Peut-on encore échapper aux affiches générées par IA ?
L’esthétique des affiches IA colonise peu à peu l’espace public et tire la culture visuelle vers le bas. Peut-on encore stopper l’invasion du mauvais goût ?
Il fut un temps, pas si lointain, où les associations, les petites structures et les commerces de quartier bricolaient leurs affiches et leurs flyers avec les moyens du bord. Quand la chance était de leur côté, ils pouvaient compter sur le neveu du trésorier, qui « se débrouille pas mal sur GIMP ». Mais le reste du temps, il fallait composer avec ce qu’ils avaient sous la main : quelques informations clés, OpenOffice et la volonté farouche d’utiliser chaque effet d’ombrage, de dégradé et de police proposé par le logiciel.
Cette esthétique maladroite et un peu attendrissante a occupé les vitrines, les groupes Facebook et les panneaux d’affichage municipaux pendant des années. Mais depuis deux ans, elle tend à disparaître à mesure que l’IA générative se démocratise. Plus inquiétant encore, les grandes structures, les organisateurs d’événements d’ampleur et même les collectivités ont commencé à suivre le mouvement, au détriment des professionnels de la création visuelle et du bon goût en général.
L’IA envahit l’espace public
Sur Reddit, le sub IaCaca porte bien son nom. Il invite, selon sa courte description, à « se moquer, râler, se plaindre, ou simplement discuter de l’IA, de ses ratés, et des problématiques que ça soulève ». En neuf mois, le sub est devenu un point de ralliement pour quelque 124 000 désabusés de l’IA, de son omniprésence et, surtout, de sa médiocrité. S’il n’est pas uniquement consacré à la création d’images, il est inondé de visuels tous plus criards les uns que les autres : menus de restaurants surchargés, planches de BD aux tons jaunis publiées sur Facebook, illustrations difformes…
b3n33333 (c’est son pseudo) a créé le sub en décembre 2025. Issu d’une formation dans les métiers du livre et inspiré par le néo-luddisme, il explique à BDM : « Il y avait, à mon sens, un manque de ressources et de réflexion en français sur l’IA. J’avais le pressentiment que ce serait nécessaire et bienvenu. »
La multiplication et l’uniformisation des contenus sont bien présentes, et d’autant plus visibles en ce qui concerne les affiches. C’est plus facile à repérer dans l’espace public, parce qu’elles se ressemblent toutes maintenant, et qu’elles sont assez moches.
Clémence Dupont, illustratrice à Strasbourg, a bien observé cette multiplication de visuels conçus avec l’IA. « Je le vois beaucoup chez les petites entreprises : les petits restos, les kiosques, ce genre de structures », nous confie-t-elle. Une généralisation favorisée par les coûts mais qui peut, selon elle, avoir des effets contreproductifs : « Je me dis : “Si les personnes n’ont pas envie de faire un vrai travail de communication, est-ce que leur événement est si bien que ça ?” Surtout quand ce sont des événements culturels, des marchés de créateurs, des festivals, et j’en ai vu beaucoup. »
Et paradoxalement, l’imperfection redevient un atout. Sur IaCaca, b3n33333 observe un net retour en grâce des affiches bricolées. « Il semble y avoir un ras-le-bol d’une plus grande partie de la communauté en ce moment. Les sujets les plus aimés sont des affiches “à l’ancienne”, faites sur Paint ou Word, postées dans les catégories “riposte humaine” ou “garanti sans IA” », explique-t-il.
Les graphistes et illustrateurs en première ligne
Les graphistes et illustrateurs sont les premiers touchés par cette prolifération d’IA dans les visuels de communication. En avril 2026, la Ville de Strasbourg a présenté l’affiche de son carnaval, en pleine 11ᵉ édition des Rencontres de l’illustration. Quelques jours plus tard, France 3 Alsace a dévoilé que le visuel sortait d’un générateur d’images, une anomalie que Clémence Dupont avait flairée avant sa révélation. « C’est le style assez illustratif qui m’a interpellée. Je n’arrivais pas à savoir quel artiste était derrière cette affiche, alors qu’à Strasbourg, je suis capable de reconnaître les styles des différents illustrateurs », raconte-t-elle.
