AI Overviews en France, c’est aussi un problème de souveraineté
L’arrivée d’AI Overviews inquiète largement les professionnels du SEO et les éditeurs. Mais d’un point de vue plus large, la fonctionnalité questionne sur le contrôle de l’information opéré par un géant étasunien.
L’arrivée d’AI Overviews n’a pris personne de court. Le lancement de la fonctionnalité est annoncé depuis 2023, et ses conséquences sur les éditeurs et les professionnels du référencement ont été maintes fois étudiées, notamment grâce aux données issues d’outre-Manche et aux multiples études. Pour faire court, et même si Google le nie avec aplomb, ces petits résumés générés par IA devraient faire baisser considérablement le taux de clic des sites. Car, depuis ce matin, Google est devenu une source à part entière. Certes, l’IA ne fait que piocher dans des contenus qu’elle synthétise, mais c’est elle qui répond désormais en haut de vos résultats de recherche.
En trois ans, la France aura donc seulement su retarder l’échéance à coups de négociations. Le géant américain rejoint ainsi le cercle restreint des grands producteurs d’information, avec tout ce que cela suppose en matière de vassalisation numérique. Doit-on s’inquiéter de cette nouvelle étape, et peut-on vraiment agir ? Éléments de réponse avec Bernard Benhamou, secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique, et Sylvain Peyronnet, fondateur du moteur de recherche Ibou.
AI Overviews : une boîte noire de l’information
Pendant plus de vingt ans, Google a occupé une position de gatekeeper de l’information tout en restant, dans une certaine mesure, lisible. « Google avait un rôle stratégique et politique sur l’information qui était gigantesque, mais, avec toutes les précautions de langage nécessaires, relativement transparent. Vous pouviez savoir si un site était indexé ou pas, vérifier son ranking, son classement », contextualise Bernard Benhamou. D’où l’existence du SEO, qui se retrouve contrarié par l’opacité de la logique algorithmique propre aux IA. « Aujourd’hui, le modèle est fermé. Donc, le poids respectif des différentes sources est totalement opaque, tout comme la nature de la réponse, la manière dont elles sont architecturées et la présence ou non de biais politiques ou stratégiques », poursuit l’expert.
Est-ce que, sous l’impulsion de l’administration Trump, Google pourrait être amené à modifier ses paramètres pour être en phase avec les orientations politiques du gouvernement ? C’est tristement possible, vu le caractère stratégique de l’IA pour l’administration américaine.

Le questionnement est loin d’être saugrenu. Les réseaux sociaux, autres vecteurs majeurs de diffusion de l’information, ont d’ores et déjà opéré un virage de cet ordre depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. X n’avait pas besoin de coup de pression tant son propriétaire est radicalisé, mais Meta lui a emboîté le pas sans résistance. « Ce qu’il y a de particulier avec Meta, c’est qu’au départ ils ont un patron plutôt affilié aux démocrates. Mais objectivement, c’est devenu un instrument qui pourrait tout à fait se mettre au service de l’administration Trump », relève Bernard Benhamou.
Il est vrai que la plateforme nous a offert, aux débuts du second mandat Trump, quelques semaines de servilité particulièrement zélée. En l’espace de quelques jours, début janvier 2025, Meta a mis fin à son programme de fact-checking externe au profit de notes communautaires, puis a démantelé ses programmes de diversité, d’équité et d’inclusion. Mark Zuckerberg a lui-même justifié ce virage par un « point de bascule culturel », né de la réélection de Trump.
Le paradoxe européen : réguler beaucoup, sanctionner peu
De son côté, l’Europe a constitué un arsenal législatif visant à protéger l’intérêt des citoyens européens et des entreprises. En théorie, le DMA et le DSA (les deux s’appliquent dans ce cas précis) sont supposés empêcher une manipulation politique des algorithmes. « Nous nous sommes dotés de magnifiques textes qui, en temps de grand calme international, semblaient merveilleux, reconnaît Bernard Benhamou. Mais en temps de rapport de force géopolitique, pour ne pas dire d’affrontement de blocs, ça devient beaucoup moins évident. »
Un texte ne vaut que par le portage politique qui suit. Le meilleur texte, s’il n’est pas soutenu politiquement, n’existe pas. À l’heure qu’il est, la Commission tremble à l’idée de mettre en œuvre ces textes, parce qu’elle sait qu’elle risque de s’exposer à des sanctions.
Quand bien même l’Europe se déciderait à sévir, aurait-elle réellement les moyens de contrarier un géant comme Google ? Pour Bernard Benhamou, même les sanctions les plus sévères sont presque indolores pour un acteur de cet ordre: « Les sanctions du DSA et du DMA, c’est quelques pourcents du chiffre d’affaires annuel. Sur ce point, on est sur de l’epsilon. Et je n’ai même pas connaissance qu’une sanction de ce type, touchant le chiffre d’affaires annuel, ait jamais été mise en œuvre par la Commission. Même si elle l’était, ce ne serait pas du tout du même niveau. »
Bernard Benhamou rappelle que, dans le même temps, les États-Unis imposent des sanctions bien plus dissuasives à leurs propres géants du numérique. À titre d’exemple, quatre États américains ont ainsi engagé une procédure contre Meta pour le caractère addictif de ses plateformes, réclamant 1 400 milliards de dollars de dommages et intérêts. « Là, on est dans le dur, parce que la valorisation de Meta est aux alentours de 1 700 milliards. Donc, si les États en question finissaient par gagner, c’est la fin de Meta, la liquidation, la vente à la découpe. Je pense que la sanction n’ira pas jusque-là, mais ça indique un signal fort », résume l’expert.
