« Choisies comme un gibier » : la Corée du Sud face au scandale des deepfakes sexuels
À l’été 2024, la Corée du Sud découvre que des centaines d’écoles sont visées par des deepfakes sexuels fabriqués sur Telegram. Face à un État défaillant et à des plateformes intouchables, ce sont les femmes, victimes et militantes, qui ont dû devenir les enquêtrices.
Au mois d’août 2024, Ko Narin ne cherchait pas un scoop. La journaliste du quotidien Hankyoreh enquêtait depuis plusieurs semaines sur les premières affaires de deepfakes sexuels signalées dans deux grandes universités sud-coréennes, avec l’intuition que ces cas n’étaient pas isolés. Elle a ouvert Telegram et elle a cherché.
Dans les salons Telegram, une machine à humilier
Ce qu’elle a mis au jour dépassait ses craintes. Des dizaines de salons de discussion, organisés école par école, université par université, parfois collège par collège. On y déposait la photo d’une camarade de classe, d’une collègue ou d’une voisine, aussitôt retournée en image pornographique truquée. Un seul canal rassemblait près de 220 000 membres. Fabriquer un tel montage était à la portée de presque tout le monde, une seule image suffisait, et le faux était généré en quelques secondes.
Quand son enquête paraît, le pays vacille. Le reportage que lui consacre la BBC recueille le témoignage de « Heejin » (un pseudonyme), une jeune femme qui apprend un samedi que son visage circule sur des montages sexuels. « J’étais pétrifiée, je me sentais si seule », raconte-t-elle. En quelques jours, des internautes recensent plus de cinq cents établissements visés. Park Seong-hye, du centre d’aide aux victimes de violences sexuelles en ligne, décrit à la BBC une mobilisation « comme en temps de guerre ». Les 30 et 31 août, des femmes manifestent à Séoul et réclament l’état d’urgence. Beaucoup de Coréennes réagissent en effaçant leurs traces en ligne. Une lycéenne de dix-sept ans confie à l’Associated Press avoir supprimé toutes ses photos Instagram, saisie par la « peur de vivre en tant que femme en Corée du Sud ».
Pour exposer cette machine, la journaliste Ko Narin a emprunté le chemin des agresseurs. Entrer dans leurs salons, suivre leurs canaux, manier les outils numériques dont ils se servaient. Et devant un État qui tarde et des plateformes longtemps injoignables, ce sont les femmes visées, victimes et militantes, qui vont devoir mener l’enquête à sa place.
Trente secondes pour fabriquer un faux
Le procédé pour créer ces deepfakes tenait en quelques gestes. Un agresseur récupérait la photo d’une femme, le plus souvent sur ses réseaux sociaux ou dans un album de classe. Il l’envoyait à un robot logé dans Telegram. Une trentaine de secondes plus tard, le montage revenait, prêt à circuler avec le nom de la victime, son âge, parfois son adresse. Pour entrer dans certains salons, une seule condition : fournir soi-même une nouvelle cible.
Ce n’est pas le trucage qui était nouveau, mais sa facilité. Là où il fallait autrefois un minimum de savoir-faire, des bots dopés à l’IA faisaient désormais le travail. L’activiste Won Eun-ji, du collectif Tracking Team Spark, décrit au Segye Ilbo un écosystème à trois étages, les producteurs, les administrateurs de salons et les simples spectateurs. Avec la diffusion de ces bots déshabilleurs, résume-t-elle, n’importe qui pouvait devenir producteur. Le mobile, lui, ne relevait pas seulement du voyeurisme. La criminologue Chang Dahye estime, à NPR, que « pour la plupart des hommes qui consomment ces contenus, le but est de rabaisser les femmes ». Le phénomène débordait aussi Telegram. Le générateur d’images de Google, Nano Banana, a été détourné pour ce type de montages, rapporte Truthdig.
Le but est de rabaisser les femmes.
