Pourquoi Anthropic et OpenAI font la course pour entrer en Bourse ?

Pourquoi ces géants de l’IA veulent-ils entrer en Bourse en même temps, et qu’est-ce que ça va réellement changer ? Décryptage avec Jérôme Marin, fondateur de la newsletter Cafétech.

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"Il ne faut pas qu'OpenAI ou Anthropic soient juste rentables : il faut qu'ils soient très, très rentables." © Dilok - stock.adobe.com

La séquence est inédite. SpaceX se prépare à entrer en Bourse, suivie de près par OpenAI et Anthropic, à des valorisations qui dépassent l’imagination : plusieurs centaines, voire milliers de milliards de dollars. Derrière ces annonces se joue une course feutrée entre les deux principaux laboratoires d’IA pour atteindre Wall Street en premier. Mais que signifie concrètement « entrer en Bourse », et qu’est-ce que cela va changer pour ces entreprises ? Pour y voir clair, BDM a interrogé Jérôme Marin, journaliste et fondateur de la newsletter Cafétech, qui suit de près la trajectoire financière de ces acteurs.

Entrer en Bourse, ça veut dire quoi exactement ?

D’abord, permettre aux actionnaires de revendre

Pour comprendre l’enjeu, il faut savoir à qui appartiennent ces entreprises. Leur capital est aujourd’hui détenu par leurs fondateurs, par leurs employés (qui touchent une partie de leur rémunération en actions) et par les investisseurs qui injectent des sommes colossales à chaque levée de fonds.

« Quand on lance une entreprise comme ça, à un moment, il faut faire ce qu’on appelle un exit : il faut que les gens qui ont acheté des actions puissent les revendre. Les investisseurs, les employés et les fondateurs s’ils le souhaitent. L’une des façons de le faire, c’est d’entrer en Bourse », explique Jérôme Marin.

Concrètement, l’entreprise crée de nouvelles actions qu’elle met sur le marché, sans pour autant y placer la totalité de son capital. C’est ce que l’on appelle le capital flottant.

« Même si on achetait toutes les actions disponibles en Bourse, on ne détiendrait qu’une petite partie de l’entreprise », précise le journaliste. Autre subtilité : les actionnaires historiques ne peuvent pas vendre le jour de l’introduction. « Les premiers investisseurs ont ce qu’on appelle une période de lock-up : ils ne peuvent pas revendre avant un certain temps, en général six mois à un an. »

Ensuite, lever de l’argent au passage

L’entrée en Bourse est aussi un puissant levier de financement. « Cela permet à l’entreprise de récupérer de l’argent. SpaceX va ainsi récupérer 75 milliards de dollars. Au lieu de faire une levée de fonds classique, on lève de l’argent comme ça », observe Jérôme Marin. Et une fois cotée, l’entreprise peut continuer à se financer facilement : « Google vient d’annoncer une augmentation de capital de 80 milliards de dollars. Quand on est en Bourse, c’est simple : on revend des actions. »

Mais la cotation a sa contrepartie. « L’obligation la plus importante, c’est de publier ses résultats tous les trois mois : chiffre d’affaires, profits, marges, plus un call avec les analystes pour répondre aux questions. Aujourd’hui, quand on n’est pas coté, on n’a pas besoin de le faire », rappelle le journaliste. Cette exigence de transparence sera l’un des grands changements pour les laboratoires d’IA.

Le petit lexique de l'entrée en Bourse

  • Exit : la sortie qui permet aux actionnaires de revendre leurs parts et de récupérer leur mise.
  • Capital flottant : la part des actions réellement disponible en Bourse, souvent minoritaire.
  • Lock-up : période durant laquelle les actionnaires historiques ne peuvent pas vendre.
  • Multiple : coefficient appliqué au chiffre d’affaires ou aux profits pour estimer la valeur d’une entreprise.
  • Marge brute : ce qu’il reste sur 100 euros encaissés une fois payés les coûts directs (ici, faire tourner les modèles).

Pourquoi cette précipitation, et pourquoi tous en même temps ?

