Pourquoi tous les navigateurs IA sont-ils des échecs ?
En 2025, les navigateurs IA devaient réinventer la façon dont on surfe sur le web. Un an plus tard, la promesse s’est largement dégonflée.
L’IA a ses propres modes. Si, depuis plusieurs semaines, les différents acteurs n’ont d’yeux que pour la cybersécurité, au risque de semer la zizanie, les tendances se succèdent depuis 3 ans : Deep Research, IA agentique, vidéo IA… Comme si les grands noms du secteur s’accordaient sur un terrain de bataille commun, avant de passer au suivant. Il y a tout juste un an, ce sont les navigateurs IA qui ont accaparé l’attention avec, en toile de fond, une perspective un brin audacieuse : profiter de l’IA pour bousculer un acteur aussi bien établi que Chrome.
Celui-ci est pourtant resté solidement installé sur son socle, qui se situe autour des 70 % de parts de marché selon les données de StatCounter, qui renseignent même une légère croissance depuis 3 ans. Les navigateurs IA sont-ils destinés à ne séduire qu’une niche de tech enthusiasts, voire condamnés à mourir, ou peuvent-ils encore s’installer ? Voici où en sont les différents projets.
Comet : le précurseur de Perplexity
C’est Perplexity qui a ouvert le bal. Le 9 juillet 2025, la société dévoile Comet, un navigateur basé sur Chromium, réservé dans un premier temps aux abonnés de l’offre la plus chère, Perplexity Max, à 200 dollars par mois. Aravind Srinivas, son PDG, le présente comme un système capable de tout faire ou presque.
Perplexity promet de mettre l’IA au centre de la navigation, et non pas uniquement en couche ajoutée par-dessus, comme ont pu le faire Chrome ou Firefox. Concrètement, un panneau latéral s’ouvre sur n’importe quelle page. Il résume un article, un PDF, une vidéo. Il peut aussi agir en triant des onglets, en remplissant un formulaire, en comparant des prix, en répondant à des emails ou en gérant un agenda. Moyennant l’accès aux comptes Google de l’utilisateur, Comet devient un assistant capable de préparer un voyage ou de mettre à jour un tableur tout seul.
Lors du lancement de Comet, Perplexity affirmait très humblement :
Internet est devenu le prolongement de la pensée humaine, tandis que nos outils pour l’utiliser restent rudimentaires. Notre interface web devrait être aussi fluide et réactive que la pensée humaine elle-même.Nous avons créé Comet pour permettre à Internet de faire ce qu’il réclamait depuis longtemps : amplifier notre intelligence.
Le navigateur a suscité beaucoup d’intérêt. Trois mois après son lancement, en octobre 2025, Comet devient gratuit sur Mac et Windows. Suivent une version Android en novembre, puis une version iOS en mars 2026, propulsant le navigateur à la troisième place de l’App Store américain en 48 heures. Perplexity revendiquait alors des millions d’utilisateurs, un chiffre qui grimpera par la suite jusqu’à environ 18 millions d’utilisateurs actifs mensuels au premier trimestre 2026. Dans le même temps, la valorisation de l’entreprise passe de 9 milliards de dollars fin 2024 à 23 milliards en janvier 2026.
Le lancement de Comet s’est aussi fait à un moment opportun. Depuis avril 2025, un procès antitrust opposait Google au ministère américain de la Justice, qui réclamait la cession forcée de Chrome. Perplexity affichait alors d’importantes ambitions, tentant de s’installer comme un navigateur grand public capable de changer notre façon de surfer sur le web. Mais Comet n’a jamais vraiment percé au-delà de son premier cercle, sa démarche étant peu en phase avec les attentes du plus grand nombre. Ancien membre de l’équipe de développement de Comet et fondateur du navigateur Polar, Kevin Jiang résume à TechCrunch les limites du produit : « Si l’on considère les consommateurs finaux, ils ne réservent pas de vol ni ne font de réservation tous les jours ou toutes les semaines. Il n’y avait pas de forte incitation pour le grand public à utiliser un navigateur IA et à y trouver une réelle valeur ajoutée. »
Cerise sur le gâteau : à partir de l’été 2025, Comet se retrouve dans le viseur des chercheurs en sécurité, puis des tribunaux. En août, Brave révèle une faille permettant à un simple texte caché de détourner l’assistant. Le correctif se révèle insuffisant, et une nouvelle vulnérabilité est documentée en mars 2026. Au même moment, Amazon attaque Perplexity en justice, accusant Comet de se faire passer pour un humain afin d’effectuer des achats sur sa plateforme. Une injonction bloque temporairement la fonction.