Selon le média strasbourgeois Pokaa, l’agence Welcome Byzance, mandatée par la Ville pour le carnaval depuis trois ans, avait soumis trois pistes, dont deux produites par IA. Faute de budget, la direction de la communication a retenu l’une de ces deux affiches. Pour l’illustratrice, qui a directement interpellé la mairie, le recours à l’IA par une collectivité aggrave le problème, d’autant plus dans une ville qui revendique son statut de capitale de l’illustration : « Que ce soit des petits restaurants qui utilisent l’IA pour leur menu, je trouve que ça reste dégueulasse, mais là, c’est encore pire : c’est de l’argent de la culture qui devrait revenir aux acteurs de la culture. Ce n’est pas juste une image. »
Un épisode de même nature avait été observé à Rouen à l’automne 2025, lorsque la Ville a diffusé une affiche « Rouen givrée » visiblement générée par IA, puis une vidéo du même type pour un concours de pulls de Noël. « À chaque fois, plusieurs d’entre nous ont interpellé individuellement les responsables sur différents canaux. Nous avons fini par nous organiser en collectif pour avoir plus de poids et pouvoir faire pression, a minima sur les services publics », retrace à BDM le collectif Autrices & Auteurs Rouen.
Au-delà des affiches, ces épisodes sont révélateurs, pour le collectif, du regard porté sur les métiers de la création, perçus comme des métiers-passion et affranchis de contingences matérielles.
Pour les entreprises et les associations, on nous oppose toujours l’argument financier. Mais comment faisaient-elles avant ? Soit elles bricolaient des visuels elles-mêmes, soit elles prévoyaient un budget.
Depuis trois ans, Clémence Dupont observe une chute des commandes ponctuelles, réalisées pour le compte de festivals ou de médiathèques. Mais elle a également constaté certains changements plus discrets dans le travail avec les clients, qui lui demandent plus souvent de modifier un seul élément d’une image, comme on le ferait avec un prompt, ou dont le brief a été conçu avec l’IA.
J’ai remarqué que la plupart du temps, mes éditrices, au lieu de me faire parvenir un petit croquis tout moche en disant « bon, ça, c’est un tricératops et ça, c’est un T-Rex », utilisent l’IA pour montrer ce qu’elles veulent. Sauf que parfois, c’est fait à partir de mes propres images. J’avoue que quand on me dit « voilà ce qu’on veut » en utilisant mes images, je me sens un peu dépossédée de mon travail artistique et de ma créativité.
Toutes pareilles et toutes moches
Les affiches générées par IA sont souvent laides, ou a minima insipides. Pour Clémence Dupont, même lorsqu’elles sont réussies, elles transmettent une impression d’aseptisation, d’absence d’âme. « La plupart du temps, les images, quand on les regarde de loin, elles sont plutôt bien composées, le style peut être OK, les couleurs sont sympas. Mais qu’est-ce que ça raconte ? Ça ne raconte rien », souligne-t-elle.
Maître de conférences à la Sorbonne, Alberto Romele est spécialiste des imaginaires et des représentations de l’intelligence artificielle. Selon lui, cette esthétique est en partie due aux corpus sur lesquels les IA sont entraînées, notamment les banques d’images, comme Shutterstock ou Getty Images. « D’une certaine manière, les modèles reprennent le même “lissage” que ces images. Elles sont banales, génériques, mais elles jouent un rôle fondamental dans notre culture de consommation », note le chercheur.
Le problème de ces images n’est pas seulement d’être kitsch, d’être du slop, comme on dit. Il est aussi, pour moi, éthique et politique : au lieu de susciter le débat et la controverse, elles ont tendance à produire des formes de consensus.
Mais souvent, elles adoptent tout simplement une laideur singulière. « Il y a quelques signes évidents : les incohérences anatomiques, les textes remplis de fautes étranges ou simplement écrits en caractères incompréhensibles, la teinte jaunâtre… Ces visuels sont aussi très souvent surchargés, sans hiérarchie des informations, et d’une grande uniformité », nous explique-t-on du côté du collectif Autrices & Auteurs Rouen.
Avec les flyers faits par IA, il y a beaucoup de couleurs et trop d’informations. On met trop de choses, et le sens de lecture est complètement perturbé. On a affaire à quelque chose de nouveau qu’on n’avait pas avant, un sens de lecture incohérent.
« Un appauvrissement de la culture »
L’usage de l’IA générative s’accompagne également d’une évidente problématique de droits d’auteur. Les modèles s’entraînent sur des millions d’images, souvent sans l’accord de leurs créateurs. « C’est du vol pur et simple, et dès le départ, ça aurait dû poser question », estime le collectif Autrices & Auteurs Rouen.
Les professionnels tentent de se protéger comme ils peuvent. « En tant qu’illustrateur et créateur, on est limite obligé de mettre dans nos contrats que les illustrations ne doivent pas être utilisées par des IA pour générer autre chose », explique Clémence Dupont. Le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA), rattaché au ministère de la Culture, reconnaît lui-même le problème, en estimant que les mécanismes actuels ne garantissent pas suffisamment l’autorisation et la rémunération des auteurs.
