et de la présentation du projet Glasswing, en alertant avec peu de finesse sur la dangerosité de son propre modèle.
Bernard Benhamou partage néanmoins en partie le scepticisme d’Anthropic : « il y a un régime de licences à l’export pour des produits stratégiques, mais on peut légitimement se demander s’il n’y a pas eu un surjeu des problèmes de sécurité. » Car Anthropic n’était déjà pas en odeur de sainteté à la Maison-Blanche. L’entreprise avait déjà refusé de collaborer avec le Pentagone sur des sujets sensibles impliquant de la surveillance de masse et armes autonomes, quand OpenAI, de son côté, avait récupéré le contrat sans sourciller. Autre détail que Bernard Benhamou juge trop souvent oublié : le cofondateur d’Anthropic, Chris Olah, a coécrit l’encyclique du pape sur l’intelligence artificielle. « L’encyclique papale est quasiment un contrepoids politique à l’action du gouvernement américain dans ce domaine. On voit bien qu’ils n’avaient pas envie de leur faire de cadeau », résume-t-il.
Pour une entreprise comme celle-là, une interdiction de ce genre est le pire scénario au monde. En termes de confiance vis-à-vis des clients, être débranché du jour au lendemain, c’est un cauchemar.
La mise à l’écart de Fable et Mythos a directement profité à OpenAI. Contrairement à Anthropic, l’éditeur de ChatGPT a pris soin de coordonner la sortie de son nouveau modèle, GPT-5.6, avec Washington, en réservant l’exclusivité à « un petit groupe de partenaires de confiance dont la participation a été communiquée au gouvernement ». La garde rapprochée de Trump aurait-elle un intérêt personnel à favoriser OpenAI ? « Certains ont clairement envisagé que des proches de Trump, actionnaires d’OpenAI, en aient directement bénéficié. Avec la sortie quasi simultanée de leur dernière version, GPT-5.6, c’était du pain béni », rappelle Bernard Benhamou. Il convient également de rappeler que le PDG d’Anthropic Dario Amodei avait publiquement pris parti pour Kamala Harris en 2024 et qu’il avait à cette occasion qualifié Donald Trump de « seigneur de guerre féodal » dans un message appelant à voter contre lui. Côté OpenAI, Greg Brockman a choisi un tout autre chemin, en versant 25 millions de dollars au super PAC de Trump en 2025. De quoi s’assurer une oreille attentive à la Maison-Blanche, dont le locataire semble avoir une fâcheuse tendance à confondre les intérêts publics et privés — sa fortune personnelle a quasiment triplé depuis 2024, en grande partie grâce aux cryptomonnaies, un secteur qu’il n’a cessé de déréguler.
Deuxième nom qui trouble Bernard Benhamou : Amazon. « La première personne qui a alerté le gouvernement venait d’Amazon, qui est un autre acteur du secteur. Ça m’a gêné », relève-t-il. Le détail est curieux : Amazon est le premier investisseur d’Anthropic, avec plus de 13 milliards de dollars engagés, mais le géant du e-commerce développe aussi, avec la gamme Nova, ses propres modèles concurrents. « Est-ce qu’il n’y a pas là une forme de vengeance à l’intérieur de l’industrie, en plus de la vengeance de l’administration Trump ? C’est assez compliqué à mesurer », questionne l’expert.
« Tant que nous n’aurons pas des géants, nous serons en risque »
Pour Bernard Benhamou, le retard européen n’est pas tant un problème de moyens que d’idéologie politique. « Le Small Business Act, qui oriente une partie de la commande publique américaine vers les PME plutôt que vers les grands groupes, existe aux États-Unis depuis 1953. Nous nous sommes interdit de faire la même chose en Europe pour des raisons absurdes, liées à une vision du marché libre et non faussé, qui est toxique aujourd’hui. » Il partage ainsi le diagnostic posé par l’économiste et prix Nobel Philippe Aghion, qui plaide pour une plus forte intervention de l’UE dans l’économie, à rebours de l’héritage hayékien qui influence la politique européenne depuis plus de 30 ans.
La solution se situe-t-elle dans le développement du logiciel libre ? Certaines voix défendent cette piste : un code ouvert, vérifiable par tous, offrirait un contrôle réel sur les outils, peu importe leur pays d’origine. L’enjeu de souveraineté se jouerait alors moins sur la nationalité d’un logiciel que sur la capacité à l’auditer et à le maîtriser. Pour Bernard Benhamou, le sujet est plus complexe qu’il n’y paraît. « Ça ne suffit pas, tranche-t-il. On ne peut pas penser qu’il y a d’un côté les méchants géants propriétaires américains et de l’autre les gentils libristes européens, c’est plus compliqué que ça. » Autre piste souvent évoquée : un rapprochement avec la Chine, dans une logique de rééquilibrage face à l’hégémonie américaine. Mais chercher une alternative à Washington du côté de Pékin serait, selon lui, « un danger équivalent, voire pire ».
Dès lors, seule la construction de mastodontes européens, capables de rivaliser avec les sociétés chinoises et étasuniennes, permettrait de rétablir l’équilibre. « Le but n’est pas d’avoir un géant, l’Europe est en mesure d’en avoir des dizaines », ambitionne Bernard Benhamou.
Qu’une entreprise, au-delà d’une certaine taille, finisse par avoir des comportements non éthiques, c’est évident. Mais nous sommes en mesure de réguler nos entreprises, alors qu’on constate qu’il est de plus en plus difficile de réguler les entreprises américaines […] Tant que nous n’aurons pas de géants, nous serons en risque parce que nos régulations seront contournées, empêchées, voire menacées dans leur exécution.
Cette politique nécessitera des investissements massifs. À ce niveau, seul l’argent public déployé à l’échelle continentale peut changer la donne. « Plus que jamais, l’Europe doit investir dans ses propres capacités technologiques, ses propres infrastructures et ses propres écosystèmes », résume à BDM un porte-parole d’OVHcloud, l’un des rares acteurs européens de poids sur le marché du cloud. Le représentant pousse la logique plus loin : « Elle doit maîtriser les capacités critiques qui lui permettent de construire, d’opérer et de faire évoluer ses propres infrastructures numériques. »
Sur ce terrain, Bernard Benhamou se montre plutôt optimiste. Le rapport Draghi a chiffré le sursaut nécessaire à 800 milliards d’euros par an. Le montant est vertigineux, mais un tabou vient de tomber en Allemagne : le patron de la Bundesbank, Joachim Nagel, plaide désormais lui-même pour un endettement européen commun face au chancelier Friedrich Merz. « C’est du jamais-vu », insiste le secrétaire général de l’ISN . « Ira-t-on jusqu’aux 800 milliards réclamés par Draghi ? Peut-être pas, mais 100, 200, 300 milliards sur la table, c’est possible. » L’Europe saura-t-elle saisir ce moment ? Faute de machine à remonter le temps, elle devra se donner rapidement les moyens de combler son retard.
Les lignes bougent. Il y a deux ou trois ans, j’aurais été franchement pessimiste sur une capacité de sursaut européen. Aujourd’hui, après le Covid, la guerre en Ukraine et l’administration Trump, les choses évoluent.
Bernard Benhamou, Secrétaire général, Institut de la souveraineté numérique
Bernard Benhamou est secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique. Ancien délégué interministériel aux usages de l’Internet (2007-2013), il documente depuis les débuts du web la dépendance numérique européenne aux infrastructures extra-européennes. Il est à l’origine, dès 2006, d’une des premières occurrences du terme « souveraineté numérique ».
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