Agents, modèles et pricing : comment Notion se repositionne en « couche de contexte » de l’IA

David Tibbitts, Product Marketing chez Notion, détaille le positionnement de l’éditeur face aux agents IA, ses relations avec les laboratoires et sa façon de facturer l’IA.

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"Ce qui compte pour nous, c'est d'abord de donner à nos utilisateurs le plus de visibilité possible sur ce qu'ils dépensent exactement." © Notion

Notion se présente désormais comme une « Suisse de l’IA ». L’expression vient de David Tibbitts, Product Marketing, que BDM a pu questionner sur sa stratégie. Présenté par Notion comme son dixième salarié, il a vu l’outil passer du wiki d’équipe à une plateforme organisée autour des agents IA, avec le lancement de son Agent en septembre 2025, puis celui des Custom Agents en février 2026.

Ce virage s’accompagne d’une évolution du modèle économique de Notion, avec une facturation en crédits pour une partie de ses fonctionnalités IA. David Tibbitts revient sur le nouveau positionnement de l’outil, sur ses relations avec les laboratoires d’IA et sur la façon dont l’éditeur entend facturer l’IA.

D’espace de travail connecté à « couche de contexte »

Des outils d’IA conçus « en solo »

Pour David Tibbitts, les outils d’IA partagent avec Notion une particularité : ils mêlent usages personnels et professionnels. « Avant l’IA, il était très rare de voir une entreprise à qui les gens confiaient aussi bien leur journal intime et l’organisation de leur mariage que la roadmap de leur startup, leur pitch deck ou leur suivi d’OKR. C’est le cas de beaucoup d’outils d’intelligence artificielle aujourd’hui : les gens s’en servent pour des usages très personnels, mais aussi au travail », observe-t-il.

Il y voit toutefois une différence de conception : « La plupart des outils d’IA qu’on voit aujourd’hui ont été conçus fondamentalement, dès le départ, comme une expérience solo, individuelle. Ils ajoutent parfois des fonctions multi-utilisateurs par-dessus mais, pour l’essentiel, on parle d’une personne assise devant son ordinateur, qui tape un prompt et obtient un résultat qui ne profite qu’à elle. Notion, lui, a été conçu dès le départ comme une plateforme collaborative. Tout résultat d’IA que vous obtenez dans Notion arrive sur une surface partagée. Tout agent que vous créez, vous pouvez ajuster ses réglages avec vos coéquipiers. Je pense que c’est une différence subtile, mais importante », estime-t-il.

Du wiki d’équipe aux « agents, agents, agents » ?

Ce socle collaboratif est au centre du nouveau discours de l’éditeur. David Tibbitts reconnaît que la façon dont l’outil se décrit a beaucoup varié ces dernières années. « Il y a plusieurs années, Notion a mené une stratégie très réussie en se positionnant comme un espace de travail connecté. C’est votre wiki d’équipe, votre outil de gestion de projet, votre documentation. Nous vendons des sièges pour ce logiciel SaaS, et cela a très bien fonctionné pendant de nombreuses années. Puis l’IA arrive, et du jour au lendemain, du point de vue des commerciaux, on a eu l’impression que Notion disait : oubliez tout ça, maintenant c’est agents, agents, agents. Mais le message était plutôt : allez présenter les agents aux clients, aidez-les à en construire. C’est la nouvelle direction que nous prenons », raconte-t-il.

Une bataille sur laquelle il se montre prudent : « Si on regarde le paysage concurrentiel un peu plus largement, je ne suis pas sûr que ce soit une partie que Notion puisse gagner en se battant uniquement sur la couche agent. À San Francisco, New York ou dans n’importe quelle grande ville, on voit des panneaux publicitaires et des bus habillés d’annonces : tout le monde se bat sur la couche agentique en ce moment. C’est un espace très concurrentiel. »

Un « sac à dos » pour le contexte

Notion a donc fait évoluer son discours, en s’appuyant sur les fonctionnalités construites bien avant l’IA générative. « Récemment, nous avons compris que ce qui rend Notion unique, c’est en réalité la combinaison de ces deux mondes. Nous avons commencé à nous présenter davantage comme une couche de contexte. Les fondamentaux de Notion que nous avons passé dix ans à construire, toute la collaboration, le modèle de permissions granulaires, la gestion des versions, les bases de données et ses fonctionnalités que nous avons développées, tout cela profite aux agents de Notion, mais aussi à n’importe quel agent que vous utilisez dans votre entreprise », détaille David Tibbitts.

