Ce que les neurosciences nous apprennent vraiment sur les réseaux sociaux

Thibaud Dumas, docteur en neurosciences cognitives et auteur de « J’arrête de scroller… ou presque », est l’invité du nouvel épisode du podcast vidéo produit par Swello, en partenariat avec BDM.

Thibaud Dumas est le deuxième invité de Follow Back, le podcast vidéo produit par Swello en partenariat avec BDM. © Swello

Plateforme de gestion des réseaux sociaux, Swello propose « Follow Back », une série de podcasts en vidéo dédiés au social media et au community management, en partenariat avec BDM. De nombreuses thématiques, comme les stratégies de communication de grandes marques, les tendances sur les réseaux sociaux, ou les collaborations entre marques et créateurs, sont abordées par des praticiens du secteur.

Pour ce nouvel épisode, Jonathan Noble, CEO et cofondateur de Swello, reçoit Thibaud Dumas, docteur en neurosciences cognitives, conférencier en entreprise et fondateur de l’association Attention Hyperconnexion et auteur du livre « J’arrête de scroller (ou presque) ! ». Au programme : ce qui se passe dans notre cerveau quand on scrolle, les mécanismes des plateformes pour capter notre attention, et des pistes concrètes pour reprendre la main.

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Thibaud Dumas, Docteur en neurosciences cognitives, conférencier et auteur

Docteur en neurosciences cognitives (Institut du Cerveau, Pitié-Salpêtrière), Thibaud Dumas explore les effets de l’hyperconnexion sur la santé mentale et les modes de travail. Cofondateur d’une entreprise en neurotechnologies et du média Pouce!, il préside également l’association Attention Hyperconnexion. Conférencier auprès d’entreprises comme Google, Dior ou France TV, il est aussi l’auteur de l’ouvrage J’arrête de scroller… ou presque.

Addiction, dopamine : attention aux termes employés

Dans cet épisode, Thibaud Dumas commence par définir deux termes que l’on utilise souvent à tort. L’addiction, d’abord : c’est une maladie clinique qui nécessite un diagnostic par un professionnel de santé, et dire que l’on est tous « addictes à notre téléphone » n’a pas de sens. Ce que l’on peut observer, en revanche, c’est que pour certaines personnes, l’usage des réseaux sociaux peut devenir excessif, voire même il tend à générer une souffrance et une perte de contrôle. On parle alors d’« usage problématique », une notion distincte de l’addiction au sens clinique du terme.

La dopamine, quant à elle, est souvent présentée comme la grande coupable. Ce neurotransmetteur est en effet impliqué dans des dizaines de mécanismes cérébraux différents, pas uniquement dans le circuit de la récompense lié aux réseaux sociaux. L’utiliser comme explication unique dilue la réalité et, surtout, la responsabilité.

Ce sont des choix faits par des ingénieurs, des designers, des producteurs de contenu, et des utilisateurs. La responsabilité est partagée, tient à nuancer Thibaud Dumas.

Des mécanismes conçus pour capter l’attention, et ne pas vous lâcher

Ce qui est en revanche bien établi, c’est que les plateformes sont sciemment conçues pour maximiser le temps qu’on y passe. « C’est leur modèle économique : vendre des espaces publicitaires, en échange de l’attention des utilisateurs », explique Thibaud Dumas. Pour y parvenir, elles s’appuient sur des mécanismes très élaborés, que le docteur en neurosciences cognitives détaille un à un.

Les mécanismes de captation d'attention des plateformes

  • Le scroll infini : en supprimant toute notion de fin, il abolit également la perception du temps écoulé. On continue à scroller sans jamais atteindre de limite naturelle qui signalerait qu’il est temps de s’arrêter.
  • Les récompenses aléatoires : on ne sait jamais si un post va performer, ce qui instaure un conditionnement proche de celui d’un casino. Cette loterie permanente pousse à revenir vérifier, encore et encore.
  • La compétition entre plateformes : toutes se livrent une guerre permanente pour capter l’attention des utilisateurs. Dès qu’une technique fonctionne, les autres la copient.

Le « roller coaster émotionnel » des créateurs

Pour les créateurs de contenu et les community managers, la dynamique est particulièrement intense. Les premières statistiques positives procurent une récompense émotionnelle réelle. Mais le cerveau s’y habitue : c’est un phénomène d’habituation bien documenté en neurosciences, qui pousse à avoir besoin d’une dose croissante pour ressentir le même effet. Ce qui était exceptionnel devient la norme, et en dessous de cette norme, c’est vécu comme un échec. « Un grand créateur habitué à des millions de vues va vivre 500 000 vues comme un flop », décrit Thibaud Dumas.

