Notion vu de l’intérieur : 5 questions à David Tibbitts, head of product marketing
Arrivé chez Notion fin 2018, David Tibbitts revient sur sa première année passée au support, la croissance portée par la communauté, les coulisses du lancement de Notion AI et la fermeture de Notion Mail.
David Tibbitts a rejoint Notion fin 2018, quelques mois après la sortie de Notion 2.0. Dixième salarié de l’entreprise, il est aujourd’hui « head of product marketing manager, AI and Core ». Il revient pour BDM sur l’histoire de l’outil, de la croissance portée par sa communauté jusqu’à la fermeture de Notion Mail, en passant par les coulisses du lancement de Notion AI. Avant d’imaginer à quoi ressemblera le futur.
Vous avez rejoint Notion fin 2018, avec une lettre d’offre qui mentionnait « marketing et support ». À quoi ressemblait l’entreprise à l’époque ?
Je crois que c’est peut-être six mois avant mon arrivée que Notion avait sorti sa version 2.0. Ce qui comptait avec cette version, c’est que c’était enfin le moment où, après des années de difficultés, Notion trouvait son product-market fit.
Je suis donc arrivé dans une entreprise qui venait de connaître ce succès fulgurant et qui, pour être franc, avait du mal à suivre la demande.
Bien sûr, j’avais mes propres aspirations : je voulais travailler sur quelque chose de créatif, percer dans le marketing, faire quelque chose qui mêle storytelling et design. Après en avoir parlé avec Ivan (Zhao, CEO de Notion, ndlr) et Akshay (Kothari, cofondateur et COO de Notion, ndlr), ils m’ont dit : « Tout ça, c’est très bien, on est sûrs que tu seras très bon. Mais pour l’instant, on est complètement submergés par les tickets de support. On a une file d’attente incroyable. » Certains de nos clients les plus précieux pouvaient attendre une semaine avant d’avoir une réponse à leurs messages, à leurs demandes de remboursement, à leurs demandes de fonctionnalités. Des gens qui demandaient simplement de l’aide pour utiliser Notion.
Alors ils m’ont dit : « Tu seras libre de faire plein de choses intéressantes ici, mais pendant les douze premiers mois, est-ce que tu peux passer du temps dans les tranchées, à clôturer des tickets avec l’équipe support ? »
Avec le recul, je ne pense pas que j’aurais réussi chez Notion sans ce passage au support. Si je crée un jour ma propre entreprise, je pense que j’exigerai de tous les nouveaux employés qu’ils passent au moins un mois à clôturer des tickets de support avant de prendre leur poste. Ça a été une formation incroyable. J’ai été obligé de devenir un expert du produit, et aussi un expert des gens qui l’utilisent. Quels mots trouvent-ils confus ? Lesquels leur parlent ? Où trébuchent-ils dans le produit ? Quelles fonctionnalités demandent-ils ?
La communauté a longtemps porté la croissance de Notion. Comment une entreprise qui parlait surtout aux power users a-t-elle appris à convaincre les DSI et les grandes entreprises ?
Je pense qu’il existe peut-être une perception répandue, vue de l’extérieur, selon laquelle Notion passerait beaucoup de temps à construire son produit pour le grand public. Je comprends pourquoi les gens peuvent le penser, et c’est une part spéciale de Notion. Quand on cherche Notion sur YouTube, on trouve énormément de tutoriels pour des usages très grand public. Et on trouve ça génial.
Mais en interne, on voit Notion comme des briques de Lego logicielles, c’est l’expression qu’on a toujours employée.
On veut que les gens puissent construire leurs propres solutions, à leur manière. En revanche, nous priorisons exclusivement notre roadmap pour des briques de Lego B2B, pensées pour les équipes. C’est l’intention depuis le tout début. Ce que je trouve incroyable, c’est que les gens prennent nos briques de Lego B2B et s’en servent pour construire leur suivi d’arrosage des plantes, la page de leur campagne de Donjons et Dragons ou l’organisation de leur mariage. C’est devenu une part vraiment importante de la croissance de Notion et de sa diffusion par le bouche-à-oreille.