Cette violence n’a rien d’inédit. L’avocate Shin Jin-hee, qui accompagne des victimes, le rappelle à Newstapa. Le deepfake « n’est pas un crime né soudainement ». Telegram et l’intelligence artificielle n’ont fait qu’accélérer une forme de violence déjà ancienne, et en décupler le volume. Avant les deepfakes, les Coréennes vivaient déjà sous la menace du « molka », la captation clandestine d’images intimes. La réalisatrice Choi Yeon-jeong, qui a documenté ce fléau, le résume à Truthdig. « J’ai probablement déjà été victime de captation illégale sans même le savoir. »
Le cas d’un collège dit tout de cette banalisation. En avril 2024, selon le média d’investigation Newstapa, quatorze victimes y sont recensées, onze élèves de quinze ans, une de seize, et deux enseignantes. Un élève venu d’un autre établissement transmet à l’auteur principal un lien vers un bot, en lui assurant que c’est amusant. Le faux est prêt en trente secondes. Les images circulent partout, à toute vitesse. Au moins sept élèves se servent du robot, gratuit les premières fois, puis payant ou conditionné au recrutement de nouveaux membres. Pour ces réseaux d’auteurs, l’exercice tient du jeu collectif, un « divertissement sans risque », analyse la philosophe Yoon Ji-sun dans Truthdig. Le marché est lucratif. « Certains sont devenus riches grâce à cela », affirme la responsable associative Shin Seong-yeon à franceinfo.
L’atteinte est bien réelle, même quand l’image est fausse. Une doctorante de trente ans, visée par de faux clichés, confie à l’Associated Press que « ça [l]’a totalement anéantie, même si ce n’était pas une agression physique directe ». Elle a interrompu un an de thèse et décrit un trouble panique. La peur tient aussi à l’impossibilité de reprendre la main. « C’est impossible de savoir où ces photos sont partagées, c’est vraiment déprimant », témoigne une étudiante de vingt-quatre ans au micro de Brut.
Reste une question. Comment une telle industrie a-t-elle pu prospérer au vu de tous ? La réponse tient en une double défaillance.
Du molka aux deepfakes, huit ans de combat
- 2018 : premières grandes manifestations contre le « molka », la captation illégale d’images intimes.
- Fin 2019 : révélation de l’affaire du Nth Room, réseau d’extorsion sexuelle sur Telegram.
- 2021-2024 : affaire des deepfakes de l’université nationale de Séoul.
- Août 2024 : l’enquête de Ko Narin, dans le Hankyoreh, fait éclater le scandale.
- 26 septembre 2024 : une loi punit la possession et le visionnage de deepfakes sexuels.
- Avril 2025 : mise en place d’un dispositif national et révision de la loi de prévention.
- 2026 : coopération interministérielle autour d’un modèle de détection par IA.
L’État absent, la plateforme intouchable
Un État qui renvoie les victimes à elles-mêmes
Face à ce déferlement, la première réponse des autorités a souvent consisté à renvoyer les victimes à elles-mêmes. Plusieurs femmes visées racontent avoir dû réunir seules les preuves et tenter d’identifier leurs agresseurs avant qu’une plainte soit prise au sérieux. Une étudiante rapporte à la BBC qu’on lui a conseillé de renoncer à porter plainte, au motif que de fausses images ne constitueraient pas vraiment un crime.
Le monde scolaire a montré la même impuissance. Une enseignante que Newstapa surnomme « Bandi » a vu son visage accolé à de fausses images à caractère sexuel, accompagnées de commentaires insultants. Ses premiers signalements sont refusés par la police, l’affaire est classée. Elle finit par changer d’établissement et choisit de se faire oublier pour tenir. Une consœur, « Garnet », résume le prix à payer pour se défendre. « Pour élever la voix, il faut mettre son poste en jeu », confie-t-elle. Chez les plus jeunes, la conseillère Lee Myung-hwa observe à la BBC que le deepfake est « devenu une culture », vécu comme un jeu ou une blague.