Perplexity a fini par tirer les conclusions de cet essoufflement. Le 17 mars 2026, l’entreprise lance Comet Enterprise, une version pensée pour les équipes, intégrant contrôles admin, déploiement centralisé et intégration à un outil de cybersécurité tiers.
ChatGPT Atlas : le bide d’OpenAI
Perplexity n’a pas été la seule entreprise à tenter de profiter des turpitudes de Google. Trois mois après Comet, OpenAI a dévoilé sa propre proposition, baptisée ChatGPT Atlas. Pour maximiser ses chances, la firme s’était offert les services de plusieurs anciens cadres de l’équipe Chrome pour travailler sur le produit.
Disponible uniquement sur macOS, Atlas reprend une logique proche de Comet : une barre latérale ChatGPT ouverte sur n’importe quelle page, capable de résumer, répondre à des questions ou agir directement via un mode agent réservé aux abonnés payants. Sa particularité : une bonne mémoire. Atlas retient le contexte des sites visités et s’appuie dessus pour affiner ses réponses au fil du temps.
Mais OpenAI disposait d’une force de frappe bien supérieure à celle de Perplexity. Adossé à la base d’utilisateurs de ChatGPT, Atlas enregistre 62 fois plus de téléchargements en entreprise que Comet lors de sa semaine de lancement. Il revendique jusqu’à 15 millions d’utilisateurs actifs au premier trimestre 2026, devenant sur le papier le navigateur IA le plus utilisé au monde.
Un succès de façade : Atlas est en réalité un tel échec qu’il sera fermé au début du mois d’août 2026, moins d’un an après sa sortie. Les versions Windows, iOS et Android, pourtant promises, ne sortiront jamais.
Les limites du navigateur ont commencé à s’accumuler dès les premières semaines. L’Electronic Frontier Foundation alerte rapidement sur la mémoire du navigateur : lors d’un test, Atlas conserve des informations liées à une inscription à un planning familial, ainsi que le nom d’un médecin réel. Le mode incognito, censé rassurer, ne bloque pas cette mémoire interne. Sur le plan sécurité, des chercheurs pointent qu’Atlas bloque nettement moins bien les tentatives de phishing qu’Edge ou Chrome.
À l’usage, Atlas ne séduit pas non plus. Le mode Agent, censé être l’argument central, patine dès qu’une tâche se complique : il clique lentement, se trompe de bouton et finit parfois par abandonner. De nombreux testeurs signalent aussi des bugs à répétition (barre latérale qui se fige, pages qui plantent) et l’absence de fonctions basiques pourtant attendues d’un navigateur, comme les profils multiples ou la vue partagée. Étant donné que toutes les recherches transitent par le chat, poser une simple question dans la barre d’adresse s’avère souvent plus lent qu’une recherche classique. Difficile d’être séduit par un tel produit.
Le soin accordé à l’annonce de son abandon est inversement proportionnel à celui investi lors de sa présentation. Le navigateur avait été lancé par Sam Altman lui-même dans un livestream mondial, promettant « un nouveau genre de navigateur pour la prochaine ère du web ». Sa fermeture a été indiquée en trois phrases, au fin fond d’un thread X publié le 9 juillet par le responsable navigateurs d’OpenAI James Sun. Les fonctions d’Atlas seront redistribuées dans l’application de bureau ChatGPT, dans un navigateur cloud dédié aux agents, et dans une extension pour Google Chrome.
Lastly, with all these updates, we are going to be sunsetting Atlas.
All these capabilities were built on what we learned from Atlas users who took a leap of faith on a new browser.
You taught us how agents can help make browsing and doing work on the open web better, and we…
— James Sun (@JamesZmSun) July 9, 2026
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Dia : quand TheBrowserCompany revoit ses ambitions à la baisse
Le monde des navigateurs n’est pas vraiment un grand terrain d’innovation et leur fonctionnement a assez peu évolué depuis l’apparition des onglets, il y a de ça plus de 25 ans. Mais avec Arc, lancé en juillet 2023, The Browser Company est parvenu à proposer quelque chose de différent.
