Sarah El Haïry (Haute-commissaire à l’enfance) : “Ce n’est pas à l’enfant de se protéger de la technologie”
Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, revient pour BDM sur les chantiers ouverts depuis un an et leurs enjeux.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer le rôle de Haute-commissaire à l’Enfance ? L’institution a fêté son premier anniversaire récemment, quels ont été les premiers chantiers menés depuis sa création ?
Depuis un an, ma mission est simple dans son principe, mais très ambitieuse dans sa portée : faire de l’enfance une priorité transversale des politiques publiques. Cela signifie porter la voix et les besoins des enfants dans tous les domaines qui concernent leur quotidien : la santé, l’éducation, la protection, le handicap, la lutte contre les violences, la parentalité, le numérique ou encore la santé mentale.
Le rôle du Haut-commissariat est aussi de créer du lien entre les acteurs : les ministères, les associations, les professionnels de terrain, les collectivités, mais aussi les parents et les jeunes eux-mêmes. L’enfance ne peut pas être pensée en silos. Un enfant, lui, ne compartimente pas sa vie entre l’école, la famille, les écrans ou sa santé mentale : tout est lié.
Depuis la création de l’institution, nous avons ouvert plusieurs chantiers prioritaires. D’abord, celui de la protection de l’enfance et de la prévention des violences faites aux enfants, avec un travail renforcé sur le repérage précoce et l’accompagnement des familles. Ensuite, la santé mentale des jeunes, devenue une urgence majeure après les crises successives que les enfants et adolescents ont traversées ces dernières années. Nous avons également beaucoup travaillé sur le rapport des enfants aux écrans et aux technologies numériques : non pas pour opposer les générations ou diaboliser les usages, mais pour mieux comprendre les impacts, accompagner les familles et promouvoir des pratiques plus équilibrées et plus protectrices.
Aujourd’hui, malgré les dispositifs existants, un mineur peut encore très facilement accéder à des contenus ou plateformes inadaptés. Est-ce que cela signifie que le numérique actuel n’a pas été conçu pour protéger les plus jeunes ?
Près d’un enfant sur deux utilise les réseaux sociaux avant 13 ans. 70 % des enfants de 10 ans ont déjà un smartphone et, très souvent, il s’agit de l’ancien téléphone d’un parent, qui n’est donc pas paramétré pour un enfant.
Nous avons fait preuve de fermeté, notamment à l’égard des sites pornographiques, en imposant une vérification de l’âge, alors même que 30 % des internautes qui les consultaient étaient des mineurs. Un jeune sur deux affirmait y être tombé par hasard alors qu’il était trop jeune pour voir ce type de contenu. C’est donc une réelle avancée, mais les défis restent nombreux.
Trop souvent encore, les enfants accèdent à des contenus inadaptés, parfois même sur des réseaux sociaux traditionnels. Il n’y a même plus besoin d’aller sur le dark web pour tomber sur des vidéos extrêmement choquantes, qui marquent durablement la santé mentale des enfants.
Cela montre que ces plateformes n’ont effectivement pas été pensées pour les enfants et c’est pourquoi nous souhaitons renforcer la régulation et les obligations qui leur sont imposées.
Le projet d’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans a été largement débattu et modifié ces derniers mois. Où en est-on aujourd’hui, et est-ce que l’objectif d’une mise en œuvre rapide est toujours réaliste ?
L’obligation pour les plateformes de restreindre l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été impulsée par le président de la République et portée par plusieurs parlementaires, notamment Gabriel Attal et Laure Miller. Une proposition de loi a été débattue puis adoptée à l’Assemblée nationale, avec le soutien du Gouvernement.
Le Sénat l’a également adoptée, mais avec des modifications assez profondes. Il distingue désormais deux types de plateformes : celles qui nuisent à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfant, qui seraient interdites aux moins de 15 ans, et les autres, qui resteraient accessibles avec l’accord préalable des parents.
Il existe donc une différence d’approche entre l’Assemblée nationale et le Sénat et, en tant qu’ancienne parlementaire, je considère que c’est plutôt sain dans le cadre du travail de co-construction entre les deux chambres.
