« Femme, vie, liberté » : en Iran, les réseaux sociaux sont passés de refuge à outil de traque

En 2022, la mort de Mahsa Jina Amini embrase l’Iran. Faute de presse libre, les femmes font des réseaux sociaux le cœur d’une révolte : « Femme, vie, liberté ». Des plateformes que le régime a retournées en outil de traque, pour arrêter, condamner et punir.

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D'un canal de protestation, les réseaux sociaux en Iran sont devenus un outil de traque. © BDM

Un matin de fin septembre 2022, dans un restaurant de Téhéran, Donya Rad prend son petit-déjeuner, tête nue. En face d’elle, une amie, cheveux découverts eux aussi. Quelqu’un les photographie. Le cliché est posté en ligne et il ne lui faut que quelques heures pour faire le tour du monde. Donya Rad devient un symbole, des internautes la comparant à Rosa Parks. Le lendemain, elle est convoquée, arrêtée, puis transférée au pavillon 209 de la prison d’Evin, l’aile réputée tenue par le ministère du renseignement, selon sa sœur Dina. Son tort : avoir montré ses cheveux, et l’avoir laissé voir.

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Cette image en rejoint des milliers d’autres, nées d’une même déflagration. Le 16 septembre 2022, Mahsa Amini meurt à Téhéran, à 22 ans, trois jours après son arrestation par la police des mœurs pour un voile jugé « mal porté ». Son vrai prénom, kurde, sa famille avait dû l’effacer de l’état civil : Jina, « la vie », un nom que les lois iraniennes interdisaient. Sa mort embrase le pays et le soulèvement trouve son cri, « Femme, vie, liberté ». Faute de presse libre, c’est en ligne que la révolte s’organise, se filme et se raconte. C’est là, aussi, que le régime va la traquer.

Le réseau, dernier refuge des femmes

« Nous existons »

Pour comprendre comment une photo de petit-déjeuner peut conduire en prison, il faut mesurer ce que pèsent les réseaux sociaux en Iran. Dans un pays où Facebook, X, TikTok, YouTube ou Telegram sont filtrés depuis des années, Instagram et WhatsApp faisaient jusqu’en 2022 figure d’exception, les dernières grandes plateformes internationales encore accessibles. Pour des millions d’Iraniennes, Instagram n’était pas qu’un espace d’expression, c’était aussi un gagne-pain, avec près de 47 millions d’utilisateurs dans le pays, dont plus de 21 millions de femmes, dont beaucoup y tenaient une boutique ou une activité faute d’accès à l’économie formelle.

Alef, manifestante iranienne, sur la publication d'une photo d'elle, cheveux au vent :

« Je voulais dire : nous existons.»

Pour ces femmes, poster une photo tête nue n’était pas un détail, c’était une prise de parole. Une manifestante interrogée par la BBC, désignée sous le prénom d’Alef, raconte avoir publié une image d’elle les cheveux au vent, sans chercher à masquer son identité ni le lieu. « Je m’en fichais de cacher qui j’étais ou d’où venait la photo », raconte-t-elle, « je voulais dire : nous existons ». Trois mots qui disent le réseau comme territoire d’existence, avant d’en payer le prix.

Les réseaux sociaux, espace d’expression de la révolte

Cet espace, les Iraniennes l’avaient investi bien avant la mort de Mahsa Amini. Dès 2014, la journaliste Masih Alinejad lançait My Stealthy Freedom, une page où les femmes publiaient des photos d’elles sans voile. En 2017, sa campagne des « Mercredis blancs » les invitait à se filmer tête nue en signe de protestation. L’automne 2022 fait basculer ce militantisme diffus dans le soulèvement. En quelques semaines, les vidéos de femmes brûlant leur foulard ou coupant leurs cheveux se propagent de compte en compte. Le seul mot clé #mahsaamini est partagé plus de 250 millions de fois en persan durant le premier mois. Le réseau devient la place publique que la rue, quadrillée par les forces de sécurité, ne peut plus être.

C’est en ligne, aussi, que le mouvement trouve son hymne. Le 28 septembre 2022, un chanteur de 25 ans, Shervin Hajipour, met en musique une série de messages postés par des manifestants et publie le morceau, « Baraye », sur son compte Instagram. En deux jours, la vidéo dépasse les 40 millions de vues. La chanson, une litanie des raisons de se révolter, du quotidien empêché aux rêves confisqués, devient l’étendard sonore de « Femme, vie, liberté », repris dans les rues comme dans les rassemblements de la diaspora.

Les dernières paroles de Baraye

برای آزادی
Pour la liberté
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Le retournement : couper, puis traquer

La chasse aux voix qui portent

La première réponse du régime fut simple et brutale, couper. Le 21 septembre 2022, quelques jours après les premières manifestations, les autorités bloquent Instagram et WhatsApp, les deux dernières fenêtres encore ouvertes. L’organisation de surveillance du Net NetBlocks parle alors des restrictions « les plus sévères depuis 2019 », et précise qu’elles opèrent au niveau du réseau, hors de portée des VPN et des outils de contournement. Le paradoxe est total, l’État coupe l’outil que des millions d’Iraniens utilisaient pour exister en ligne, afin d’empêcher que la révolte s’y documente.