La justice a longtemps sanctionné avec clémence. Après l’affaire du « Nth Room », un réseau d’extorsion sur Telegram révélé fin 2019, plus de six verdicts sur dix étaient assortis d’un simple sursis, selon Truthdig. En 2024, la police recense 1 094 affaires de deepfake et 573 suspects, dont plus de huit sur dix sont des adolescents. Un suspect mineur sur cinq est relâché sans sanction, faute d’être pénalement responsable avant quatorze ans. Dans certains établissements, des auteurs reviennent dans la classe de leur victime.
Au sommet de l’État, le climat n’aidait pas. Le président Yoon Suk-yeol niait l’existence d’un sexisme structurel, réduisait les budgets d’aide aux victimes et voulait supprimer le ministère de l’Égalité des genres. Une déclaration signée par 84 groupes de femmes désignait au contraire ce sexisme comme la racine du problème. Le régulateur des communications, la KCSC, s’est même retrouvé brièvement paralysé par une vacance à sa tête. Le découragement gagnait. « Pour être honnête, j’ai peu d’espoir », soufflait une victime à franceinfo.
Des plateformes longtemps intouchables
L’autre versant de la défaillance portait un nom, Telegram. La messagerie chiffrée a bâti sa réputation sur son refus de coopérer avec les États et elle est restée longtemps sourde aux demandes des autorités coréennes.
En Corée, ces plateformes sont surveillées, mais elles ne peuvent pas être punies par la loi.
C’est là qu’est le cœur du problème et il dépasse la seule Corée. Le pays pouvait surveiller les plateformes, mais pas les sanctionner. La psychologue légale Lee Soo-jung le résumait sans détour dans le Korea Herald. « Depuis 2022, des lois ont commencé à être adoptées à l’étranger, en Europe notamment, pour tenir les plateformes en ligne responsables de la diffusion de contenus sexuels. En Corée, ces plateformes sont surveillées, mais elles ne peuvent pas être punies par la loi », observait-elle. Elle appelait à réguler celles qui peuvent servir d’exutoires criminels.
Quand le phénomène déborde la Corée
Fin 2025 et début 2026, le même fléau prend une dimension mondiale avec Grok, le chatbot intégré à X, utilisé pour « déshabiller » des photos de femmes sans leur consentement, y compris des mineures. La riposte réglementaire s’organise. La Malaisie et l’Indonésie bloquent l’accès à Grok, le Royaume-Uni légifère et son régulateur, l’Ofcom, ouvre une enquête, la Californie et la Commission européenne s’en saisissent. Des associations ont parallèlement jugé qu’un accès payant à l’outil, devenu une « arme » selon la ministre britannique Liz Kendall, revient à « monnayer l’abus ». Le débat rejoint celui du DSA et de l’AI Act européens, ainsi que du Take It Down Act adopté aux États-Unis.
Quand les victimes deviennent enquêtrices
L’infiltration qui a fait tomber l’affaire SNU
Devant ce vide, ce sont les femmes visées qui ont pris l’enquête en main. Le collectif Tracking Team Spark s’est immergé près de trois mois durant dans une cinquantaine de salons Telegram, avec le média d’investigation Newstapa, pour cartographier de l’intérieur une machine que l’État peinait à saisir.
L’affaire de l’université nationale de Séoul, dite affaire SNU, résume ce renversement. La police avait d’abord classé le dossier et demandé aux victimes d’identifier elles-mêmes leur agresseur. C’est la Haute Cour de Séoul qui a rouvert la voie. Puis Tracking Team Spark a piégé le meneur, en se faisant passer près de deux ans pour un homme trentenaire marié à une diplômée de l’université. L’homme a été arrêté au printemps 2024, après deux mois de coopération policière. Entre 2021 et 2024, il avait fabriqué avec un complice plus de deux mille faux contenus visant 61 femmes, dont douze anciennes camarades et des mineures.