Ces questions semblent pourtant glisser sur une bonne partie du public. « J’étais avec des amis qui avaient des enfants et j’ai vu leur cahier de coloriage. C’était de l’IA, et en fait, ils étaient contents parce que c’était beaucoup moins cher », regrette Clémence Dupont.
Le « grand public » s’accommode assez facilement de la médiocrité, et d’autant plus facilement que c’est gratuit. On parle du sujet parce que des artistes s’indignent, mais nous pensons que Monsieur et Madame Tout-le-Monde n’y font pas attention, voire peuvent trouver ces visuels jolis.
Le problème est d’autant plus préoccupant que l’image véhicule des messages. Illustratrice spécialisée dans les dinosaures, Clémence Dupont travaille également dans la vulgarisation scientifique, un domaine où l’IA montre vite ses limites. « L’IA n’est pas du tout capable, alors qu’il y a énormément de recherche et de documentation sur internet, de faire quelque chose qui correspond aux dernières découvertes scientifiques. Du coup, ça crée des images qui sont plus sensationnelles, plus colorées, et qui sont fausses », constate-t-elle. Engagée dans l’univers de l’édition jeunesse, elle s’inquiète en particulier des imaginaires renvoyés aux enfants et aux adolescents.
L’IA, ce qu’elle fait, c’est juste prendre des choses random qui plaisent à peu près à tout le monde, sans se poser la question de ce que ça veut dire. […] J’ai l’impression que ça amène à un appauvrissement de la culture.
Slopaganda : c’est laid ? C’est fait exprès
Nous voilà donc face à des visuels laids, surchargés, qui se fichent du respect des droits d’auteur, de la réalité, et dont la production se révèle particulièrement polluante. Le coût peut-il, à lui seul, expliquer leur multiplication ? Alberto Romele distingue deux usages : « Il y a d’un côté le slop commercial, qui se diffuse effectivement parce qu’il est presque gratuit et immédiat. Et il y a de l’autre côté un usage politique, qui ne se diffuse pas malgré sa laideur, mais grâce à elle. »
Le subreddit IaCaca regorge de posts publiés sur les réseaux sociaux par des comptes d’extrême droite, qui semblent avoir fait de cette esthétique un signe distinctif. Loin d’être un repoussoir, elle devient ainsi une forme de revendication. « Dans certains milieux, je pense à l’alt-right américaine, il existe une véritable glorification du manifestement banal, du manifestement exagéré, d’une esthétique qui rappelle les images pieuses », confirme Alberto Romele.
Le rejet par les professionnels de l’image, et plus généralement par tous ceux qui ont du « bon goût », devient paradoxalement une ressource. Être disqualifié par le goût légitime, c’est précisément ce qui atteste que l’on ne parle pas la langue des élites. Ces images relèvent d’un régime dévotionnel. Elles existent non pas pour documenter le monde, mais pour confirmer une certaine vision du monde.

Et si l’IA devenait mauvaise pour l’image ?
Dans la capitale normande, la mobilisation aura eu le mérite d’infléchir la politique de la municipalité. Après un courrier au maire et deux rencontres, en février et en juin 2026, la Ville et la Métropole de Rouen préparent une charte interne qui devrait écarter l’IA générative de leurs visuels. À Strasbourg, Clémence Dupont a rencontré l’adjoint à la culture de la ville, qui réfléchit également à adopter des pratiques plus favorables aux créateurs. L’illustratrice ne croit d’ailleurs pas au remplacement des artistes. Pour elle, l’IA sera principalement utilisée pour les visuels créés à la chaîne, sans prétention artistique. « On continue d’avoir des livres où, justement, on a un travail plus qualitatif, où l’illustration est importante, où on engage des artistes, où il y a une vraie réflexion, précise-t-elle. Ce qui pose problème, c’est que les livres faits par de vrais artistes vont être plus chers et moins facilement diffusables, alors que les magazines faits avec de l’IA, on en voit partout. »
Dans les deux villes, c’est surtout la médiatisation de ces affiches qui a fait réagir les élus. Une mauvaise image auprès du public pourrait-elle pousser collectivités, entreprises et associations à limiter leur recours à l’IA ? À cet égard, b3n33333 croit à la mobilisation : « Depuis un petit moment, on voit aussi apparaître des messages de membres qui se disent prêts à poser des stickers anti-IA sur les affiches qu’ils croisent dans la vraie vie, ou qui ont déjà franchi le pas. »
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