Arnaud Franquinet (Gandi) : « Avoir un nom de domaine en .fr est une première brique de souveraineté »
Pour Arnaud Franquinet, CEO de Gandi, le .fr n’est plus un simple marqueur territorial. Il explique pourquoi le choix d’une extension est devenu un enjeu stratégique pour les entreprises, et ce qu’elles oublient encore trop souvent de sécuriser.
Selon l’enquête annuelle de l’Afnic, 62 % des entreprises françaises choisissent le .fr. Gandi confirme cette dynamique avec des créations en hausse de 20 à 80 % selon les mois. Comment expliquer ces chiffres ?
C’est plutôt une bonne nouvelle et le fruit d’une communication régulière sur l’espace .fr orchestrée par l’AFNIC en premier lieu, et très largement relayée par la communauté des différents bureaux d’enregistrement français dont Gandi. Cela signifie que cet espace est non seulement perçu comme qualitatif mais également comme valorisant. Dans les comportements, le réflexe du .com s’estompe d’autant qu’il existe une rareté des noms de domaine sur cette extension ; alors que sur le .fr, de nombreuses possibilités restent ouvertes.
Enfin, il y a certainement une sorte de « réflexe France », à l’aune de l’actualité géopolitique et d’une certaine prise de conscience de devoir gérer ses dépendances technologiques. Avoir un nom de domaine en .fr est une première brique de souveraineté.
On parle essentiellement de création en .fr, plutôt que de migration depuis un .com, mais cela concerne tout autant des entreprises existantes que de nouvelles entreprises. La dynamique est générale.
Quels sont les critères concrets qu’une entreprise devrait évaluer pour arbitrer entre .fr et .com ? La réponse est-elle la même selon la taille ou le secteur ?
La question ne se pose pas forcément entre l’un ou l’autre, il peut y avoir un intérêt à avoir l’un et l’autre si les deux sont disponibles.
Le choix de l’extension est très souvent lié au périmètre de l’entreprise et à l’image qu’elle veut renvoyer : une entreprise très locale pourrait avoir un intérêt à prendre un .fr et une extension régionale comme marqueur de sa territorialité, là où une entreprise française qui se projette à l’international pourrait opter pour .fr plus .com. Le choix de l’extension est une question d’image et de choix marketing, selon les disponibilités des noms dans les différents espaces.
Ce qui est intéressant dans la dynamique que l’on observe, c’est que le .fr devient en lui-même un compétiteur sérieux et valable parce qu’il y a peu d’abus, que l’extension est techniquement robuste et qu’elle est distribuée dans le monde entier.
Le .fr a-t-il un impact mesurable sur le référencement naturel pour une audience française, ou c’est avant tout un signal de confiance ?
Personne ne sait véritablement comment fonctionne exactement l’algorithme de Google, pas même leurs équipes. Mais il semblerait qu’il privilégie les remontées de résultats selon la localisation de la requête. Donc oui, avoir une adresse en .fr est un avantage en termes de SEO pour le marché français.
La qualité de la gestion de l’extension (abus, accessibilité des noms en .fr…) joue également dans la mesure où les sites signés en .fr sont réputés de qualité. C’est d’ailleurs un enjeu des registres.
Enfin, le recours de plus en plus important aux moteurs LLM pour la navigation peut aussi jouer en faveur des extensions de qualité. Ces navigateurs fonctionnent moins sur le référencement que sur le sens de la recherche et la qualité de la réponse.
Faut-il nécessairement choisir entre .fr et .com ? Beaucoup d’entreprises déposent les deux. Est-ce une bonne pratique ou une dépense inutile ?
C’est plutôt une bonne pratique. D’une manière générale une entreprise va disposer dans sa vie d’un portefeuille de noms de domaine, c’est d’ailleurs l’objet de notre offre de services corporate. La difficulté souvent ignorée pour les entreprises c’est de savoir choisir entre les différents registres plus que le seul nom + extension. Il y a des extensions qualitatives pour différentes raisons (qualité de la gestion par le registre, notoriété) et d’autres moins. Il y a donc des extensions pour communiquer, d’autres pour se protéger.
Dans quels cas conseillez-vous encore le .com plutôt que le .fr ?
Franchement compte tenu du prix, si les deux sont disponibles, j’opterai pour les deux !
Une fois le nom de domaine choisi, quels sont les réflexes à avoir immédiatement ?
