Souveraineté numérique : les solutions européennes, pas à la hauteur des grands groupes ?
France Digitale et EY ont interrogé 21 grands groupes français sur leur rapport aux fournisseurs numériques étrangers. La quasi-totalité y voit désormais un risque, sans toutefois savoir comment le mesurer.
Les grandes entreprises françaises identifient désormais leur dépendance aux fournisseurs numériques étrangers comme un risque, sans toujours pouvoir la quantifier. C’est l’un des constats du Baromètre 2026 de l’écosystème d’innovation français, co-publié par France Digitale et EY. Pour la première fois, l’association et le cabinet d’audit ont interrogé les grands groupes aux côtés des startups, des fonds de capital-risque et des structures d’accompagnement, avec un volet consacré aux attentes de chacun en amont de l’élection présidentielle de 2027.
Un risque reconnu de dépendance numérique, mais une réalité encore mal chiffrée
Le volet du baromètre 2026 dédié aux grands groupes repose sur 21 répondants. Parmi eux, 90 % estiment que la dépendance à certains fournisseurs est devenue un risque. Ce consensus tranche avec le flou qui entoure sa mesure : 65 % déclarent ne pas connaître la part de leurs dépenses numériques dirigée vers des prestataires extra-européens.
Le rapport pointe une dépendance de même nature que celle observée chez les startups, et adressée aux mêmes acteurs. Selon le baromètre, « une dépendance des grands comptes vis-à-vis des mêmes hyperscalers américains est identifiée mais encore trop peu mesurée ». Les grands groupes se retrouvent dans une position inconfortable, celle d’un risque admis dans son principe mais non instrumenté, alors même que la question de l’autonomie technologique européenne s’est installée dans le débat public ces derniers mois.
Le même rapport chiffre en revanche l’exposition des startups interrogées. En moyenne, 37 % de leurs dépenses en outils numériques (hébergement, support, SaaS, acquisition) sont réalisées auprès de fournisseurs non européens. Une entreprise sur cinq se dit même complètement dépendante de solutions étrangères pour au moins un de ces usages.
L’offre européenne, une alternative crédible pour les grands groupes ?
Le rapport voit dans cette prise de conscience une fenêtre pour les acteurs français et européens. Les grands groupes ne décrivent pas un marché dépourvu d’options : seuls 10 % citent l’absence d’autres alternatives comme motif de bascule vers une solution souveraine. Le sujet relève donc moins de la contrainte que de l’arbitrage, entre des conditions de performance à remplir et des dispositifs de réduction du risque déjà engagés.
Un basculement conditionné à la performance
Interrogés sur ce qui les pousserait à quitter un fournisseur international pour un acteur français ou européen, les grands groupes placent la qualité technique en tête. Un service à la performance équivalente ou supérieure est cité dans 76 % des réponses, devant la probabilité croissante d’un arrêt brutal des solutions non européennes (71 %) et un cadre fiscal avantageux (57 %). L’accompagnement technique à la migration (19 %) et la lisibilité de l’offre (14 %) pèsent nettement moins dans la balance.
L’argument de la compétitivité revient aussi chez les entrepreneurs interrogés. Cité dans le baromètre, Jean-Urbain Hubau, directeur général France de Doctolib, y défend une lecture offensive du sujet : « La vraie souveraineté n’est pas un repli, c’est un levier de compétitivité », affirme-t-il. Pour les éditeurs européens, cette exigence de performance constitue autant une barrière à l’entrée qu’une porte ouverte, à mesure que les alternatives européennes gagnent en maturité sur les usages professionnels.
Une diversification des fournisseurs déjà enclenchée
Les grands groupes n’attendent pas d’avoir chiffré leur exposition pour agir. La diversification des fournisseurs arrive en tête des dispositifs cités pour réduire le risque de dépendance, dans 74 % des réponses, suivie du renforcement des coopérations sectorielles (68 %). La relocalisation partielle de la production et l’investissement en R&D suivent à 42 % chacun. Le rapport conditionne toutefois ce mouvement à l’identification de solutions compétitives, en qualité comme en prix.

Ces intentions ne concernent pas tous les usages de la même façon. Les répondants désignent trois domaines où un critère d’origine européenne devrait selon eux s’appliquer en priorité :
- L’intelligence artificielle, citée par 57 % des grands groupes ;
- Le cloud, à 52 % ;
- Les données sensibles, également à 52 %.
Les autres enseignements du baromètre 2026
Le volet dédié aux grands groupes ne représente qu’une partie de l’étude, qui dresse aussi l’état de santé des trois autres familles d’acteurs interrogées. Voici les autres enseignements à retenir du baromètre 2026 de l’écosystème d’innovation français :
- La France compte environ 18 000 startups, soit 1 800 de plus sur la période, un rythme de création supérieur à celui de l’année précédente (+1 200).
- Les startups françaises ont levé 4,58 milliards d’euros au premier semestre 2026, contre 2,78 milliards un an plus tôt. La reprise reste moins rapide que chez les voisins européens. Sur la même période, le Royaume-Uni atteint 14,59 milliards d’euros et l’Allemagne 5,92 milliards.
- Les startups représentent 530 000 emplois directs en France, avec 30 000 créations nettes sur un an (+6 %).
- Plus de la moitié des startups sont rentables après la série A, une progression que le rapport attribue à des levées de fonds devenues plus difficiles.
- Du côté des structures d’accompagnement, 51 % constatent une baisse de leurs ressources issues de financements publics, soit 31 points de plus qu’en 2025.

Méthodologie :
Le Baromètre 2026 de l’écosystème d’innovation français a été réalisé par France Digitale, association qui représente les startups et les investisseurs du numérique, et par le cabinet EY. Les réponses ont été collectées entre le 7 mai et le 28 juillet 2026 auprès de 255 startups, 37 fonds de capital-risque, 45 structures d’accompagnement et 21 grands groupes, dont la moitié réalise plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les données d’emploi proviennent de Motherbase, et les montants levés au premier semestre 2026 du baromètre EY du capital-risque en France.