Peut-on vraiment bousculer un géant comme Google ?
Reste donc la réponse industrielle, mais Google semble actuellement hors d’atteinte : en France, selon les données de Statcounter, le moteur de recherche accapare plus de 88 % des parts de marché. Un quasi-monopole. Bernard Benhamou partage ce constat, mais l’IA générative pourrait représenter une opportunité de rebattre les cartes. « L’idée selon laquelle le paysage est verrouillé totalement, je ne peux pas l’accepter. Je pense que les choses bougent. Mais il faudrait miser sur les acteurs qui apporteront des savoir-faire stratégiques pour l’avenir, plutôt que de vouloir réinventer les mécanismes d’indexation des moteurs de recherche. »
Fondateur de Babbar Tech et ancien directeur scientifique de Qwant, Sylvain Peyronnet a lancé avec Guillaume Pitel le moteur de recherche Ibou en début d’année. Soutenu par Xavier Niel et actuellement en bêta, celui-ci vise à concilier deux logiques : l’intégration de l’IA générative et le respect des éditeurs. « AI Overviews n’est pas une rupture, mais l’aboutissement d’une trajectoire entamée depuis plusieurs années chez Google, avec les featured snippets, les knowledge panels et les PAA, dans le but de garder l’utilisateur captif sur la SERP », analyse Sylvain Peyronnet. Ibou choisit le chemin inverse. « Son rôle n’est pas de se substituer aux sources, mais de les rendre visibles et d’y envoyer des visiteurs qualifiés et curieux. Cela n’exclut pas des réponses conversationnelles ou synthétisées, mais elles sont construites pour faire le lien entre les internautes et les sites web. » Une logique que le CEO considère comme « proche de Perplexity ».
En avril dernier, le spécialiste du référencement rappelait que « toutes les tentatives de moteur en France et plus largement en Europe ont eu de lourdes dépendances à Bing ». C’est le cas de Qwant par exemple, qui fait appel aux interfaces de programmation du moteur de recherche de Microsoft pour afficher une part majeure de ses résultats. Cette dépendance technologique constitue le nœud du problème pour Bernard Benhamou, qui regrette un « asservissement à des infrastructures étrangères ».
La vraie signification de la souveraineté, c’est l’indépendance : posséder les serveurs, faire tourner des modèles locaux, son propre code. C’est ça l’expression réelle de la souveraineté.
Ibou s’inscrit dans cette logique : une infrastructure propriétaire construite depuis 2019, sans dépendance à une API tierce comme Bing, un index indépendant de plus de 500 milliards de pages, et une attribution systématique du trafic vers les sites sources, y compris pour les futures réponses conversationnelles. « L’existence d’un moteur européen crédible, avec une infrastructure propre, un manifeste public et une démarche transparente, déplace la ligne, oblige les autres à se positionner et donne des arguments aux régulateurs », complète Sylvain Peyronnet.
Reste à convaincre les utilisateurs. Sur ce plan, les fondateurs d’Ibou ont conscience que Google reste, à cette heure, hors d’atteinte, mais la première pierre est posée. « Le pari, explique l’entrepreneur, est que beaucoup d’utilisateurs (journalistes, chercheurs, professionnels, curieux exigeants) ont toujours besoin d’aller à la source, de comparer et de comprendre le contexte d’une information. » La stratégie : constituer un noyau d’utilisateurs engagés et séduits par la démarche, avant d’élargir la base sur des usages pour lesquels Google se révèle moins pertinent.
Un gros travail de pédagogie reste à faire, et il ne repose pas seulement sur Ibou. Les médias, les enseignants et les pouvoirs publics ont un rôle à jouer pour expliquer que l’infrastructure du web n’est pas neutre. Le choix d’un moteur de recherche est aussi un choix de société.
Bernard Benhamou, Secrétaire général, Institut de la souveraineté numérique
Bernard Benhamou est secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique. Ancien délégué interministériel aux usages de l’Internet (2007-2013), il documente depuis les débuts du web la dépendance numérique européenne aux infrastructures extra-européennes. Il est à l’origine, dès 2006, de la première occurrence du terme « souveraineté numérique ».
Sylvain Peyronnet, Co‑fondateur et CEO, Babbar et Ibou
Sylvain Peyronnet est expert en SEO, en algorithmie et en science des données depuis plus de 20 ans, et ancien professeur universitaire. Co-fondateur de Babbar, il conçoit des outils d’analyse avancée pour le référencement, en s’appuyant sur une approche scientifique et technique du web. Il est également le co-fondateur et CEO d’Ibou, un moteur de recherche conversationnel qui place le respect des utilisateurs et des créateurs de contenu au cœur de son modèle.
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