Souveraineté numérique : l’Europe peut-elle s’affranchir des États-Unis ?

Les discours pro-souveraineté se multiplient, mais les actes peinent à suivre. Pour Jean-Philippe Balança, Chief International Officer de Smile et co-fondateur du consortium EOS, le problème est davantage culturel que technique.

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83 % des dépenses cloud et logicielles des entreprises européennes bénéficient à des fournisseurs américains. © tostphoto - stock.adobe.com

« L’Europe ne veut pas être cliente des grands entrepreneurs et des grands services fournis par les États-Unis ou la Chine », affirmait en novembre dernier Emmanuel Macron, depuis le sommet de Berlin. Un discours de plus en plus consensuel, porté par un contexte géopolitique tendu depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et le regain de frictions entre le Vieux Continent et les États-Unis. Si ce type d’incantation ne coûte pas bien cher, dans les faits, les entreprises et les administrations publiques restent largement dépendantes des géants américains du numérique.

Est-ce vraiment une fatalité ? Jean-Philippe Balança, Chief International Officer de Smile, leader européen de l’open source, et co-fondateur du consortium EOS (European Open Source Consortium), observe ce décalage depuis plus de 25 ans, au contact des grandes organisations qu’il accompagne dans leur transformation numérique. Pour lui, une véritable autonomie technologique européenne est possible, à condition d’en mettre réellement les moyens.

Une dépendance réelle, mais pas une fatalité

Selon une étude publiée en avril 2025 par le cabinet Asterès, les entreprises européennes dépensent chaque année 264 milliards d’euros auprès d’acteurs américains pour leurs services cloud et logiciels. 83 % de leurs dépenses dans ce domaine bénéficient à des fournisseurs américains, et 80 % de la valeur créée l’est sur le sol américain. Pour comparaison, la facture énergétique de l’Union européenne était estimée à 360 milliards d’euros en 2024.

Un constat auquel souscrit Jean-Philippe Balança : « La dépendance de l’Europe aux infrastructures américaines est une réalité industrielle que nous constatons chaque jour chez nos clients. » Mais l’expert refuse toute lecture fataliste : « L’enjeu pour l’Europe n’est pas de reconstruire de zéro ce qui existe déjà, mais de reprendre le contrôle sur les couches critiques de sa valeur ajoutée. Aujourd’hui, l’Europe possède les compétences et le vivier de talents nécessaires. »

Le cas Éducation nationale

En mars 2025, l’Éducation nationale a signé un accord-cadre avec Microsoft couvrant près d’un million de postes de travail et serveurs, pour un montant maximal de 152 millions d’euros. Le ministère a depuis confirmé la prolongation de cet accord jusqu’en 2029, alors que sa propre direction du numérique avait demandé aux rectorats, quelques jours avant la signature, de ne plus recourir aux solutions Microsoft en raison des risques liés aux lois extraterritoriales américaines. L’École Polytechnique, sous tutelle du ministère des Armées, a suivi une trajectoire similaire. En juin 2025, le directeur des affaires publiques de Microsoft France n’a pas pu garantir devant le Sénat que des données publiques françaises ne seraient jamais communiquées au gouvernement américain.

Un réflexe culturel plus qu’un manque technologique

Le discours dominant attribue volontiers le retard européen à des causes techniques : manque d’infrastructures, puissance de calcul insuffisante, modèles d’IA peu compétitifs… Pour Jean-Philippe Balança, ce diagnostic est inexact. Les capacités industrielles existent, mais se heurtent à des freins avant tout culturels et organisationnels.

Le principal obstacle à cette autonomie est souvent psychologique : c’est le réflexe du « personne n’a jamais été viré pour avoir choisi un hyperscaler américain ». Pourtant, le risque de perte de maîtrise des données et des coûts à long terme est bien réel. Pour réduire cette dépendance, nous devons passer d’une logique de consommation de services sur étagère à une logique d’investissement dans des écosystèmes ouverts. Les capacités industrielles sont là, notamment sur le cloud et l’IA, mais elles nécessitent une volonté politique forte de privilégier des acteurs qui garantissent que la valeur créée reste sur le sol européen.
Jean-Philippe Balança

Jean-Philippe Balança

Chief International Operations Officer, Smile

Le risque financier est pourtant documenté. L’étude Asterès indique que les prix des services cloud progressent d’environ 10 % par an, en partie parce que les organisations peinent à changer de prestataire une fois engagées, ce que les professionnels interrogés décrivent comme de la vente liée plus que comme une amélioration de service. À ce rythme, la hausse cumulée des exportations américaines de services numériques vers l’Europe pourrait atteindre 421 milliards d’euros supplémentaires dans les dix prochaines années, avec un impact direct sur la balance des paiements du continent.

« L’autonomie technologique se gagnera par la preuve »

Pour Jean-Philippe Balança, la sortie de cette dépendance suppose d’agir sur deux fronts simultanément : la réorientation de la commande publique et privée vers des fournisseurs européens, et la démonstration concrète que ces alternatives sont à la hauteur. Sur le premier point, des signaux timides s’amorcent côté public. En 2025, les commandes de l’État sur le marché cloud interministériel ont progressé de 62 %, pour atteindre 84 millions d’euros, dont 70 % orientés vers des fournisseurs européens. Selon la modélisation d’Asterès, une réorientation de seulement 5 % des achats créerait 178 000 emplois d’ici 2035. Portée à 15 %, elle en créerait 463 000.

Ce qui est nécessaire, c’est une réorientation massive et rapide de la commande publique et privée vers des fournisseurs européens sur les 264 milliards d’euros de dépenses annuelles. L’open source est probablement notre meilleur levier : il permet de mutualiser les efforts de R&D tout en garantissant une transparence et une réversibilité totale
Jean-Philippe Balança

Jean-Philippe Balança

Chief International Operations Officer, Smile

Le second front est plus exigeant. Pour les grandes organisations, la décision de basculer ne se prend pas sur des principes, mais sur des démonstrations concrètes et documentées. « Les grandes organisations sont prêtes pour cette transition lorsqu’on leur apporte une preuve de concept industrielle et évolutive. L’autonomie technologique se gagnera par la preuve : en démontrant que les alternatives européennes, basées sur l’open source, sont non seulement plus éthiques et souveraines, mais aussi plus performantes et adaptées aux exigences de sécurité actuelles », explique-t-il.

C’est en faisant du numérique un véritable outil de stratégie industrielle que l’Europe pourra s’affranchir de ses tutelles actuelles. Une fois cette prise de conscience effectuée, l’open source et cette transformation apparaissent naturellement comme une opportunité et non plus un risque.
Jean-Philippe Balança

Jean-Philippe Balança

Chief International Operations Officer, Smile

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Jean-Philippe Balança, Chief International Operations Officer, Smile

Jean-Philippe Balança est Chief International Operations Officer chez Smile. Cofondateur du European Open Source Consortium, il œuvre au développement de l’open source en Europe, qu’il considère comme un levier stratégique de souveraineté numérique et de croissance.

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