La situation se complexifie encore quand ces statistiques déterminent les revenus et l’existence professionnelle, et quand les algorithmes peuvent changer du jour au lendemain. Jonathan Noble le confirme de son côté : lors du premier million de vues de Swello sur TikTok, même lui se surprenait à rafraîchir sans cesse les statistiques. « Il se passait vraiment quelque chose », reconnaît-il.

Usage intentionnel, friction et monotâche : les trois leviers pour reprendre le contrôle

La bonne nouvelle que Thibaud Dumas tient à rappeler : les effets négatifs d’un usage excessif (anxiété, sentiment de solitude, baisse de l’estime de soi) peuvent diminuer, voire disparaître, au bout de quelques semaines de recalibrage. Encore faut-il savoir par où commencer. Voici les différentes techniques qu’il partage.

Levier n°1 : retrouver un usage intentionnel

Le premier levier consiste à retrouver un usage conscient et volontaire. « Se dire : ‘Je vais sur les réseaux parce que j’ai un objectif donné et une durée précise.’ C’est moi qui décide, pas la plateforme », explique Thibaud Dumas. Démarrer avec une intention claire permet d’éviter de perdre la notion du temps quand on est rappelé par une notification ou une vibration de l’application.

La présence du téléphone elle-même est aussi en cause : c’est souvent la dernière chose que l’on regarde le soir, la première le matin. L’enlever de la chambre, de la salle de réunion, des repas et des moments entre amis limite considérablement le réflexe machinal de le consulter dès que l’on a un moment d’ennui.

Levier n°2 : ajouter de la friction dans ses usages

Le deuxième levier correspond au fait de passer l’écran en noir et blanc, à éloigner les icônes, ou encore à désactiver les notifications push. TikTok, par exemple, plonge l’utilisateur directement dans le flux de vidéos sans qu’il ait à prendre la moindre décision. Ces petits obstacles font l’inverse : ils forcent une micro-décision qui redonne du contrôle. « La pastille rouge des notifications perd de son attractivité lorsqu’elle passe en gris », note l’expert.

Sur ce point, une précision s’impose : supprimer les notifications est une bonne idée à condition d’organiser dans la journée des créneaux dédiés à leur consultation, pour ne pas remplacer une source d’interruption par une source d’angoisse. « Chaque notification, chaque interruption coûte en moyenne 20 minutes de travail perdu avant de retrouver sa concentration », poursuit Thibaud Dumas, en référence aux travaux de la chercheuse Gloria Mark de l’université UC Irvine, aux États-Unis. « Et on est interrompu en moyenne toutes les 4 minutes au travail. »

Levier n°3 : en finir avec le multitâche

« On ne peut être attentif qu’à une seule chose à la fois. Dès qu’on essaie d’en faire deux simultanément, le cerveau switche en permanence, rate de l’information dans les deux cas, fatigue plus vite, fait plus d’erreurs », avertit le docteur en neurosciences cognitives. Le « span attentionnel moyen » est aujourd’hui d’environ 45 secondes avant que l’on change spontanément de tâche, et cette durée diminue d’année en année.

Thibaud Dumas cite également les données d’agenda de Microsoft, qui ont mis en évidence une hausse de 252 % du nombre de réunions depuis l’essor du télétravail, aggravant encore cette surcharge. La réponse, c’est le monotâche : des blocs de temps dédiés à une seule activité, y compris pour consulter ses réseaux ou ses emails, traités comme une tâche à part entière et non comme quelque chose qui se glisse entre deux réunions.

L’impact de l’IA sur notre cerveau : les trois questions que pose Thibaud Dumas

La recherche sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la santé mentale en est à ses débuts. « On manque encore de données solides », reconnaît Thibaud Dumas. Trois questions émergent néanmoins déjà de ses observations :

  • Le « sycophantisme » des IA : ces outils valident systématiquement notre point de vue sans jamais nous challenger, ce qui pose la question de notre rapport à la critique et à l’autocritique.
  • L’anthropomorphisme croissant : le caractère de plus en plus « humain » des IA crée un sentiment d’attachement et pousse au partage d’informations intimes, comme avec un confident.
  • La dette cognitive : si on délègue en permanence à l’IA les tâches créatives et analytiques, risque-t-on d’amoindrir ces compétences à force de ne plus les pratiquer ?

Il faut traiter l’IA comme un outil, pas comme un réflexe automatique, en attendant que la recherche apporte des réponses plus solides sur le sujet, conclut Thibaud Dumas.

Retrouvez l’intégralité de cet épisode en vidéo

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