Emploi dans le numérique : « Nous sommes loin de la job apocalypse qu’on nous promet »

Alors que les intentions d’embauche reculent dans l’informatique, Véronique Torner, présidente de Numeum, nous partage sa lecture du marché de l’emploi numérique en France en 2026.

Véronique Torner Numeum
Pour Véronique Torner, le recul des recrutements mesuré par l’enquête de France Travail est avant tout dû à la conjoncture et au manque de business. © Montage BDM
Sommaire

L’enquête annuelle Besoins en Main-d’Œuvre publiée en avril 2026 par France Travail enregistre un recul de 12,5 % des intentions de recrutement dans le secteur de l’information et de la communication (éditeurs de logiciels, prestataires informatiques, télécoms, activités de conseil en systèmes d’information, audiovisuel, médias), soit l’une des baisses les plus marquées parmi les services aux entreprises. Un signal qui contraste avec les prévisions de reprise portées par les acteurs du secteur. Véronique Torner, présidente de Numeum, le premier syndicat professionnel du numérique en France représentant 2 500 entreprises, décrypte ce paradoxe et nous livre sa lecture des transformations en cours.

Picture of Véronique Torner

Véronique Torner, Présidente, Numeum

Véronique Torner est co-fondatrice d’Alterway, une entreprise de services numériques spécialisée dans les technologies open source. Depuis 2023, elle exerce la fonction de présidente de Numeum, premier syndicat professionnel du numérique en France, représentant 2 500 entreprises.

L’enquête de France Travail montre un net recul des intentions de recrutement dans l’informatique, alors que Numeum anticipe une croissance de 4,3 % du secteur cette année. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

2024 et 2025 ont été des années contrastées pour le secteur numérique, avec un net ralentissement constaté à partir de la mi-2024. Pour vous donner un ordre d’idée, en 2025 pour les ESN, sur le secteur de l’industrie, l’activité a accusé un recul supérieur à 3 %. Cela a nécessairement eu un impact sur les recrutements.

Le recul des recrutements sur cette période, mesuré par l’enquête de France Travail, est ainsi avant tout dû à la conjoncture et au manque de business.

Cela étant dit, il faut relativiser ce recul : en termes d’emplois, nous avons perdu en 2024 ce que nous avions gagné en 2023. C’est une légère correction et non un effondrement des recrutements, surtout après dix années de croissance très soutenue et de très nombreuses créations d’emplois.

Notre dernière enquête semestrielle publiée en décembre 2025 révèle des indicateurs en amélioration qui permettent d’anticiper une accélération de la croissance de 2026, mais dans un climat général marqué par l’instabilité et l’incertitude.

Est-ce davantage un ajustement conjoncturel après plusieurs années de recrutements massifs, ou plutôt le signe d’une transformation plus durable du marché de l’emploi dans le numérique ?

Il faut distinguer deux choses ici : l’ajustement conjoncturel que nous vivons, surtout après les années de croissance post-Covid particulièrement soutenue, et la transformation des emplois dans le numérique qui est actuellement à l’œuvre.

Les métiers évoluent, mais le marché de l’emploi reste solide.

Les recrutements reculent sur certains métiers historiques, comme le support ou le développement, tandis que la cybersécurité, la data et l’intelligence artificielle restent très recherchées. Assiste-t-on à une recomposition durable des profils demandés par les entreprises ?

Je parlerais davantage d’évolution plutôt que de recomposition. Avec l’émergence de l’intelligence artificielle, les besoins des entreprises en compétences évoluent puisque les tâches évoluent. Une partie des tâches pouvant être automatisées, comme les activités de test par exemple, les métiers vont progressivement se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée.

Dans ce contexte, il va être nécessaire de repenser les formations et les parcours de progression dans nos entreprises, en premier lieu pour les juniors : les entreprises vont demander des profils de plus en plus experts.

Nous devons collectivement mener cette transition en responsabilité pour la génération qui entre sur le marché du travail.

Numeum évoque des gains de productivité de l’ordre de 17 % grâce à l’IA générative chez les éditeurs de logiciels. Quel impact concret cela peut-il avoir sur les volumes de recrutement et sur les profils recherchés en 2026 ?

Dernièrement, il a beaucoup été dit que l’IA détruirait l’emploi numérique. Il faut prendre beaucoup de précautions avec ce genre de thèse, parfois invoquée outre-Atlantique pour justifier des suppressions de postes, mais qui ne correspond pas à notre réalité. L’OPIEEC, l’observatoire de la branche Syntec, a révélé dans une étude de 2025 que 49 % des entreprises de la branche Syntec ont créé des postes ou augmenté leurs effectifs sur certains métiers grâce à l’IA, et que 45 000 emplois devraient être créés dans la branche grâce à l’IA d’ici 3 ans.

Oui, les profils recherchés vont évoluer avec l’intelligence artificielle. Oui, il y a une transformation des métiers qui est en cours, mais il est encore trop tôt pour être définitif quant aux volumes de recrutements à venir avec l’IA.

D’autant que cette technologie fait émerger de nouvelles possibilités qui créent de nouvelles opportunités. Pour le moment, nous sommes dans les faits loin de la « job apocalypse » que l’on nous promet ! Et les résultats des grandes ESN au premier trimestre sont encourageants. L’impact de l’IA est positif sur leur croissance.

Les métiers techniques en recul ont longtemps servi de porte d’entrée aux profils juniors et aux personnes en reconversion. Comment peuvent-ils encore trouver leur place sur le marché du travail aujourd’hui, d’après vous ?