Il faut commencer par se protéger sur certaines variantes clefs : l’extension mais aussi les variantes du nom de domaine. On peut penser aux pluriels ou tiret, mais il faut aussi imaginer les typos possibles avec l’usage d’autres alphabets qui peuvent donner l’illusion du nom de domaine.
Il faut également sécuriser l’accès à son bureau d’enregistrement par l’activation d’une double authentification et en paramétrant les droits sur les différentes opérations des noms de domaine, surtout sur les transfert out (qui peuvent être la première étape d’un vol de nom de domaine). Chez Gandi, nous préconisons également de mettre des registry lock en place, une clef de sécurité déposée côté registre pour toute opération de suppression ou transfert out partant du principe que nous pouvons nous-mêmes nous faire hacker.
La configuration des DNS est aussi importante, puisqu’elle donnera l’accessibilité à votre nom de domaine. Nous avons fait le choix de développer notre propre infra DNS pour assurer justement une bonne propagation et assurer une haute performance de joignabilité quel que soit le point dans le monde de requête (le DNS de Gandi est dans le top 10 mondial).
Lors de l’achat d’un nom de domaine sur notre site, par défaut il est configuré sur le DNS de Gandi, mais à l’occasion d’un usage (lien avec un client mail ou lien pour gérer le site) j’observe que les DNS peuvent être changés sans que le propriétaire du nom de domaine soit averti. Est-ce important ? Oui, car cela peut être au détriment de la qualité de la résolution mais surtout l’entreprise qui opère le DNS dispose de toutes les datas.
Côté redirections, il faut effectivement gérer les redirections entre les noms de domaine selon le plan digital qui sous-tend les dépôts de noms de domaine entre défensifs et autres.
Les bonnes pratiques de Gandi pour sécuriser un nom de domaine
- Protéger les variantes clefs : pluriels, tirets, typos, autres alphabets,
- Activer la double authentification sur le bureau d’enregistrement,
- Paramétrer les droits sur les opérations sensibles, notamment les transfert out,
- Mettre en place un registry lock pour toute opération de suppression ou transfert,
- Vérifier que le DNS reste configuré chez un opérateur de confiance,
- Gérer les redirections entre noms de domaine selon leur usage (communication ou défensif).
Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que vous observez chez vos clients dans la gestion de leur nom de domaine ?
Ne pas avoir conscience de la valeur du nom de domaine. Comme il ne coûte en moyenne qu’une trentaine d’euros, nombre d’entreprises le voient comme une commodité. Si l’on songe aux millions de transactions qui potentiellement passent via le nom de domaine, au système de communication lorsque qu’il sous-tend les mails, c’est tout sauf une commodité.
C’est stratégique, et trop souvent, nous observons un manque de sécurisation, l’usage de DNS non contrôlé, la détention juridique du nom de domaine par une personne physique qui n’est pas toujours dans l’entreprise (fondateur par exemple) et non la personne morale….
Vous décrivez le .fr comme un « outil de stabilité dans un environnement numérique incertain ». Quels sont les autres leviers à activer pour renforcer sa souveraineté numérique ?
C’est une question vaste puisque le web est fait de plusieurs couches. Le lieu de stockage des données sur lequel nombre d’acteurs communiquent n’est pas suffisant pour parler de souveraineté, d’abord du fait de l’application extra territoriale des lois par les différents états mais aussi de la dépendance technologique pour traiter la data.
C’est pourquoi je préfère évoquer les dépendances technologiques plutôt que de parler de souveraineté. Cela signifie qu’il faut analyser les différentes briques utilisées pour le traitement de la data sous le filtre de la dépendance. Je vais prendre un exemple pour fixer mes propos : si vous avez un nom de domaine en France et stockez vos données dans une entreprise française, en France, sans risque d’extraterritorialité, vous n’êtes pas pour autant souverain si vous êtes dépendant d’un logiciel étranger pour le traitement de la donnée. La question est de savoir : est-ce de la donnée stratégique ou non et quelle brique j’utilise.
Je ne pense pas qu’on puisse être souverain à 100% mais non dépendant stratégiquement, oui.
Arnaud Franquinet, CEO, Gandi
Arnaud Franquinet est CEO de Gandi, acteur français historique des noms de domaine, de l’hébergement et de la sécurité en ligne. Il suit depuis plusieurs années les enjeux liés à l’identité numérique, au DNS, à la gouvernance du web et à la protection des marques en ligne. Il a notamment représenté Gandi au conseil d’administration de l’Afnic, registre du .fr, et intervient régulièrement sur les questions de résilience, de sécurité et de dépendance technologique qui façonnent l’Internet d’aujourd’hui.
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