Il résume cette idée par une image : « Nous avons commencé à parler de nous comme d’un « sac à dos » pour votre contexte, vos skills, votre mémoire. Quel que soit l’agent que vous utilisez aujourd’hui, si vous voulez passer à un autre dans deux mois parce qu’une nouveauté incroyable vient de sortir, vous n’avez pas à tout reconstruire de zéro. Tout repose sur le contexte de votre entreprise, sur vos contrôles de gouvernance et tout est collaboratif par nature, du fait de la façon dont Notion est construit. »

Une « Suisse de l’IA » face aux laboratoires

Ce positionnement suppose de travailler avec les laboratoires d’IA, qui proposent eux aussi leurs propres agents. Pour David Tibbitts, la concurrence n’empêche pas le partenariat : « Nous avons une grande équipe IA chez Notion qui consacre beaucoup de temps à entretenir ces relations avec les laboratoires. Sans elles, il nous serait impossible d’assurer un service le jour même : quand Anthropic ou OpenAI sort un nouveau modèle, il est souvent disponible dans Notion en quelques minutes. Certains utilisateurs nous ont même dit qu’ils avaient accès au nouveau modèle dans Notion avant d’y avoir accès dans ChatGPT ou Claude. Alors oui, ce sont des concurrents dans un sens, mais ce sont aussi d’incroyables partenaires. »

L’éditeur revendique une approche agnostique, qui dépasse ces deux fournisseurs. « Nous ne travaillons pas seulement avec les modèles d’OpenAI et d’Anthropic, nous proposons aussi certains modèles open weight. C’est pour cela que nous avons commencé à nous présenter un peu comme « une Suisse de l’IA ». Nous avons une approche totalement agnostique vis-à-vis des modèles, qui nous permet de faire des choses intéressantes : nous commençons à prendre les requêtes IA des utilisateurs et à les orienter vers le bon modèle pour la tâche », livre-t-il en guise d’exemple.

Un choix qu’il justifie par la profusion de modèles disponibles : « Je ne pense pas que la plupart des gens aient envie de faire leurs devoirs : j’ai cette tâche IA, est-ce que je l’envoie à Claude Haiku 5.5 ou à GPT-6.1 Sol (le plus petit modèle d’Anthropic et le milieu de gamme d’OpenAI, ndlr) ? À part les geeks de l’IA à San Francisco, personne n’a envie de faire cette recherche sur tous les modèles. Et bien sûr, si vous ne travaillez qu’avec ChatGPT ou qu’avec Claude, vous passez à côté de certaines capacités des autres modèles.

Nous faisons les devoirs pour vous. C’est nous qui jouons les geeks qui étudient les avantages et les inconvénients de chaque modèle, et c’est nous qui déterminons le meilleur outil pour la tâche.
David Tibbits

David Tibbits

Product Marketing, AI & Core, Notion

Pricing de l’IA : Notion refuse de « transformer 2 dollars en 1 dollar »

Notion a revu plusieurs fois sa tarification de l’IA et David Tibbitts reconnaît que le sujet bouge vite, chez Notion comme ailleurs. « Je ne pense pas avoir vu un domaine de la tech évoluer aussi vite, et parfois de façon aussi chaotique, pour être honnête, que la tarification de l’IA. Ça me rassure un peu que ce ne soit pas un problème propre à Notion. Je pense que toute l’industrie se démène pour trouver la bonne façon de facturer l’IA. »

Les étapes de la tarification IA de Notion

  • Février 2023 : Notion AI devient disponible en option payante, facturée par membre.
  • Mai 2025 : l’IA est incluse dans l’offre Business pour les nouveaux abonnés.
  • Mai 2026 : les Custom Agents passent à une facturation en crédits, à 10 $ les 1 000 crédits.
  • Octobre 2026 : les Workers, une brique de la plateforme développeurs de Notion, sont à leur tour facturés en crédits.