Les besoins en compétences numériques restent importants, notamment pour les profils ingénieurs (bac+5), mais il est important de souligner que l’employabilité dépend aussi de l’adéquation entre les formations et les attentes des entreprises, ainsi que de la capacité à s’adapter aux évolutions technologiques (IA, cloud, cybersécurité).

Pour les niveaux inférieurs, l’enjeu est de renforcer les parcours de montée en compétences via l’alternance et les certifications professionnelles.

Au-delà, les compétences métiers demeurent aussi très recherchées : une personne en reconversion apporte son expérience métier, cela est très valorisé par les recruteurs.

L’avènement de l’IA agentique est également à anticiper : elle nécessitera vraisemblablement des compétences plus techniques que la première génération d’IA.

Les compétences techniques, notamment en architecture de SI, resteront centrales. Il est indispensable que les établissements de formation engagent un dialogue étroit avec les filières professionnelles afin d’identifier au plus tôt les évolutions des compétences attendues et d’adapter en conséquence le contenu des formations. Cela vaut autant pour la formation initiale que pour la formation continue.

Quels métiers, compétences ou expertises restent aujourd’hui les plus recherchés par les entreprises du numérique en 2026 ?

Ce qui est recherché dans l’IA, c’est l’interdisciplinarité : les jeunes doivent s’investir non seulement dans le code, mais aussi dans les fondamentaux (mathématiques, physique, algèbre linéaire, probabilités, statistiques), car ce sont des savoir-faire précieux qui ne disparaîtront pas. C’est pourquoi nous devons collectivement agir pour un renforcement des compétences scientifiques pour les générations à venir.

L’enjeu des prochaines années va être d’accompagner tout le tissu économique de notre pays à saisir la vague de l’IA : nous aurons besoin de compétences pour transformer nos entreprises, notamment en gestion de projets, conduite du changement, compréhension des systèmes cibles, etc. Les compétences en matière de cybersécurité demeurent également très recherchées, y compris à l’heure de l’IA.

Au-delà des compétences scientifiques, il ne faut pas négliger les soft skills, qui deviennent une composante essentielle du métier : éthique, curiosité et créativité, capacité à identifier les bons problèmes, capacité à questionner et ne pas accepter une réponse sans la réinterroger, etc. Ce sont des compétences que l’IA ne remplacera jamais.

Enfin, alors que notre industrie est de plus en plus régulée par de nombreux textes européens adoptés ces dernières années, les compétences juridiques, ou du moins la connaissance du corpus réglementaire, constituent là aussi un atout.

Dans ce contexte, qu’attendez-vous des pouvoirs publics, des écoles ou du système de formation pour mieux répondre aux besoins du secteur ?

Pour répondre au mieux aux besoins du secteur, il faut œuvrer sur plusieurs sujets à la fois.

L’attractivité des métiers du numérique

Il faut tout d’abord travailler sur l’attractivité des métiers du numérique, et ce, le plus tôt possible. C’est tout le sens de l’engagement de Numeum avec Talents du Numérique. Outre le renforcement de l’apprentissage des matières scientifiques, nous plaidons pour la mise en place d’un réel enseignement informatique dès le collège. La mise en place d’un tel enseignement permettrait d’introduire les jeunes aux différents métiers du numérique et de toucher le plus grand nombre.

La féminisation des métiers du numérique

Autre chantier : la féminisation des métiers du numérique. C’est un sujet sur lequel nous progressons difficilement depuis de nombreuses années, et sur lequel nous devons agir dès le plus jeune âge. L’initiative « Tech pour toutes » lancée par le Gouvernement, et à laquelle Numeum est partie prenante, vise à agir sur ce sujet auprès des jeunes filles.

La sauvegarde de l’alternance et de l’apprentissage

Au-delà, l’alternance et l’apprentissage doivent être préservés : ces dispositifs ont largement fait leurs preuves et constituent toujours une voie d’accès majeure vers nos métiers.

Sur l’ensemble de ces chantiers, il faut un dialogue étroit entre les acteurs de la filière, le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de l’Enseignement supérieur. C’est essentiel pour s’assurer que nos jeunes disposent des acquis et des compétences dont nos entreprises ont besoin pour recruter.

Justement, si vous deviez donner un conseil à un(e) futur(e) professionnel(le) qui souhaiterait s’orienter vers les métiers du numérique aujourd’hui, que lui diriez-vous ?

Si je m’adressais directement à un groupe de jeunes diplômés, de futurs professionnels, je leur dirais : ne craignez pas l’IA, embrassez pleinement cette révolution. Le numérique est au cœur de tous les enjeux : c’est plus que jamais un secteur d’avenir !

Les conseils de Véronique Torner (Numeum) :

« Faites preuve de curiosité, ne négligez pas les compétences scientifiques, et développez un esprit critique sur les usages. Multipliez les expériences pratiques (projets, stages, challenges) et initiez-vous aux enjeux transverses (biais, RGPD, impact environnemental), car les entreprises recherchent des profils capables de contextualiser l’IA dans des environnements réels, et surtout de pouvoir expliquer les résultats d’un outil aux différents interlocuteurs métier. »

Véronique Torner

Véronique Torner

Présidente, Numeum

Dans une période d’accélération des évolutions technologiques, le développement des compétences numériques demeure un enjeu incontournable et une condition de notre réussite collective en matière de compétitivité, de résilience et de responsabilité.

Sujets liés :
Publier un commentaire
Ajouter un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Visuel enquête Visuel enquête

Nous avons besoin de vous !

Nous réalisons une courte enquête pour comprendre vos besoins et mieux y répondre sur BDM.

Je donne mon avis

Les meilleurs outils pour les professionnels du web