Le navigateur réinvente la gestion des onglets : une barre latérale personnalisable en remplacement de la barre classique, des Spaces pour compartimenter sa navigation par thématique, une Split View pour afficher plusieurs pages côte à côte. De quoi séduire une communauté fidèle, jusqu’à quadrupler son nombre d’utilisateurs en un an selon l’entreprise.
Mais Arc est resté circonscrit à un cercle de passionnés. Son PDG, Josh Miller, l’a reconnu lui-même : le produit était « trop différent, avec trop de nouveautés à apprendre, pour un bénéfice trop faible ». En mai 2025, assez brutalement, The Browser Company a donc officialisé l’arrêt du développement actif d’Arc, qui ne recevra plus que des correctifs de sécurité. Toute l’énergie de l’entreprise se porte désormais sur un nouveau navigateur, dopé à l’IA : Dia.
Pour les aficionados d’Arc, l’arrêt du navigateur et le lancement parallèle de Dia a pu sonner comme une trahison. Alors qu’Arc avait bâti sa légende sur la rupture et l’exigence, Dia adopte un style résolument plus sage afin de toucher un large public et d’assurer un modèle économique plus viable. « Dia est un navigateur ennuyeux, qui ressemble et fonctionne comme une version dépouillée de Google Chrome, jusqu’au cauchemar ergonomique des onglets remontés en haut de l’écran », pointait alors Adam Engst, journaliste de référence sur l’écosystème Apple.
The Browser Company a tenté de justifier ce choix dans un billet publié sur son blog en juin 2025, sobrement intitulé La stratégie derrière la conception de Dia, mais dont le titre initial était Pourquoi The Browser Company construit-il un navigateur ennuyeux ? La société y présente le concept de « budget de nouveauté » : chaque produit ne peut demander à un utilisateur qu’un nombre limité d’efforts d’apprentissage, et ce budget, chez Dia, est entièrement consacré aux fonctions de chat. L’objectif assumé : permettre à n’importe qui de basculer sur Dia « un mardi matin à 10h », sans rien avoir à tout réapprendre. Une manière détournée de justifier une certaine forme de renoncement. Ouvert au public en octobre 2025, Dia reste aujourd’hui uniquement disponible sur macOS, une version Windows n’étant attendue que pour l’automne 2026.
Opera Neon : « How do you do fellow kids ? »
Si l’arrivée de l’IA a encouragé de nouveaux acteurs à tenter leur chance, elle a aussi intéressé d’anciennes gloires à la recherche d’une seconde jeunesse. Sur le terrain des moteurs de recherche, on se souvient que Bing avait tout misé dessus pour tenter de trouver un nouveau souffle, sans grand succès. Côté navigateur, c’est Opera qui s’est repeint en pionnier de la navigation agentique dès 2023 en présentant Aria, un assistant IA basé sur la technologie d’OpenAI et greffé sur son navigateur historique. En mai 2025, la société a dévoilé Neon, un navigateur entièrement distinct, présenté comme le premier navigateur pleinement agentique du marché.
À l’usage, Neon multiplie les embûches. Le navigateur se base sur trois agents distincts : Chat pour dialoguer avec le contenu des pages, Do pour naviguer et agir à la place de l’utilisateur, Make pour générer des sites ou outils à partir d’un prompt. Mais il n’est pas toujours évident de savoir lequel solliciter pour quelle tâche. « Par moments, utiliser Neon donnait l’impression de collaborer avec un stagiaire maladroit qu’on n’avait pas sollicité, plutôt qu’avec un outil technologique sophistiqué censé nous faire gagner du temps », rapportait The Verge, qui a testé le navigateur en octobre 2025. « Souvent, l’un de ses systèmes d’IA demandait un retour d’information, puis se lançait dans une tâche sans attendre de réponse. »
Impossible de corriger le comportement de Do pendant son exécution. Nous avons assisté, horrifiés, à la scène où le bot a ignoré de magnifiques compositions florales que nous lui avions demandé de trouver pour une amie, pour ensuite ajouter une monstrueuse couronne funéraire à notre panier, malgré nos clics sur les meilleures options, détaille The Verge.
Tout ceci pour un abonnement à 19,90 dollars par mois, un prix élevé pour un produit habituellement gratuit et qui reste, de l’aveu même de Krystian Kolondra, vice-président exécutif d’Opera en charge des navigateurs, « en phase d’accès anticipé ». Google peut dormir sur ses deux oreilles.
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