Nous savons qu’avec le temps, beaucoup de ces personnes finissent par devenir des ambassadeurs dans leur propre entreprise.
Si vous parlez à n’importe quelle entreprise qui utilise Notion partout, avec 500 salariés, pour un usage B2B très sérieux, et que vous essayez de comprendre comment elle a commencé, presque à chaque fois, la réponse est : « Oh, c’est Steve. Steve n’arrête pas de parler de Notion. Il en est obsédé. Il nous a montré tout ce qu’il pouvait faire avec. Il a commencé à utiliser Notion pour des usages personnels, et ensuite tout a fait boule de neige. »
Je pense qu’au début, aucune donnée ne venait étayer cette hypothèse. C’était juste une intuition : investissons dans le développement de cette communauté. On avait le pressentiment que ces gens l’apporteraient au travail, mais aucune donnée ne le prouvait. Ce n’est que des années plus tard qu’on a pu le prouver.
Il y a une proportion importante de gens qui commencent avec une offre gratuite, sur un usage très grand public, puis qui finissent par passer à leur adresse email professionnelle ou par s’étendre à des usages plus B2B.
Notion AI a été présenté en novembre 2022, quelques semaines avant ChatGPT. D’où venait ce pari ?
Pendant de nombreuses années, Notion avait une sorte de rituel d’équipe : une fois par an, on partait en séminaire avec toute l’entreprise, tous les employés du monde entier réunis au même endroit. On ne l’a pas fait depuis un moment parce qu’on est très nombreux maintenant et je pense que ça coûterait probablement plusieurs millions de dollars aujourd’hui (rires). Mais à l’époque, Notion était un peu plus petit, seulement quelques centaines de personnes, et on était tous à Cancún. L’idée, c’était simplement de passer du temps ensemble, de souder l’équipe.
L’un des effets secondaires, c’est que d’un coup, Ivan et Simon (Last, cofondateur de Notion, ndlr) n’étaient plus coincés toute la journée en réunion à prendre des décisions. Tout le monde était sur la plage à s’amuser. Et c’est pendant ce voyage qu’Ivan et Simon ont eu un accès anticipé à GPT-4. Alors ils se sont dit : « On n’a pas à être en réunion, tout le monde a la tête ailleurs… et si on ne participait à aucune de ces activités de team building ? Et si on s’enfermait dans cette chambre d’hôtel pour commencer à bidouiller ? Qu’est-ce que ça donnerait de brancher ce GPT-4 dans l’éditeur de Notion ? » Ils sont même restés à l’hôtel de Cancún après le départ de tout le monde. Ils ont survécu grâce au restaurant de tacos de l’hôtel et à un million de bouteilles d’eau.
Le lundi matin, quand tout le monde s’est connecté à Slack, on a vu cette mystérieuse démo vidéo qu’Ivan avait partagée, avec ce message : « Je crois qu’il y a quelque chose là. »
On a branché ce nouveau modèle d’IA dans Notion, et constaté tout ce qu’il pouvait faire. Nos cerveaux ont explosé devant toutes les possibilités : générer du contenu, l’éditer, chercher, poser des questions…
Mais à ce moment-là, ils ont dû rassurer l’entreprise : on ne va pas faire pivoter toute l’entreprise autour de ça. On va juste monter une toute petite équipe de cinq ou dix personnes et commencer à expérimenter. On va faire un petit lancement en alpha privée et voir comment ça se passe. Pour tout le reste, on continue comme d’habitude. Avec le recul, je pense qu’ils avaient plutôt une bonne intuition.
Pourquoi avoir récemment fermé Notion Mail ?
