IA : la France peut-elle encore jouer dans la cour des grands ?

Startups en plein essor, mais retard structurel persistant : où en est vraiment la France sur l’IA ? Gilles Babinet, expert du numérique et intervenant lors de l’événement 2036 dont BDM est partenaire, nous répond sans détour.

Gilles-Babinet
Pour Gilles Babinet, "la régulation en matière d'IA est absolument indispensable". © Montage BDM

Figure reconnue de la transformation numérique et de l’intelligence artificielle en France, Gilles Babinet interviendra le 11 juin prochain, lors de l’événement 2036, organisé par l’agence Yuri & Neil en partenariat avec BDM. À cette occasion, il a accepté de répondre aux questions de BDM, du positionnement de la France face aux États-Unis et à la Chine, aux freins structurels européens et à l’IA Act, sans langue de bois.

La France a misé tôt sur l’IA, avec le rapport Villani, et des succès comme celui de Mistral AI ont depuis fait parler d’eux. Pourtant, le fossé avec les États-Unis et la Chine semble se creuser. Où en est-on vraiment aujourd’hui, selon vous ?

Les derniers indicateurs montrent que la France a plutôt tendance à accélérer plus vite. Il y aurait près de 1 200 startups d’IA en France, contre 1950 aux États-Unis et 650 en Allemagne. Certes, à niveaux de développement différents (moins importants) en France qu’aux USA, mais l’accélération est vertigineuse. Il n’y avait qu’une soixantaine de startups d’IA en 2021.

D’après vous, quels sont les freins structurels qui empêchent la France, et l’Europe, de rivaliser à armes égales avec les grandes puissances de l’IA ?

Les réponses sont très simples : l’unification du marché des capitaux à l’échelle européenne, ce qui permettrait de libérer 10 000 milliards de dollars, selon le rapport Draghi, et l’absence de marché unifié pour les startups, d’où le 28e régime (NDLR : voir ci-dessous) actuellement promu par la Commission.

Concernant l’unification des marchés financiers, il faut avoir à l’esprit que le simple fait de permettre de titriser les actifs non fongibles devrait permettre cela. L’autre aspect, c’est la possibilité pour la Commission d’avoir des budgets d’intervention plus importants. Son budget reflète finalement l’importance que nous donnons à l’Europe : 1 % du PIB de l’Union européenne, là où l’état fédéral américain est plutôt à 23 %.

Concernant la réglementation, nous sommes très loin d’un état fédéral : il y a 27 régulateurs du commerce, des marchés financiers, des autorités de la concurrence, des autorités de régulation des systèmes de santé, etc.

C’est plus difficile pour un entrepreneur européen de se développer en Europe qu’aux États-Unis : c’est cela que Draghi vise à renverser avec son 28e régime.

Le 28ᵉ régime européen : de quoi s’agit-il ?

Le 28ᵉ régime est un cadre juridique européen optionnel proposé par la Commission européenne pour simplifier la création et le développement des entreprises dans l’Union. Il repose sur un ensemble unique de règles européennes de droit des sociétés, appliquées de manière identique dans tous les États membres, sous l’appellation « EU Inc. », en complément des droits nationaux existants.

Ce que permet concrètement le 28ᵉ régime (EU Inc.) :

  • Créer une entreprise européenne selon des règles valables dans toute l’UE,
  • Effectuer les démarches de création et de gestion de manière entièrement numérique,
  • Lancer une activité rapidement, à faible coût et sans exigence de capital minimum,
  • Faciliter la levée de fonds, le transfert de parts et la cessation d’activité,
  • Permettre aux entreprises de choisir librement le pays d’incorporation tout en accédant pleinement au marché unique.

Conçu pour réduire la complexité administrative et les coûts liés aux différences entre législations nationales, ce régime vise à aider les entreprises à opérer et à se développer plus facilement à l’échelle européenne, sans remettre en cause les règles sociales et du travail nationales, et à renforcer la compétitivité du marché unique.

J’ai récemment travaillé à la production d’un rapport sur les facteurs qui permettent de débloquer la productivité française (Le Grand Décrochage) et européenne. Nous avons mis en évidence que certains facteurs sont assez simples à mettre en œuvre. Il faut toutefois du courage politique.

Quel est votre regard sur l’IA Act ? Est-il vraiment le cadre protecteur tel qu’il est présenté, ou agit-il comme un obstacle freinant l’innovation ?

Il convient d’éviter une approche manichéenne, et c’est là que c’est difficile d’être entendu :

La régulation en matière d’IA est absolument indispensable.

Tout observateur un peu sérieux du monde économique et de la société en convient. Cela a des bénéfices en termes de standardisation.

L’approche américaine, qui consiste en « il faut battre la Chine à tout prix », et la régulation qui nous ralentit sont absurdes et témoignent d’une nation qui n’a plus confiance dans ses capacités.

Si vous deviez identifier un secteur ou un levier sur lequel la France pourrait s’imposer d’ici 2036, ce serait lequel ?

Il me semble que le lien entre quantique et IA est très prometteur pour l’expertise française. Il y a d’excellents travaux de recherche à l’Inria (voir par exemple ceux de Mazyar Mirrahimi).

D’une façon générale, nous devons nous pencher plus sérieusement sur la stratégie que nous souhaitons avoir : nous ne pouvons pas dire que l’IA et le quantique sont importants lorsque l’on rogne année après année sur le budget du CNRS. Nous sommes à 2,2 % de dépenses de R&D dans le PIB, alors que la moyenne OCDE est désormais de 2,7 %.

Cela nous ramène rapidement sur le champ politique, car la dette étant ce qu’elle est, les arbitrages de fond devraient être faits. Je sais que cela semble loin des sujets technologiques mais, justement, tout se tient.

Vous interviendrez le 11 juin prochain lors de l’événement 2036, organisé par l’agence Yuri & Neil, en partenariat avec BDM. Quel message souhaiterez-vous partager aux CMO et aux directions marketing qui seront présents à cette occasion ?

Il me semble que le plus important est de prendre le temps de repenser totalement les modèles d’organisation et de production :

Ce que l’on vit n’est pas un incrément, c’est une rupture dont il faut prendre acte et s’organiser en conséquence.

Le monde à venir est une menace ou une opportunité. Ce qui fait que l’on passe de l’un à l’autre se résume à la posture que l’on prend. Les métiers du marketing sont objectivement très attaqués. Mais est-ce qu’en partant par l’objectif (mettre en avant une marque, un produit, etc.), et en se posant la question de ce que l’IA peut faire, on ne pourrait pas entièrement repenser l’expérience ?

L’événement 2036 se tiendra le 11 juin 2026 au Pan Piper, à Paris. Il rassemblera experts, partenaires et professionnels du marketing autour d’un programme mêlant keynotes, cas d’usage et networking. Plus d’infos et inscription ici.

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Gilles Babinet, Entrepreneur et expert du numérique

Entrepreneur autodidacte, Gilles Babinet est président de la mission Café IA, Digital Champion France auprès de la Commission européenne et membre du Comité IA. Il a occupé la fonction de coprésident du Conseil national du numérique de 2021 à 2025. Enseignant à HEC et auteur de plusieurs ouvrages, il publie notamment en mai 2026 « Le Péril IA, devenir des machines ou rester vivants ? »  (aux éditions Le Passeur) et accompagne également les organisations dans leurs projets de transformation numérique.

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