Ils ont choisi leurs victimes comme un gibier.
Le procès a marqué les esprits. Les juges ont estimé que les accusés « ont choisi leurs victimes comme un gibier », rapporte le quotidien Kyunghyang. Ils décrivent des hommes mus par le ressentiment envers des femmes qui réussissent, enhardis par l’anonymat de Telegram, et rappellent que face à eux, les citoyens ordinaires n’ont d’autre défense que de cesser de publier leurs photos. Le meneur a écopé de dix ans de prison, ramenés à neuf en appel. L’avocate des parties civiles, Cho Yun-hui, a souligné le caractère inhabituel d’une peine prononcée à la hauteur des réquisitions.
Des pétitions à la volte-face de Telegram
Cette victoire n’est pas venue d’en haut. Elle prolonge une histoire. Won Eun-ji, l’une des infiltrées, avait déjà révélé en 2019, avec Park Ji-hyun, l’affaire du Nth Room. Les deux jeunes femmes étaient alors étudiantes. Leurs chemins ont divergé depuis. Park Ji-hyun est entrée en politique et défend les victimes. Won Eun-ji est restée sur le terrain, dans les salons. À l’époque du Nth Room, une pétition de plus de cent mille signatures avait forcé une réforme. Cette fois encore, des pétitions ont circulé et des lettres de victimes ont été lues au Parlement, dont l’une évoquait une tentative de suicide.
Ils perdent leur principal argument de vente si cette coopération se poursuit.
La pression a fini par atteindre la plateforme elle-même. Longtemps injoignable, Telegram a changé d’attitude après l’arrestation en France de son fondateur Pavel Durov, en août 2024. Dès le mois suivant, le régulateur coréen obtenait le retrait des 148 vidéos réclamées, selon l’AFP. Le professeur Kim Seung-joo, de l’université de Corée, y voyait un calcul. « Ils perdent leur principal argument de vente si cette coopération se poursuit », analysait-il. Au printemps 2025, le Korea Times rapportait que la messagerie répondait sous 24 heures et satisfaisait plus de neuf demandes sur dix, permettant une première arrestation fondée sur ses propres informations. Du côté des enquêteurs, une ancienne des investigations sur le Nth Room, Yoo Na-gyeom, veut y croire. « Le criminel finit forcément par commettre une erreur », affirme-t-elle au Hankook Ilbo.
Une victoire qui ne referme rien
Rien de tout cela n’a refermé la plaie. La destitution de Yoon Suk-yeol, dont la loi martiale de décembre 2024 a été jugée inconstitutionnelle, a porté Lee Jae-myung au pouvoir en juin 2025, et le ministère de l’Égalité des genres a retrouvé une ministre en septembre, après plus d’un an de vacance. Mais Amnesty International constate que « l’application du texte restait toutefois limitée » et que « les plateformes étaient rarement amenées à rendre des comptes ». L’activiste Won Eun-ji pointe de son côté une loi « à laquelle manque la pression sur les plateformes ».
Sur le terrain, la machine se reconstruit à mesure qu’on la démonte. Truthdig décrit de nouvelles communautés, dont une pouvant rassembler près de cent mille utilisateurs par jour. Des victimes comme « Dami » subissent la rediffusion des images pendant des années, malgré des signalements répétés. Ruma, visée par l’affaire SNU puis devenue actrice du changement, le dit à Newstapa : « Il reste bien plus de choses non résolues que résolues. »
Ko Narin, elle, a fini par passer de l’autre côté du miroir… Des agresseurs ont ouvert une « humiliation room » pour viser les journalistes qui couvraient l’affaire. Elle en fait partie. Aujourd’hui encore, confie-t-elle à la BBC, elle vérifie régulièrement si son visage y apparaît.
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