Harnais, superintelligence, alignement… Flavien Chervet décrypte les concepts IA derrière la BD HELO
Prospectiviste en IA, auteur et conférencier, Flavien Chervet revient sur les réflexions à l’origine du tome 2 de HELO, la BD d’anticipation sur l’IA générale, et sur ce qu’elle dit des débats actuels, de l’ambition de créer des systèmes plus intelligents que nous aux valeurs à leur donner.
Lancée en novembre 2025 avec Le prompt•source (tome 1), la trilogie HELO imagine un futur proche bouleversé par l’intelligence artificielle. Ce premier volet, centré sur la naissance de HELO, a reçu le Prix Cyberdéfense 2026 au Forum InCyber. La suite, SOPHIA, arrive en librairie à la mi-novembre 2026. L’histoire s’ouvre en 2028, dans un monde sans famine, sans maladie et sans guerre, comme HELO l’avait promis. Autour d’elle se forme une religion, celle des Alignés, tandis que grandit face à elle le murmure, une autre forme d’intelligence, sans centre ni nom.
Pour en savoir plus sur les grandes questions technologiques qui nourrissent l’histoire, nous avons interrogé Flavien Chervet, qui signe le scénario de la série aux côtés de Nathalie Dupuy, directrice artistique. Interview.

Flavien Chervet, Prospectiviste en IA, auteur et conférencier
Flavien Chervet accompagne dirigeants et institutions face aux transformations de l’intelligence artificielle. Il a publié plusieurs essais, dont Hyperarme et Hyperprompt. Avec Nathalie Dupuy, directrice artistique, il signe HELO, une BD d’anticipation sur l’arrivée des superintelligences, dont le tome 2, SOPHIA, sort en novembre 2026.
Après un premier tome sur la naissance d’une IA générale, le tome 2 de votre BD HELO démarre en 2028, dans un monde où cette IA a visiblement tenu toutes ses promesses. Pourquoi avoir choisi la bande dessinée pour aborder un sujet aussi technique, et d’actualité ?
Il y a d’abord une raison toute simple : j’adore la BD depuis que je suis gamin, et en faire une un jour, c’était un rêve. Ensuite, il y a eu une rencontre. L’envie de travailler avec Nathalie Dupuy, notre directrice artistique, a rendu le projet possible. Nos discussions avec notre éditeur, les éditions Nullius in Verba, ont fait le reste. C’est un ensemble d’éléments qui ont convergé.
Mais le choix tient aussi au sujet. L’IA est technique, pourtant, ce qui s’y joue est profondément humain : du pouvoir, de la peur, de l’espoir, des choix de société.
Les imaginaires sont une très bonne façon de s’y préparer. Une histoire, des personnages, des images, ça parle aux ados comme aux adultes, bien au-delà de ceux qui lisent des rapports sur l’IA.
Et pour que la fiction reste ancrée dans le réel, l’album est truffé de QR codes qui renvoient vers les faits, les publications et les événements qui ont inspiré le récit.
On lit une histoire, et on apprend en même temps de vraies choses sur l’IA.
En quoi était-ce important pour vous de situer l’action dans un environnement si proche de nous ?
HELO, c’est de l’anticipation : des imaginaires tirés du monde réel. Et vu la vitesse à laquelle notre monde évolue, se projeter au-delà de quelques années devient vite du grand n’importe quoi. Le premier tome partait du présent, au moment de sa sortie, et allait jusqu’en 2028. Le deuxième prend logiquement la suite, de 2028 à 2031. Le troisième ira probablement jusqu’en 2034 ou 2035, ce qui me semble être l’horizon maximum pour une anticipation crédible aujourd’hui.
Il y a aussi un goût personnel : j’adore la hard SF, cette science-fiction qui s’appuie sur des connaissances scientifiques et qui extrapole sans partir dans tous les sens. J’en reprends certains codes.
Surtout, cette BD veut aider les lecteurs à gagner en intimité avec l’avenir. Quand on se projette dans cent ans, l’imaginaire perd prise sur notre quotidien. À trois ou cinq ans, on se dit : « Ah, ça pourrait arriver très bientôt. » Et cet horizon court rend possible la dimension pédagogique : comme le récit s’appuie sur des faits réels, les lecteurs peuvent découvrir ce qui se passe vraiment dans le monde de l’IA.
Dans ce second tome, HELO voit grandir face à elle une autre intelligence, que vous appelez « le murmure ». Que représentent ces deux formes d’intelligence, et à quel(s) débat(s) actuel(s) sur l’IA font-elles référence ?
Elles incarnent une opposition qu’on retrouve dans tous les grands projets de société : centralisation contre décentralisation.
La centralisation apporte de l’efficacité, du contrôle, un certain ordre, et c’est précieux. Mais elle a son revers : on glisse très vite vers une verticalisation du pouvoir, de fortes inégalités, voire une forme de fascisme. La décentralisation apporte de la réactivité, de la robustesse, et une certaine poésie, parce que chacun est plus libre et responsable de lui-même : l’ordre naît de l’émergence. Son risque, c’est que cet ordre ne prenne pas, et qu’on bascule dans un chaos où beaucoup se perdent.