Néanmoins, cette rédaction pose deux difficultés. La première est d’ordre européen, puisqu’il existe un risque d’inconventionnalité. Le Gouvernement a d’ailleurs saisi la Commission européenne afin qu’elle clarifie ce point majeur. La seconde difficulté est sociétale. Les parents ont un rôle important à jouer, mais ils sont souvent démunis face au phénomène du cyberharcèlement et au modèle addictif des réseaux sociaux. Le transfert de responsabilité vers les parents, qui devraient autoriser ou non l’accès à certaines plateformes, me semble dangereux. On voit bien que des plateformes qui paraissent « safe » pour les enfants comportent en réalité des risques qu’on n’identifie pas forcément a priori.
Je suis convaincue que le travail parlementaire permettra d’aboutir, dans les meilleurs délais, à un texte protecteur pour les enfants et marquant un véritable tournant dans la responsabilité des plateformes.
L’IA amplifie des risques déjà existants (deepfakes, contenus pédocriminels générés à la demande, personnalisation algorithmique…), mais elle peut aussi devenir un outil de protection. Comment appréhendez-vous ce double visage de l’IA vis-à-vis des mineurs ?
L’affaire Grok et, plus largement, l’apparition de l’IA générative font peser de nouveaux dangers sur les enfants, qui peuvent devenir victimes de contenus qu’ils n’ont pas eux-mêmes créés et se retrouver enfermés dans une spirale infernale. Le phénomène de sextorsion, qui touche davantage les jeunes filles, constitue, à cet égard, une menace absolue. On compte plus de 750 000 pédocriminels actifs chaque jour sur Internet et nous savons qu’ils exploitent toutes les failles et toutes les vulnérabilités des enfants en utilisant les technologies qui facilitent leur emprise.
L’IA générative peut également amplifier le phénomène de cyberharcèlement, qui touche massivement nos jeunes.
Ce que je souhaite, c’est que l’IA soit mise au service des jeunes et de leur protection. On sait, par exemple, que les plateformes investissent massivement dans l’IA pour générer davantage de profits. Cette même énergie doit être déployée pour bloquer en amont les contenus pédocriminels et repérer les comptes qui utilisent des mots-clés pour se reconnaître entre eux et sévir en toute impunité.
Il ne s’agit plus de savoir si nous voulons de l’IA dans la vie des jeunes, mais quel type d’IA nous voulons pour eux. Car elle fait désormais partie de nos pratiques numériques, qu’on soit jeune ou non.
La réapparition du site Coco, que vous aviez signalé en avril, relance la question de l’efficacité réelle des dispositifs actuels. Comment répondre concrètement à ce type de contournement ?
Je veux être extrêmement ferme : nous traquerons sans relâche les sites à caractère sexuel qui permettent la mise en relation entre des adultes et des mineurs via l’absence de contrôle de l’âge.
Lorsque j’ai signalé Coco, plusieurs internautes m’ont transmis des captures d’écran d’autres sites. J’ai immédiatement signalé ces contenus à Pharos et à l’Arcom, et saisi le procureur de la République.
Soyons lucides : nous devons souvent déployer davantage d’énergie pour faire fermer un site qu’il n’en faut à un individu pour en ouvrir un nouveau. Mais grâce à la mobilisation des autorités compétentes et des signaleurs de confiance, nous obtenons des résultats. Chaque site fermé est une victoire pour la protection des enfants et nous oblige à poursuivre le combat.
Quand on parle de protection de l’enfance, nous n’avons pas le droit d’être résignés. Les procédures sont parfois longues, mais quel serait le prix de l’inaction ? Je ne peux pas m’y résoudre et je me battrai tout au long de ma mission.
La vérification d’âge est au cœur des dispositifs pour protéger les mineurs, mais elle soulève des questions techniques, éthiques et de vie privée importantes. Comment concilier efficacité et respect de la vie privée ? Peut-on vraiment mettre en place une vérification d’âge fiable à grande échelle aujourd’hui ?
Nous testons actuellement, avec d’autres pays européens, une application de vérification d’âge mise à disposition par la Commission européenne. Elle est techniquement prête.