Évidemment, ça a été une décision difficile à prendre. On aimait Notion Mail, on aimait ses utilisateurs. Je pense qu’une critique qu’on peut adresser à Notion ou, à vrai dire à n’importe quel éditeur de logiciel mature, c’est que lorsqu’on construit un logiciel pendant plus de dix ans, on finit par accumuler les fonctionnalités, et tout ce qu’on construit ne marche pas forcément. Au bout de 10 ou 15 ans, on se retrouve avec un enchevêtrement de logiciels assez compliqué.
Personnellement, la fermeture de Notion Mail m’a fait apprécier la capacité de l’équipe dirigeante à prendre des décisions difficiles et à dire : on a tenté un gros coup, on a fait de notre mieux, et au final, avec Notion Mail, l’usage n’était pas au rendez-vous. Le product-market fit n’a pas été atteint, pour être honnête. Plutôt que de continuer à maintenir ce service indéfiniment, ça m’a redonné un peu confiance de voir Notion capable de dire : on a essayé, ça n’a pas marché. Prenons toutes ces ressources, ce temps et cette attention, et consacrons-les aux choses que nos utilisateurs nous demandent d’améliorer. Il y a beaucoup d’autres parties de Notion qui les méritent davantage.
Où voyez-vous Notion dans trois à cinq ans ?
Je pense beaucoup à ce qui pousse quelqu’un à créer un compte Notion. Quelqu’un vient d’aller sur Notion.com et s’est dit : « mon ami ou mon collègue n’arrête pas de parler de Notion » ou « j’ai vu des vidéos YouTube et je me décide enfin à créer mon compte ». Je pense beaucoup à ce qui se passe dans la tête de cette personne à ce moment-là. Et j’ai toujours pensé que ce n’était pas si différent de l’inscription à une salle de sport. On a en tête l’image d’une future version de soi-même, meilleure. Avec Notion, les gens imaginent une future version d’eux-mêmes plus organisée, plus productive, un peu plus en maîtrise de leur vie. Pour la salle de sport, c’est une version de soi en meilleure santé, plus heureuse, plus en forme.
Mais il se passe quelque chose après l’inscription à la salle de sport : vous entrez, et maintenant, quoi ? Vous êtes face à une salle remplie d’équipements dont vous ne savez pas exactement vous servir. D’un coup, ça devient très intimidant et l’image que vous aviez de la forme que vous auriez dans six mois paraît d’un coup décourageante. Je ne pense pas que Notion soit si différent : vous venez de créer votre compte et vous vous retrouvez face à une toile vierge, sans parti pris, dont vous ne savez absolument pas quoi faire.
Ce que j’espère pour Notion, d’ici deux à cinq ans, c’est qu’il soit moins passif et un peu plus proactif.
J’aimerais que Notion ne soit pas une salle de sport qui fait tout reposer sur le client : vous voulez venir ou pas, c’est à vous de voir, et une fois sur place, ce que vous faites ne dépend que de vous, vous le ferez peut-être bien, peut-être mal, toute la pression est sur vous.
J’aimerais que Notion devienne un peu plus comme un coach personnel, quelqu’un qui vous pousse à tenir vos engagements.
Vous décrivez où vous voulez être dans six mois, et le logiciel vous aide à vous y tenir. Il pourrait vous dire de lui-même : tiens, tu as cet élément dans ta to-do list, on fait quoi aujourd’hui ? Au fond, je pense que c’est le rôle de Notion : vous aider à devenir cette future version de vous-même que vous imaginiez en créant votre compte.
David Tibbits, Head of PMM, AI & Core, Notion
David Tibbitts est head of product marketing chez Notion, en charge notamment de l’IA. Ancien account executive chez Yelp et Vivino, il rejoint l’éditeur fin 2018, d’abord au support client, avant d’intégrer l’équipe marketing. Il est le 10e salarié et son premier responsable du product marketing.
Cet article est gratuit, mais réservé aux membres
Pas encore de compte ?
- 100 % des articles BDM
- La newsletter des pros du digital
- Le calendrier marketing en PDF