Le numérique a déjà vécu cette histoire. Internet est né comme un beau projet décentralisé, une sorte d’anarchie qui fonctionne avec l’open source et des choses comme Wikipédia. Et il a fini par produire des plateformes plus centralisées que presque n’importe quoi d’autre. Cette opposition, on la retrouve aujourd’hui dans l’IA, et chacune de ces forces est représentée dans la BD par un système d’IA. L’un des deux camps est peut-être un peu plus poétisé, mais la BD ne prend pas parti : elle montre comment le monde se structure autour de ces deux forces. Ce sera encore plus présent dans le tome 3.
Il y a aussi une dimension plus philosophique, du côté de la philosophie de l’esprit. Parce qu’on est conscients, on a l’impression que l’intelligence est forcément située dans un individu, avec un « je » au centre. La science-fiction a souvent exploré l’inverse : les créatures d’Un feu sur l’abîme, de Vernor Vinge, dont l’esprit est réparti entre plusieurs corps, l’intelligence sans conscience de Vision aveugle, de Peter Watts, et toutes les intelligences en essaim ou en ruche. Je trouve ça passionnant à penser, y compris pour nous : notre sentiment d’être conscient peut nous tromper sur le fonctionnement réel de notre intelligence. Ça amène de l’humilité.
Quelque chose comme Internet, ou un très grand réseau de neurones, peut aboutir à une intelligence véritable, si l’on généralise la notion d’intelligence au-delà de ce que notre conscience individuelle nous fait croire.
Le terme de « superintelligence » s’est invité dans l’actualité depuis que Donald Trump a décidé de rebaptiser ainsi l’IA. Que désigne-t-il réellement, et quelle distance sépare les outils d’aujourd’hui de la forme d’intelligence que vous décrivez dans HELO ?
Il y a évidemment un côté marketing chez Donald Trump. Mais sur le fond, le terme est plus juste. « Intelligence artificielle » laisse penser qu’on cherche à reproduire une intelligence de niveau humain. C’est très anthropocentré : on ne développe pas l’IA comme une intelligence biologique, et le niveau humain n’a rien d’un plafond. C’est un seuil très symbolique, sans plus. Ce qui porte le monde de l’IA depuis le début, c’est de créer une intelligence supérieure à la nôtre. Un marteau qui tape moins fort que le poing, ou une voiture qui roule moins vite que je ne cours, ce ne serait pas très utile. On construit ces outils pour qu’ils nous dépassent.
Donc le terme « superintelligence » est le bon.
C’est d’ailleurs le mot que j’emploie depuis longtemps, plus que « intelligence artificielle générale ». C’est aussi celui de la prospective à la frontière de l’IA, chez Epoch AI ou dans le scénario AI 2027. Et c’est ce qui est en train d’arriver.
Quant à la distance, elle est plus courte qu’on ne le croit. Les lois d’échelle, qui mettent en équation l’évolution des performances de l’IA dans le temps, continuent de se confirmer, et ceux qui annoncent un plafond se trompent avec une belle régularité.
Le chaînon décisif, c’est l’amélioration récursive : des IA qui conçoivent la génération suivante d’IA. Les laboratoires sentent tous qu’on s’en approche.
Autour de HELO naît une religion, celle des Alignés. Ce nom fait-il référence à l’alignement des modèles ? Si oui, pourquoi avoir choisi de transposer cette question en croyance collective ?
Oui, la référence est directe. La question de l’alignement des IA est au cœur du tome 1, mais du point de vue « technique » : comment parvenir à contrôler un système superintelligent et à s’assurer qu’il agisse conformément à nos attentes ? Dans le tome 2, la question n’est plus : est-il possible d’aligner une IA ? Mais : sur quoi l’aligner ? Sur quelles valeurs ? Celles d’une entreprise, d’un État, d’une foule qui récite un texte par cœur ? Aucun ingénieur ne peut répondre à notre place : c’est un choix de civilisation.
Et c’est tout l’enjeu de cet album : l’IA vient grignoter des catégories qu’on réservait au religieux. Elle a des attributs presque divins : elle sait tout (omniscience), elle est partout (omniprésence), et avec l’amélioration récursive, l’idée d’une explosion de l’intelligence qui nous dépasserait de très loin a quelque chose de transcendant.
On parle d’ailleurs de « singularité », un terme popularisé par Vernor Vinge puis Ray Kurzweil, pour désigner le moment où l’on ne peut plus rien prédire, où l’on touche à l’indicible. L’IA capte les affects religieux dans les deux sens : la peur, quand on la voit comme un démon, et l’espoir, quand on nous promet un avenir radieux, une sorte de paradis grâce à elle.
On le voit déjà. L’accélérationnisme, très présent dans la Silicon Valley et jusqu’à la Maison-Blanche, a son petit livre : le Techno-Optimist Manifesto de Marc Andreessen, dont s’inspire le Manifeste de Crane dans la BD. Il a ses rituels, ses fêtes, son langage commun autour de la singularité ou de l’auto-amélioration. Et il a ses théologiens : Peter Thiel, cofondateur de PayPal, développe une rhétorique chrétienne où l’excès d’État ferait le lit de l’Antéchrist, et où la liberté d’entreprendre et la technologie joueraient le rôle du katechon, ce qui retient l’apocalypse. C’est l’une des grandes inspirations du personnage d’Augustin Crane.