Couper ne suffisait pas. Ces mêmes plateformes offraient au pouvoir un annuaire de ses opposants. Six jours seulement après le début des troubles, un comité secret se met au travail. Dans une lettre datée du 22 septembre 2022, révélée par la BBC Persian, il transmet au ministère de l’économie une liste de 141 personnalités, actrices, sportifs, réalisateurs et influenceurs, ayant soutenu le mouvement, et ordonne d’enquêter sur leurs déclarations fiscales et d’appliquer des « restrictions ». L’instance, présidée par le ministre de la culture Mohammad Mehdi Esmaili, sanctionné depuis par l’Union européenne, planifie la répression comme un calcul comptable. Selon un document fuité, chaque décision doit être prise « de manière à minimiser les coûts et maximiser les bénéfices » dans le contrôle des troubles. La menace, elle, était limpide : les autorités prévenaient les influenceurs et influenceuses que, s’ils continuaient à soutenir les manifestations, ils seraient taxés sur l’intégralité des revenus tirés de leur activité en ligne.

Sous les figures connues, une traque de masse

Dès l’été 2022, des collectifs féministes voient leurs comptes Instagram noyés sous de faux abonnés, puis signalés en série pour les faire fermer. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et 22 organisations attribuent cette campagne à des comptes « que l’on croit liés aux forces de sécurité iraniennes ». L’arsenal s’est modernisé. Les autorités ont développé une application, Nazer, qui permet à la police comme à des volontaires agréés par l’État de dénoncer les femmes non voilées.

La surveillance ne s’est pas relâchée avec le reflux des manifestations. Elle s’est intensifiée jusque dans la sphère privée et dans les véhicules, avec un recours croissant aux drones, dans le cadre du plan « Noor » lancé en avril 2024, comme le documente la Mission d’enquête des Nations unies. La faille de cette révolte tenait à ce qui faisait sa force : portée par une génération née avec les réseaux, elle y était traçable. Sa forte empreinte numérique rendait le suivi des manifestants, avant comme pendant la détention, d’une facilité déconcertante, souligne la chercheuse d’Article 19 Mahsa Alimardani à la BBC.

Des écrans aux corps

Passé les écrans, la répression s’est inscrite dans les chairs. Le cas de Kosar Eftekhari en résume le piège. Un mois après la mort de Mahsa Amini, cette manifestante est touchée à l’œil par le tir d’un policier anti-émeute, qui l’a visée « avec un sourire », raconte-t-elle à la BBC. Elle perd définitivement la vue de l’œil droit. L’agression est filmée et publiée sur Instagram. Loin de la faire taire, la blessure la rend plus active en ligne, donc plus surveillée. À son procès, ce sont des centaines de ses publications, dont des photos d’elle sans voile, qui servent de preuves à charge. Condamnée à quatre ans et trois mois de prison, elle est aussi interdite de réseaux sociaux et de smartphone pendant cinq ans. Réfugiée en Allemagne, elle témoigne aujourd’hui, y compris devant la Mission d’enquête des Nations unies qui résume la situation ainsi :

Personne ne devrait être emprisonné pour un post pacifique en ligne.

D’autres n’ont pas quitté le pays. Alef, la manifestante qui avait publié sa photo pour dire au monde qu’elle existait, a été condamnée à une peine de prison avec sursis, assortie de cinquante coups de fouet. Elle raconte qu’un agent lui a ordonné d’ôter son manteau et de s’allonger, avant de la frapper au fouet de cuir sur tout le corps. Son chef d’accusation : « Apparition en public sans hijab » et « incitation à la corruption et à la débauche ».

Une traque qui s’étend

La traque n’a pas épargné celles par qui l’information passe. Niloofar Hamedi et Elaheh Mohammadi, les deux journalistes qui avaient les premières documenté l’affaire Amini, l’une en postant en ligne une photo de la famille en deuil à l’hôpital, l’autre en couvrant les funérailles, ont été arrêtées fin septembre 2022, puis condamnées un an plus tard à de lourdes peines de prison au terme de procès que Reporters sans frontières a qualifiés de « farces judiciaires ». Libérées sous caution début 2024, elles ont aussitôt été menacées de nouvelles poursuites, pour être apparues sans voile sur une photo prise à leur sortie de prison.

Chez les artistes, l’échelle des peines est montée jusqu’à la potence. Le rappeur Toomaj Salehi, figure de la contestation en ligne, a été condamné à mort en avril 2024 pour « corruption sur terre », avant que la Cour suprême n’annule la sentence et qu’il soit libéré. En mars 2025, le chanteur Mehdi Yarrahi a reçu soixante-quatorze coups de fouet pour avoir publié une chanson contre le voile obligatoire. La répression n’a pas faibli avec le reflux des manifestations, elle s’est déplacée. La chanteuse Hiwa Seyfizade, arrêtée en pleine représentation début 2025, a vu son compte Instagram fermé, barré d’un message de la police : page bloquée pour « production de contenu criminel ». Pour Diana Eltahawy, d’Amnesty International, les autorités voient dans la défiance des femmes réclamant leurs droits « une menace existentielle pour l’establishment politique et sécuritaire ».

