Emploi : les annonces de bureau exigeant des compétences informatiques ont chuté de 40 %

Une étude de la Paris School of Economics mesure un recul marqué des exigences bureautiques dans les annonces, sans baisse équivalente du nombre de postes proposés ni des salaires.

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Les offres pour les métiers de l'informatique décrochent un an après ChatGPT, pas avant. © Andreescu & Maurin, Paris School of Economics

Sur les postes de secrétaire, d’assistant commercial ou de comptable, le nombre d’offres d’emploi publiées tient bon. Mais ce qui recule, c’est ce que les recruteurs demandent de savoir faire avec un ordinateur. C’est le constat central d’une étude de la Paris School of Economics qui a passé au crible les offres déposées auprès de France Travail, en suivant à la fois les compétences réclamées, les candidatures reçues et les embauches finalement conclues.

Le travail prolonge un terrain exploré avec l’analyse de l’Insee sur l’emploi des jeunes dans l’informatique, en déplaçant la focale du secteur vers la compétence.

Les données derrière l'étude de la Paris School of Economics

L’étude est signée par Marie-Renée Andreescu et Éric Maurin, économistes à la Paris School of Economics. Il exploite plus de 600 000 nouvelles offres France Travail par trimestre, appariées aux déclarations de sécurité sociale pour identifier les embauches réelles, du quatrième trimestre 2021 au deuxième trimestre 2025.

Ce que les recruteurs ont cessé de demander aux métiers de bureau

Les auteurs de l’étude répartissent les quelque 500 métiers de la nomenclature ROME en trois familles.

  1. Huit sont directement consacrés à l’informatique, du développeur logiciel à l’administrateur de systèmes d’information (les « IT-specialist »).
  2. 125 autres, surtout des postes de bureau, peuvent réclamer des compétences informatiques sans que ce soit systématique : comptable, assistant commercial, secrétaire, assistant RH (les « IT-exposed »).
  3. Les 133 derniers n’en réclament jamais, de l’aide-soignant au maçon, et servent de groupe témoin.

Dans la deuxième famille, les annonces qui n’exigent aucune compétence informatique restent stables. Celles qui en exigent une décrochent à partir de fin 2023 : elles sont environ 40 % moins nombreuses au début de 2025 qu’au début de 2023, une fois l’écart mesuré par rapport au groupe témoin. Sur l’ensemble de la famille, la part des annonces réclamant au moins une compétence informatique perd près de 5 points.

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Dans les métiers de bureau, seules les annonces qui exigent des compétences informatiques reculent. © Andreescu & Maurin, Paris School of Economics

Le recul se concentre sur un type de compétence précis, la maîtrise des logiciels de bureautique, qui explique à elle seule environ 4 points de cette baisse. Les auteurs relient ce mouvement à l’arrivée des assistants conversationnels dans les suites bureautiques et écrivent qu’« il n’est plus nécessaire d’être un expert d’Excel » pour produire des tableaux et des graphiques élaborés depuis l’arrivée de l’IA générative.

Les rémunérations stagnent, les recrutements reculent

La baisse de la demande de compétences pourrait s’expliquer par leur prix. Mais les données écartent cette lecture : les salaires proposés sur les métiers de bureau ne bougent pas sur toute la période, que l’annonce exige ou non des compétences informatiques. Les rémunérations offertes aux spécialistes de l’informatique accusent même un léger repli après 2023.

Le volume global d’offres sur ces métiers recule de son côté d’un peu plus de 10 %, bien moins que les exigences informatiques. Les entreprises continuent donc de recruter des assistants et des comptables, mais en abaissant la marche technique à l’entrée.

Les chercheurs ont également couplé les candidatures aux déclarations de sécurité sociale, et ils mesurent un recul des embauches effectives sur ces métiers, de l’ordre de 8 % par rapport au groupe témoin. Ce recul tient presque entièrement aux postes qui réclamaient des compétences informatiques, quand les recrutements se maintiennent sur ceux qui n’en demandaient pas.

Un décrochage qui a mis un an à se déclencher

Rien ne bouge avant l’automne 2023

Entre le lancement de ChatGPT en novembre 2022 et la fin 2023, aucune rupture n’est détectée, ni sur le volume d’annonces, ni sur les compétences réclamées. La bascule n’intervient qu’au quatrième trimestre 2023.

Cette date correspond à l’arrivée des premières versions professionnelles d’IA auparavant généralistes. Les auteurs notent notamment l’arrivée de Code Interpreter, lancé par OpenAI à l’été 2023, et de Microsoft Copilot, intégré à Windows 11 et accessible depuis la barre des tâches début 2024.

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La courbe de recherche sur Copilot s’emballe à partir de son lancement fin 2023. © Google Trends

Chez les spécialistes, le profil recherché se déplace

Les huit métiers informatiques encaissent un choc encore plus violent. Leur nombre d’offres recule d’environ 30 % entre la fin 2022 et le début 2025 par rapport au groupe témoin, et les embauches baissent plus vite encore. Le contenu des annonces se déplace lui aussi :

  • Les compétences en programmation perdent environ 6,5 points,
  • Les compétences de prise de parole en public gagnent environ 7 points,
  • Les compétences en intelligence artificielle progressent, mais restent sous 1 % des annonces.

Les compétences en IA sont principalement demandées aux développeurs logiciels, qui portent environ 69 % de la hausse, quand les consultants fonctionnels en systèmes d’information en soutiennent 14 %. Rien qui ressemble à une diffusion des compétences IA dans le reste de l’économie, alors que l’usage, lui, est massif : notre enquête annuelle sur l’IA générative montre que 86 % des répondants exerçant un métier du développement utilisent au moins un outil de génération de code.

Plus de candidats sur moins de postes

Le nombre de candidats distincts sur ces métiers ne diminue pas, il progresse même légèrement. L’effet « ciseaux » est immédiat : au début de 2025, le nombre de candidatures par poste proposé dépasse d’environ 50 % son niveau d’avant l’IA générative sur les métiers informatiques, et d’environ 10 % sur les métiers de bureau.

Pour les auteurs, cette montée découle de la baisse même des exigences : en rendant la maîtrise des langages informatiques et des logiciels moins déterminante, l’IA générative ouvre ces postes à un vivier plus large. La tension vient autant de l’élargissement de la concurrence que de la raréfaction des offres.

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Le nombre de candidatures par poste proposé grimpe surtout sur les métiers de l’informatique. © Andreescu & Maurin, Paris School of Economics

Interrogée en juin sur le recul des intentions de recrutement dans l’informatique, la présidente de Numeum Véronique Torner l’attribuait avant tout à la conjoncture et au manque de business, pas à la technologie. L’Insee se montrait tout aussi prudent sur l’imputation à la seule IA, tout en relevant que « le retournement paraît ainsi brutal et plutôt concomitant de l’arrivée de cette nouvelle technologie ».

Sa note de conjoncture chiffre à 3 % le recul de l’emploi salarié dans les activités informatiques et les services d’information entre fin 2023 et fin 2025. La baisse y est concentrée sur les juniors, quand l’emploi des profils expérimentés continue de progresser.

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