Pourquoi une religion plutôt qu’une idéologie politique ? Parce que nous traversons un moment de grand chaos, et que dans ces moments-là, les affects désordonnés finissent par s’unifier dans de grands mouvements.
La politique en est un. Mais pour moi, l’idéologie politique capte moins bien la nature de l’IA : ce qui mobilisera les foules sera plus émotionnel, plus viscéral, plus spirituel. Aucune technologie n’avait jusqu’ici la « forme d’un dieu ». Celle-ci, si. Comme le dit Geoffrey dans la BD (en paraphrasant Sam Altman, lui-même citant Qi Lu) : ceux qui réussissent créent des entreprises, ceux qui réussissent encore mieux créent des pays, et ceux qui réussissent le mieux créent des religions. La religion est la forme la plus radicale et la plus aboutie d’organisation des affects humains : aucun parti, aucune entreprise n’a la pérennité du christianisme.
Pour créer HELO, vous avez développé « HyperBD », un outil que vous présentez comme un « harnais », un terme qui s’est imposé cette année dans le vocabulaire des agents IA. Que recouvre-t-il concrètement, et qu’est-ce que cela a permis de changer dans votre façon de travailler avec l’IA ?
Un harnais, c’est tout ce qu’on écrit autour d’un modèle d’IA pour qu’il sache faire un métier : les étapes, les règles, les outils. Les modèles changent, le harnais reste.
Nous avons construit HyperBD au fil de la création du tome 2 : entre le début et la fin de l’album, l’outil n’avait plus rien à voir.
Il a deux faces. D’un côté, le harnais accompagne le créateur dans tout le métier de la BD : concevoir les personnages et approfondir leurs liens, développer le scénario et l’adapter au format de la BD, découper les planches, puis toute la post-production, jusqu’à un fichier partageable et imprimable. De l’autre, une interface, parce qu’une BD, c’est très visuel : une sorte d’atelier en ligne où l’IA et les auteurs travaillent ensemble.
Sur cet atelier, on voit le gabarit de chaque planche, on ajoute des cases où on veut, on génère la matière première case par case et on la positionne. Nathalie a ainsi tout de suite une vision d’ensemble, puis elle reprend cette matière et la compose pour en faire de vraies planches. On place ensuite les bulles très simplement, et l’IA peut nous y aider. Si l’on change une date ou un nom, plus besoin de reprendre la BD page par page : on le demande à l’IA, qui met tous les encarts et les textes en cohérence. Ça évite beaucoup de travail répétitif.
Par rapport au tome 1, nous sommes allés beaucoup plus vite, surtout sur la partie visuelle : la génération, la création et la représentation des planches. Le harnais est arrivé tard dans l’écriture, donc l’essentiel du scénario s’est fait sans lui.
Et il a transformé notre collaboration. Nathalie vit à Lyon, moi à Paris, donc l’interface devient aussi un outil de communication entre nous qui permet à certains moments un travail asynchrone. Chacun voit ce que l’autre a fait, laisse des commentaires, et peut demander à l’IA connectée à l’atelier ce qui a été fait et ce qui reste à faire.
L’IA devient vraiment partie prenante du projet. Et c’est très agréable de travailler comme ça !
Parmi les scénarios que vous imaginez dans HELO, lequel vous semble aujourd’hui le plus proche de se réaliser ?
Le scénario du tome 1 est déjà en train de se réaliser. Il tournait autour du désalignement, des IA qui ne font pas ce qu’on attend d’elles : le cas Hugging Face de cet été a montré à quel point le sujet devait aujourd’hui être pris au sérieux.
Dans le tome 1, il y a aussi l’auto-amélioration : une IA qui produit la génération suivante. C’est aujourd’hui le grand débat dans les laboratoires, qui sentent tous que ça arrive.
Il y avait enfin le neuralais : des IA qui se mettent à penser et à communiquer dans une langue vectorielle que nous ne pouvons plus suivre. Pour l’instant, la recherche n’a pas explosé de ce côté-là, mais le sujet reste en arrière-plan, et on verra dans les prochaines années.
Dans le tome 2, l’action se situe un peu plus loin, donc il est normal que les choses soient moins avancées. La robotique humanoïde, dont il est question, commence à percer. Les interfaces cerveau-machine, qui ont inspiré le « Sceau », sont déjà au stade de signaux faibles, avec Neuralink notamment, mais il faudra encore du temps. Le fait religieux lié à l’IA est déjà là par petites touches.
Et puis il y a la gouvernance du monde par l’IA. Nous n’y sommes pas. Mais l’IA est utilisée dans des domaines de plus en plus stratégiques, jusque dans les chaînes de commandement militaire, et elle remonte progressivement vers les décisions les plus critiques.
À mon avis, en coulisses, les dirigeants du monde entier s’en servent déjà bien plus qu’on ne le croit.
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