« Toi, Facebook, tu as détruit notre rêve » : au Myanmar, les Rohingyas voulaient « mener la même vie que les autres »

En 2017, plus de 700 000 personnes fuyaient le Myanmar pour le Bangladesh. Victimes d’une campagne de nettoyage ethnique, les Rohingyas ont vu Facebook jouer un rôle majeur dans le déferlement de haine et de violences qu’ils ont subi.

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"Je n’avais que 11 ans lorsque j’ai constaté pour la première fois la montée des discours de haine contre ma communauté sur Facebook..." © BDM

« Meta le savait, Meta n’a rien fait. » Dans son rapport The social atrocity, publié en 2022, Amnesty International démontre comment le géant américain, qui ne portait pas encore ce nom, a contribué, par l’intermédiaire du système algorithmique de Facebook, « aux atrocités perpétrées contre le peuple rohingya » et « commises par l’armée du Myanmar » à partir de 2017.

Pourtant, dès 2012, des documents et témoignages révèlent que Facebook était à la fois au courant de la propagation de discours haineux à l’encontre des Rohingyas sur sa plateforme, comme de la dangerosité de ses algorithmes. Pendant des années, rien n’a été fait. Neuf ans après une « campagne de nettoyage ethnique », plus de 25 000 morts et 700 000 déplacés, les Rohingyas demandent toujours réparation à Meta.

Au Myanmar, la « caisse de résonance » d’un Facebook synonyme d’Internet

En mai 2012, un événement tragique vient cristalliser les tensions déjà anciennes au Myanmar : une jeune fille bouddhiste est violée et tuée, un crime attribué, sans preuve, à des membres de la communauté rohingya, minoritaire et musulmane. Instrumentalisé par des groupes extrémistes sur Facebook, cet incident entraîne une intensification brutale des discours de haine envers les Rohingyas, transformant la plateforme en « caisse de résonance », selon les mots d’Amnesty International, de la violence interethnique.​

Je n’avais que 11 ans lorsque j’ai constaté pour la première fois la montée des discours de haine contre ma communauté sur Facebook, après qu’un groupe de Rohingyas a été accusé d’avoir violé et tué une jeune fille bouddhiste en 2012. Ce crime, à ma connaissance, n’a jamais été résolu. C’est à ce moment-là que mon amitié sincère avec mes voisins rakhines (majoritairement bouddhistes) a commencé à décliner.

Témoin et victime directe de ce basculement, Maung Sawyeddollah raconte à Amnesty International : « Les tensions entre les communautés de la région ne datent pas d’hier, mais je n’avais jamais ressenti d’animosité au quotidien jusqu’à l’arrivée de Facebook et des téléphones portables. » En très peu de temps, durant la décennie 2010, Facebook s’est imposé au Myanmar, où il est presque devenu synonyme d’Internet. En 2017, le pays compte 11 millions d’utilisateurs du réseau social pour 13,7 millions d’internautes. Trois ans plus tôt, le monopole d’État sur les communications était levé, démocratisant l’usage du web sur des smartphones sur lesquels Facebook était installé par défaut.

Qui sont les Rohingyas ?

Les Rohingyas sont un groupe ethnique à majorité musulmane originaire de l’État de Rakhine, dans l’ouest du Myanmar (anciennement Birmanie), un pays à majorité bouddhiste. Présents dans la région depuis des générations, ils sont privés de la nationalité birmane depuis la loi sur la citoyenneté de 1982, qui ne les reconnaît pas parmi les 135 groupes ethniques officiels du pays. Cette exclusion fait d’eux l’une des plus grandes populations apatrides au monde. Soumis à des restrictions sur la liberté de mouvement, l’accès à l’éducation et à l’emploi, les Rohingyas ont subi plusieurs vagues de violences depuis les années 1970. Plus d’un million de réfugiés rohingyas vivent aujourd’hui dans les camps de Cox’s Bazar au Bangladesh, dont plus de la moitié ont moins de 18 ans.

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Maung Sawyeddollah. © Munir Uz Zaman/AFP via Getty Images

Facebook au Myanmar, des années de haine algorithmique

Petit à petit, « Facebook est devenu un outil entre les mains des responsables politiques, des fanatiques et des opportunistes pour propager et attiser la haine contre mon peuple », se souvient Sawyeddollah, jeune homme, réfugié à Cox’s Bazar au Bangladesh, devenu militant. Entre 2016 et 2017, les contenus haineux visant les Rohingyas se multiplient : « Un message incitait les gens à se rassembler et à « sauver le pays et flanquer les Bengalis illégaux dehors », tandis qu’un autre affirmait que « le taux de naissance des illégaux est très élevé. Si nous laissons faire, bientôt le président de notre pays aura une barbe. » » Le jeune homme signale ces publications à Facebook :

Ils n’ont rien fait, se contentant de répondre : « Cela ne contrevient pas aux standards de notre communauté. »

Le phénomène dépasse largement ces quelques exemples. En 2018, une enquête de Reuters identifie plus de 1 000 posts, commentaires et images attaquant les Rohingyas sur Facebook, presque tous rédigés en birman. Des messages les qualifiant de « chiens » ou de « violeurs », d’autres appelant à les « exterminer ». Ces contenus enfreignent directement les règles de la plateforme, qui interdisent les discours violents ou déshumanisants ciblant des groupes ethniques. Mais la modération est quasi inexistante. Les outils de signalement et de détection de Facebook fonctionnent en Unicode, alors que plus de 90 % des téléphones birmans utilisent la police Zawgyi, incompatible.