La Commission proposera aux plateformes un outil harmonisé, open source, compatible avec les smartphones, les tablettes et les ordinateurs, afin de vérifier l’âge d’un utilisateur sans lui imposer de divulguer davantage d’informations que nécessaire. Plusieurs solutions existent déjà. Nous avons réussi à mettre en place un système de vérification d’âge pour empêcher les mineurs d’accéder aux sites pornographiques.
Nous parviendrons à déployer avec la même exigence une vérification d’âge pour les réseaux sociaux qui soit à la fois efficace, fiable et respectueuse des garanties essentielles, au premier rang desquelles figure la protection de la vie privée. C’est une priorité.
Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs se renvoient la responsabilité entre les grandes entreprises tech, les parents et les régulateurs. Pour vous, qui doit agir en priorité ?
Chacun a une responsabilité et personne ne peut s’en défausser.
Les grandes plateformes ont des obligations au titre du DSA au niveau européen et de la loi SREN de 2024 au niveau national. Elles doivent notamment identifier, analyser et évaluer les risques systémiques liés à leurs services.
À ce titre, la Commission européenne a ouvert une enquête contre le réseau social X à la suite de l’affaire Grok, notamment afin d’examiner si la plateforme a respecté ses obligations en matière d’évaluation et d’atténuation des risques systémiques liés à la diffusion de contenus illicites.
Les parents ont également une responsabilité, notamment en matière de règles d’usage et de contrôle parental. Mais je suis convaincue que beaucoup de parents ne sont pas démissionnaires. Toutes les études montrent au contraire qu’ils attendent de l’aide, de l’information et des repères clairs.
C’est la raison pour laquelle je déploie « Les Clés de l’Enfance », un guide destiné aux parents afin de les aider à mieux appréhender les besoins de leur enfant selon son âge. Le guide 0-3 ans est paru en octobre dernier, celui consacré aux 3-6 ans va être diffusé, et je poursuivrai ensuite avec les tranches 6-11 ans puis 11-15 ans. Le rôle des associations est également central : beaucoup vont au contact des parents, sensibilisent les professionnels et expliquent aux jeunes les risques liés au numérique.
En réalité, c’est toute une chaîne de protection qu’il nous faut construire et le régulateur a évidemment un rôle central à jouer. L’Arcom mène cette mission au niveau national et la Commission européenne diligente plusieurs enquêtes au niveau européen.
En matière de protection de l’enfance, nous n’avons pas le luxe de nous renvoyer la balle. Chacun doit être à sa place, avec des obligations et des missions claires.
Je crois à un changement de paradigme : lorsqu’on dîne en famille avec nos enfants, on ne parle quasiment jamais de numérique. On parle de l’école, du sport, du cours de musique, mais jamais de ce qu’on a vu en ligne. Et pourtant, il fait partie intégrante de la vie de nos enfants. Parler du numérique, c’est en comprendre les usages et briser le tabou !
On parle souvent des grandes plateformes (Meta, TikTok, YouTube…). Mais qu’en est-il des startups et des éditeurs de taille modeste qui créent des outils utilisés par des mineurs sans toujours avoir les moyens de se conformer ?
Les grandes plateformes, notamment les VLOPs, ont des obligations renforcées au titre du DSA et s’exposent donc à des sanctions plus importantes de la part du régulateur.
Mais en réalité, toutes les plateformes, y compris les moins puissantes, ont une responsabilité. Leurs obligations sont proportionnées à leur taille et au type de contenus qu’elles proposent.
Dès lors que ces outils sont utilisés par des enfants, les plateformes qui les développent doivent répondre à une exigence de protection des mineurs en ligne. Le DSA est très clair sur ce sujet.
Vous portez la notion de « child safe by design », c’est-à-dire intégrer la protection dès la conception d’un outil, plutôt que de corriger après coup. Concrètement, qu’est-ce que ça implique pour une équipe produit qui lance une application aujourd’hui ?
L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans est une étape nécessaire. Mais, à elle seule, elle ne suffira pas tant que persistera ce modèle algorithmique toxique pour nos enfants.