« Ce n’est pas ce que vous attendez de la libération ? »

Il faut aussi nommer le pire. En décembre 2023, Amnesty International publiait un rapport documentant l’usage du viol et d’autres violences sexuelles comme arme pour écraser le soulèvement, avec quarante-cinq victimes recensées, femmes, hommes et enfants. Une victime, Maryam, rapporte les mots que ses agresseurs lui ont jetés, un écho glaçant au mot d’ordre du mouvement : « Ce n’est pas ce que vous attendez de la libération ? »

Au bout de la chaîne, la peine capitale. Amnesty a établi que les autorités ont exécuté des Iraniens pour leurs seules publications sur les réseaux sociaux. Deux ans après la mort de Mahsa Amini, la Mission d’enquête indépendante de l’ONU, présidée par Sara Hossain, concluait que les crimes commis contre les manifestants relevaient du droit international, « y compris les crimes contre l’humanité ». Un post, une photo, une chanson : de quoi, en Iran, risquer sa liberté, son corps, parfois sa vie.

Repères : le réseau, de la fenêtre à la cage

  • 16 septembre 2022 : mort en détention de Mahsa Jina Amini, début du soulèvement « Femme, vie, liberté ».
  • 21 septembre 2022 : blocage d’Instagram et de WhatsApp, dernières plateformes internationales accessibles.
  • 22 septembre 2022 : un comité secret dresse une liste de 141 personnalités à sanctionner.
  • 28 septembre 2022 : « Baraye » posté sur Instagram, son auteur arrêté le lendemain.
  • 2023 : durcissement du dispositif légal sur le voile obligatoire (loi « hijab et chasteté »).
  • Avril 2024 : lancement du plan de surveillance « Noor ».
  • Septembre 2024 : la Mission d’enquête de l’ONU évoque des crimes contre l’humanité.
  • Mars 2025 : Amnesty documente une nouvelle escalade contre les femmes.

2026, quand l’État coupe la lumière

Trois ans après la mort de Mahsa Amini, l’histoire s’est répétée, toujours plus sombre. Fin décembre 2025, un nouveau soulèvement embrase l’Iran, parti cette fois de l’effondrement de la monnaie et de la misère économique, avant de virer, comme en 2022, à la contestation du régime. La réponse fut d’une brutalité inédite. Le 8 janvier 2026, les autorités ont plongé le pays dans un black-out numérique quasi total. Le même geste qu’en 2022, poussé à l’extrême : couper, pour que rien ne sorte.

Cette fois, il ne s’agissait plus de bloquer une application, mais d’éteindre la lumière sur un massacre. Privées d’accès à Internet, les familles ont cherché leurs morts à tâtons. À Téhéran, un père a passé trois semaines à chercher le corps de son fils de 19 ans, disparu le soir du 8 janvier, dans les morgues et les hôpitaux de la capitale, comme l’a raconté Le Monde. L’ONG Hrana a recensé plus de 7 000 morts côté manifestants, dont des centaines d’enfants, et cherchait à en confirmer près de 12 000, des chiffres impossibles à vérifier indépendamment, notamment à cause du black-out.

Même si une fleur se dessèche, ses graines continuent, et fleurissent ailleurs.

Dans ce pays sans réseau, le téléphone est devenu la pièce à conviction ultime. Le Monde rapporte que des Iraniens ont été arrêtés à la suite de simples contrôles de leur téléphone, pour y avoir conservé des images de manifestations ou suivi des médias basés à l’étranger. À l’inverse, ne pas avoir de téléphone sur soi, précaution devenue courante, était désormais interprété comme une preuve de culpabilité. Sur le front judiciaire, la machine s’est emballée : sept jeunes hommes condamnés à mort début février 2026 au terme de procès expédiés, quand Amnesty International alertait sur des dizaines d’autres manifestants menacés d’exécution. En toile de fond, la menace d’une intervention militaire américaine faisait planer une incertitude supplémentaire sur le sort des détenus.

Reste ce que le black-out n’a pas réussi à éteindre. Pour Rebecca White, du laboratoire de sécurité d’Amnesty International, couper l’accès à Internet « ne se contente pas de cacher les violations : c’en est une ». Trois ans plus tôt, Alef, la manifestante fouettée pour une photo, confiait à la BBC une image qui tient lieu d’épitaphe à ce mouvement : « Même si une fleur se dessèche, ses graines continuent, et fleurissent ailleurs. »

Là est toute l’ambivalence du réseau iranien. Il a offert aux femmes une place publique quand la rue leur était fermée. Il a donné à leur révolte un visage, une chanson, un mot clé partagé des centaines de millions de fois. C’est ce même réseau que le régime a retourné en fichier de traque, puis, faute de mieux, qu’il a fini par éteindre. Restent les graines.

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