Derrière cette vague de haine, un acteur central. En octobre 2018, le New York Times révèle qu’une opération de propagande systématique est menée depuis plusieurs années par la Tatmadaw, les forces armées birmanes. Jusqu’à 700 militaires travaillent par roulement pour alimenter de faux comptes et des pages en apparence consacrées à l’actualité ou aux célébrités, qui servent en réalité de vecteurs de désinformation anti-Rohingya. Nathaniel Gleicher, responsable cybersécurité de Facebook, confirmera au NYT l’existence de « tentatives claires et délibérées de diffuser clandestinement de la propagande directement liée à l’armée du Myanmar ».

En août 2017, les conséquences de cette convergence entre haine en ligne et violence réelle atteignent leur paroxysme. L’armée lance ce que la mission d’enquête indépendante de l’ONU qualifiera de campagne de nettoyage ethnique menée avec une « intention génocidaire ». Plus de 700 000 Rohingyas fuient vers le Bangladesh. Des milliers de civils sont tués, des centaines de villages incendiés. Pour le président de la mission d’enquête, Marzuki Darusman, le rôle de Facebook a été « déterminant ». En 2022, le gouvernement américain reconnaîtra officiellement ces événements comme un génocide.

Les horreurs infligées aux hommes, femmes et enfants rohingyas lors des opérations d’août 2017, notamment leurs massacres indiscriminés, constituent à la fois des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, a déclaré Radhika Coomaraswamy, membre de la mission indépendante de l’ONU.

Ce que Facebook savait : des alertes ignorées aux preuves internes

Les algorithmes pervers de Facebook

Après l’horreur de 2017, une question s’impose alors : Facebook pouvait-il ignorer ce qui se passait sur sa propre plateforme ? Les éléments rassemblés depuis montrent que non. En 2021, Frances Haugen, ancienne data scientist chez Facebook devenue lanceuse d’alerte, transmet au Congrès américain des milliers de documents internes, les « Facebook Papers ». Ils révèlent que l’entreprise savait depuis des années que ses propres systèmes alimentaient le problème.

Dès 2016, un rapport interne, cité par Amnesty International, reconnaît que les « systèmes de recommandation aggravent le problème ». Trois ans plus tard, un autre document est encore plus explicite : « Nous avons la preuve, apportée par diverses sources, que les discours de haine, les discours politiques clivants et la désinformation sur Facebook nuisent à la société partout dans le monde. Nous disposons aussi de preuves irréfutables montrant que les éléments de base du fonctionnement de notre produit, tels que la viralité, les recommandations et l’optimisation de l’engagement, contribuent de façon considérable à la propagation de ce type de discours sur la plateforme. »

Modération incapable et alertes externes ignorées

Mais le problème ne se limite pas aux algorithmes. Patrick de Brún, avocat et chercheur, auteur du rapport d’Amnesty International, le résumait dans Le Monde : « C’est symptomatique de l’approche de Facebook dans les pays du Sud : les effectifs dédiés à la modération y sont très restreints, comme les moyens investis dans l’intelligence artificielle chargée de repérer les discours haineux et les outils linguistiques. Cependant, même si Facebook avait mis autant de moyens en Birmanie qu’en Occident, nous doutons que cela aurait suffi. » En 2014, selon Amnesty International et TIME, Facebook ne dispose que d’un seul modérateur parlant le birman pour l’ensemble du pays, basé à Dublin. Et un document interne de 2019, toujours cité par l’ONG, révèle que la plateforme n’agissait que sur environ 2 % des discours haineux détectés au Myanmar.

Pourtant, les signaux d’alarme ne manquaient pas. Dès 2013, des organisations de la société civile birmane alertent directement Facebook sur les dangers de sa plateforme. La rapporteuse spéciale des Nations unies sur le Myanmar, Yanghee Lee, ira jusqu’à déclarer que « Facebook s’est transformé en monstre ». Rien n’y fait. Il faudra attendre août 2018 pour que Facebook réagisse publiquement. Sur son blog officiel, l’entreprise reconnaît avoir « tardé à prévenir la désinformation et la haine » au Myanmar. Elle annonce alors le recrutement de 99 modérateurs birmanophones et le bannissement de 20 responsables et organisations militaires, dont le commandant en chef Min Aung Hlaing. Facebook commande également une évaluation d’impact sur les droits humains (HRIA), qui admet que la plateforme « était Internet » au Myanmar. En février 2021, après le coup d’État, Meta étendra l’interdiction à l’ensemble de la Tatmadaw sur Facebook et Instagram.