L’objectif du « child safe by design » est d’intégrer la sécurité des enfants comme principe fondamental de tout produit ou service qui leur est destiné. Concrètement, ce n’est pas à l’enfant de se protéger de la technologie : c’est aux plateformes de placer la protection de l’enfance au cœur de la conception de leurs produits.
Cela implique notamment la désactivation des algorithmes de recommandation, la suppression du scroll infini, la désactivation de l’autoplay, l’interdiction des dark patterns et, plus largement, la réintégration d’une véritable liberté de choix et d’action pour les enfants.
J’appelle à faire du « safe by design » une condition sine qua non, non pas dans une logique de croisade contre la technologie, mais dans une volonté collective de faire du numérique un outil au service du bien-être et du développement de l’enfant.
Mon exigence est simple : garantir le pouvoir d’agir des enfants, renforcer leur esprit critique et préserver leur santé mentale. Le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre !
Est-ce qu’il existe déjà des standards, des référentiels, des certifications sur lesquels les professionnels du digital peuvent s’appuyer, ou est-ce encore un chantier ouvert ?
Le monde numérique évolue en permanence et nous commençons seulement à mesurer pleinement à la fois ses atouts et les risques que j’évoquais précédemment. Le chantier reste donc largement ouvert, même si des initiatives protectrices émergent progressivement.
Je suis convaincue que les jeunes, les parents et les professionnels sont en demande de solutions réellement « safe » pour les enfants. À chaque échange que j’ai avec des jeunes sur leurs pratiques numériques, tous me disent avoir déjà été confrontés à des contenus choquants ou s’être déjà sentis enfermés dans des logiques algorithmiques.
Le numérique doit rester au service de leur développement et demeurer une source d’émancipation.
La crainte dans l’écosystème tech, c’est que la régulation finisse par pénaliser l’innovation française et européenne face à des acteurs américains ou asiatiques moins contraints. Comment répondez-vous à cette inquiétude ?
Je ne crois pas qu’il faille opposer innovation et régulation. Ma priorité absolue est de protéger les enfants : c’est la mission qui m’a été confiée.
Mais je suis convaincue que nous pouvons soutenir l’innovation française et européenne tout en protégeant les enfants. C’est d’ailleurs ce que permet le DSA, qui s’applique également aux plateformes américaines ou chinoises dès lors qu’elles comptent un grand nombre d’utilisateurs en Europe.
Le monde numérique ne peut pas être un Far West. Il y a des règles à respecter et, après avoir rencontré de nombreux acteurs français ces derniers mois, j’ai pu constater qu’il existe une réelle volonté d’innover tout en intégrant cette exigence de protection. Avec la ministre Anne Le Hénanff, et l’ambassadrice du numérique, Clara Chappaz, nous soutiendrons toujours l’innovation française et européenne !
Quelles sont les prochaines étapes concrètes (textes législatifs, initiatives, échéances) que les acteurs du numérique doivent avoir en tête pour les 12 à 18 prochains mois ?
Au niveau national, nous avons évoqué la proposition de loi sur l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans, qui poursuit actuellement son parcours législatif. Il s’agit d’un texte important et le président de la République est particulièrement mobilisé pour renforcer la régulation en faveur des plus jeunes.
J’émets le souhait que députés et sénateurs parviennent rapidement à un texte protecteur, car la France a toujours été à l’avant-garde pour garantir un espace numérique plus sûr.
Au niveau européen, le Digital Fairness Act (DFA) arrivera prochainement. Il permettra de répondre à cette exigence de transparence et de protection des consommateurs, en particulier des mineurs, qui sont les plus vulnérables.
Pour ma part, je poursuis mon action avec la même détermination : protéger les enfants, soutenir les parents face à ces nouveaux défis et créer les conditions d’un numérique plus sûr.
Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, Ministère de la Santé, du Travail, des Solidarités et des Familles
Sarah El Haïry est Haute-commissaire à l’Enfance depuis mars 2025. À ce titre, elle porte les sujets liés à la protection des mineurs, notamment face aux risques du numérique et de l’intelligence artificielle. Ancienne ministre déléguée chargée de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles, elle est également vice-présidente du Mouvement démocrate et conseillère municipale de Nantes.
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