La fin de l’IA à volonté

Il explique ces changements par l’évolution des capacités des agents. « Au début, bien sûr, la plupart des acteurs, Notion compris, avaient un modèle à volonté pour l’IA : donnez-nous 10 ou 20 dollars, et vous utilisez autant d’IA que vous voulez. La réalité, si on regarde Notion en particulier, c’est qu’il y a douze mois, l’agent Notion pouvait fonctionner en totale autonomie pendant cinq minutes au maximum. Il pouvait abattre beaucoup de travail en cinq minutes, mais il fallait ensuite lui donner un nouveau prompt. Aujourd’hui, Notion AI peut fonctionner en totale autonomie jusqu’à 24 heures. Il peut faire beaucoup pour se corriger lui-même, travailler à travers vos outils et exécuter des workflows très avancés. Les modèles deviennent aussi plus gros. »

Ces nouvelles capacités ont un revers, selon lui : « Cela signifie aussi que les coûts explosent. Et Notion ne veut pas être une entreprise qui transforme 2 dollars en 1 dollar, comme beaucoup de nos pairs dans l’IA semblent le faire. Beaucoup d’entreprises n’arrivent pas à suivre les subventions sur les tokens des modèles, et nous voulons gérer une entreprise viable. Donc au final, oui, Notion vend toujours des sièges pour son logiciel. Nous vendons aussi l’accès à ces services d’IA. Tout ce que nous pouvons faire, c’est continuer à nous adapter à la technologie, à la taille et aux capacités des nouveaux modèles qui sortent », poursuit-il.

De la visibilité sur les dépenses

Interrogé sur la prévisibilité d’une facturation à l’usage, David Tibbitts met en avant la visibilité et les contrôles donnés aux clients : « Ce qui compte pour nous, c’est d’abord de donner à nos utilisateurs le plus de visibilité possible sur ce qu’ils dépensent exactement, et autant de contrôles qu’il leur en faut pour s’assurer que certaines personnes peuvent créer des agents et d’autres non, ou que certains modèles coûteux sont autorisés ou non. Ensuite, nous ne devons d’être transparents avec nos utilisateurs sur ce qui change exactement, sur ce à quoi ils ont accès, et de toujours essayer de communiquer sur ce qui se passe dans l’activité de Notion. »

Vers une IA facturée au résultat ?

Notion pourrait-il, à terme, faire payer l’IA au résultat, c’est-à-dire au travail effectivement accompli ? David Tibbitts reprend volontiers l’idée. « Je suis content que vous utilisiez cette expression, payer pour des résultats. Il y a peut-être six mois, honnêtement, c’était beaucoup de bricolage, simplement parce que les modèles changeaient énormément. Et il n’était pas rare de voir des gens utiliser le plus gros modèle de niveau Opus ou Astra (parmi les plus puissants d’Anthropic et d’OpenAI, ndlr) qu’ils pouvaient trouver pour rédiger un article de blog ou résumer un email. »

Faire ça, c’est un peu comme allumer sa cigarette avec un chalumeau. Ce n’est pas nécessaire.
David Tibbits

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Product Marketing, AI & Core, Notion

Selon lui, les entreprises font désormais leurs comptes. « Je pense qu’aujourd’hui, les gens regardent leurs budgets et se rendent compte : on avait alloué X dollars pour toute l’année, on est en juillet, et on a déjà tout dépensé. Alors bien sûr, on s’est amusés, on a bricolé et on a beaucoup appris en bricolant avec ces outils. Et maintenant, je pense que c’est l’objectif de Notion, en modifiant sa tarification et en donnant plus de contrôles et de visibilité : comment s’assurer que si vous payez un supplément pour l’IA, vous payez pour le travail qu’elle accomplit réellement pour vous ? »

Pour y parvenir, l’éditeur mise sur le routage automatique des requêtes. « C’est aussi pour ça que Notion investit beaucoup dans son mode auto. Vous pouvez bien sûr choisir le modèle que vous voulez pour exécuter vos prompts IA, mais vous pouvez aussi déléguer. Cela veut dire que vous faites confiance à Notion pour envoyer votre requête au fournisseur qui saura équilibrer qualité et rapidité. Si tout ce que vous voulez, c’est retoucher un article de blog, vous n’avez probablement besoin que d’un tout petit modèle de la gamme Luna ou Haiku, qui sera très rapide, d’une qualité suffisante pour ce dont vous avez besoin et très économique. Alors que si vous soumettez un prompt avec un objectif très ambitieux, c’est peut-être un travail pour un modèle de la gamme Sol ou Opus. Ce sera un peu plus lent, mais aussi de meilleure qualité. Oui, ça consommera plus de tokens, mais nous voulons être sûrs d’offrir la meilleure expérience possible, quel que soit votre objectif », conclut David Tibbitts.

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David Tibbits, Product Marketing, AI & Core, Notion

David Tibbitts est product marketing manager chez Notion, en charge notamment de l’IA. Ancien account executive chez Yelp et Vivino, il rejoint l’éditeur fin 2018, d’abord au support client, avant d’intégrer l’équipe marketing. Il est le 10e salarié et son premier responsable du product marketing.

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