Pour Amnesty International, ces mesures arrivent bien trop tard. Dans son rapport de 2022, l’organisation conclut que « les dangereux algorithmes de Meta, ainsi que la recherche effrénée du profit, ont considérablement contribué aux atrocités perpétrées contre le peuple rohingya ». Sa secrétaire générale, Agnès Callamard, enfonce le clou : « Meta doit rendre des comptes. Cette entreprise a à présent la responsabilité d’apporter réparation à toutes les personnes qui ont souffert des violences provoquées par ses agissements irresponsables. »

Les Rohingyas face à Meta : « Nous irons devant chaque tribunal de la planète »

« Facebook doit payer. Si elle ne le fait pas, nous irons devant chaque tribunal de la planète. Nous n’abandonnerons jamais notre combat. » Showkutara, jeune militante rohingya d’aujourd’hui 26 ans, résumait ainsi auprès d’Amnesty International la détermination de sa communauté à obtenir réparation.

Depuis 2021, les Rohingyas ont multiplié les recours contre Meta aux États-Unis, au Royaume-Uni et devant des instances internationales. La class action à 150 milliards de dollars, déposée en Californie, a été rejetée en première instance pour prescription, mais les plaignants ont fait appel en décembre 2024, arguant que le rôle de Facebook n’a été pleinement révélé qu’avec les documents dévoilés par Frances Haugen. La décision est toujours en attente.

En janvier 2025, un nouveau front s’est ouvert lorsque Sawyeddollah a déposé une plainte auprès de la SEC, le régulateur boursier américain, accusant Meta d’avoir trompé ses propres actionnaires en minimisant l’impact de ses algorithmes au Myanmar. Aucune de ces procédures n’a encore abouti à une condamnation.

Les Rohingyas contre Meta, où en sont les procédures ?

  • Décembre 2021 : Class action (150 milliards de dollars) déposée en Californie. Procédure parallèle lancée au Royaume-Uni.
  • Décembre 2021 : Plainte déposée par des réfugiés rohingyas, assistés par Victim Advocates International, auprès du point de contact national irlandais de l’OCDE, puis transférée aux États-Unis en juin 2022. Les plaignants demandent notamment le financement de programmes éducatifs dans le camp de Cox’s Bazar.
  • Janvier 2024 : Rejet de la class action pour prescription. Appel devant le Ninth Circuit en décembre 2024, décision en attente.
  • Janvier 2025 : Plainte auprès de la SEC de Maung Sawyeddollah (soutenue par Amnesty, Open Society, Victim Advocates International).
  • En parallèle : La Gambie a saisi la Cour internationale de justice (2019) pour génocide contre le Myanmar. Un juge américain a ordonné à Facebook (2021) de transmettre les données des comptes supprimés.

Et tandis que ces procédures suivent leur cours, Meta opère un virage qui alarme les observateurs. Le 7 janvier 2025, Mark Zuckerberg annonce la suppression du programme de fact-checking indépendant et un recul de la modération automatisée. Pour Amnesty International, ces changements « risquent d’aggraver encore la contribution de Meta aux atteintes aux droits humains et aux violences ». L’organisation rappelle qu’entre 2020 et 2022, Meta a reproduit le même schéma en Éthiopie, et qu’en 2022, Global Witness a démontré que l’IA de Facebook approuvait encore des publicités contenant des discours haineux anti-Rohingya en birman.

Interrogé par Amnesty International, Sawyeddollah ne cache pas son amertume :

J’aimerais rencontrer Mark Zuckerberg et son équipe, peut-être aimeraient-ils venir passer une nuit ou deux dans le camp de réfugiés ? Je leur dirais : « Ne voyez-vous pas le rôle que vous jouez dans nos souffrances ? Nous vous avons demandé, maintes fois, de tenter d’améliorer notre sort. Financer l’éducation pour aider les jeunes n’effacera jamais ce qui s’est passé, mais cela nous aiderait au moins à construire un avenir plus radieux. Mais vous n’écoutez pas nos appels. Dites-moi, ressentez-vous quelque chose pour nous ? S’agit-il seulement de données, s’agit-il uniquement de dollars ? »

Mohamed Showife, membre de la communauté rohingya, résume de son côté le sentiment partagé par des centaines de milliers de déplacés : « Les Rohingyas ne rêvent que d’une seule chose : mener la même vie que les autres gens dans ce monde… mais toi, Facebook, tu as détruit notre rêve. »

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