Si le sujet revient avec autant d’insistance ces dernières semaines, c’est qu’une accélération est à l’œuvre. « C’est un peu la course, notamment entre Anthropic et OpenAI, pour être le premier à arriver », analyse Jérôme Marin. La raison ? Un gâteau que les premiers servis se partageront en priorité. « Il y a tellement de gens qui veulent investir dans l’IA que le premier arrivé va capter l’argent, et l’autre aura peut-être moins de possibilités d’en récupérer. »

L’élément déclencheur, selon lui, c’est SpaceX. « On savait que SpaceX allait entrer en Bourse, sauf que ces derniers mois, ils ont fusionné avec xAI, notamment pour capitaliser sur l’engouement autour de l’IA », retrace le journaliste. Un mouvement qui a poussé les autres à revoir leur agenda : « On pensait plutôt à la fin de l’année, et là ce sera probablement en septembre. »

Impossible, enfin, d’évoquer ces valorisations sans parler du spectre de la bulle.

Une bulle, par définition, ça dure jusqu’à ce qu’elle explose. Donc ça peut durer longtemps.
Jérôme Marin

Jérôme Marin

journaliste et auteur de la newsletter Cafétech

Jérôme Marin pointe d’abord un contexte de marché euphorique. « Depuis plusieurs mois, les actions liées à l’IA augmentent de façon incroyable. Peut-être qu’ils se disent que c’est le bon moment, parce que la hype est à son maximum », avance-t-il. Et de souligner des niveaux de valorisation qu’il juge déconnectés.

Jamais de la vie ça ne peut valoir 1 750 milliards de dollars.
Jérôme Marin

Jérôme Marin

journaliste et auteur de la newsletter Cafétech

Le journaliste fait référence à SpaceX. « Quand on fait une analyse par les multiples, on regarde le chiffre d’affaires, les profits, on multiplie par un coefficient (historiquement autour de 20 fois pour les profits), et on obtient à peu près la valeur de l’entreprise. Là, on est sur des chiffres totalement hors normes », estime-t-il. Un emballement qu’il illustre par un exemple récent : « Jensen Huang a dit que Marvell serait la prochaine entreprise à valoir 1 000 milliards. L’action a pris 30 % juste parce qu’il a dit ça. »

Le calendrier de la vague d'IPO

  • SpaceX : le processus est déjà bouclé, ses comptes sont connus.
  • OpenAI et Anthropic : entrées en Bourse attendues autour de septembre, alors qu’on les imaginait plutôt en fin d’année.
  • L’enjeu : être le premier à coter pour capter l’appétit des investisseurs pour l’IA.

L’entrée en Bourse n’est pas le vrai test, les trimestres suivants si

Faut-il alors s’attendre à ce que la cotation révèle la vraie valeur de ces entreprises ? Pas vraiment, selon Jérôme Marin. « Je pense que les entrées en Bourse en elles-mêmes se passeront bien. Ça ne m’étonnerait pas que ça monte très fort, qu’on atteigne 2 000 ou 3 000 milliards de valorisation. Le vrai test, ce sera dans trois, six ou neuf mois », anticipe-t-il.

Car la cotation marque la fin d’un avantage précieux : la maîtrise du récit. « Aujourd’hui, Anthropic et OpenAI font fuiter les chiffres qu’ils veulent. Ils contrôlent le narratif sur leur santé financière, ou ils essaient. Demain, quand ils publieront leurs comptes, ce sera fini : tout le monde pourra les voir », résume le journaliste. Une transparence d’autant plus délicate qu’OpenAI a déjà connu de lourdes pertes.

Un indicateur, en particulier, deviendra déterminant : la marge brute sur l’inférence, c’est-à-dire sur le fonctionnement des modèles.

« Aujourd’hui, on est autour de 40 %, ce qui est assez faible pour du SaaS. Sur 100 euros encaissés, on en a 60 qui partent juste pour faire tourner les serveurs, avant même de payer les employés, l’entraînement ou le marketing », détaille Jérôme Marin. Or, c’est précisément là que tout se joue : « C’est le cœur du modèle. C’est là que le modèle économique va fonctionner ou ne pas fonctionner. »

D’où un dernier avertissement, qui résume l’enjeu des mois à venir.

Il ne faut pas qu’ils soient juste rentables : il faut qu’ils soient très, très rentables.
Jérôme Marin

Jérôme Marin

journaliste et auteur de la newsletter Cafétech

La raison est simple, conclut le journaliste : ces entreprises ont dépensé des sommes considérables, et il leur faudra démontrer, trimestre après trimestre, que la dépense en valait la peine.

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Jérôme Marin, journaliste et auteur de la newsletter Cafétech

Journaliste, Jérome Marin a notamment été correspondant pour La Tribune à New York, puis pour Le Monde à San Francisco, avant de créer Cafétech en 2020, « la newsletter qui décrypte l’actu tech ».

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