Que se passe-t-il entre Apple et OpenAI ?
Apple accuse OpenAI d’avoir bâti ses ambitions dans le matériel sur des secrets industriels détournés. Une bataille judiciaire aux lourdes conséquences pour les deux rivaux.
« Apple est l’une des plus grandes entreprises de tous les temps et s’est forgé une réputation d’excellence grâce à son souci du détail », écrivait OpenAI, ce lundi 3 août, en préambule d’un communiqué publié sur son site. Cette déclaration marque-t-elle le début d’une nouvelle étape dans le partenariat qui lie les deux entreprises ? Pas vraiment. Le message répond à la demande d’injonction préliminaire déposée par Apple le même jour, dans le prolongement de l’action en justice engagée par le groupe contre l’éditeur de ChatGPT le 10 juillet.
Une procédure « menée avec négligence, agressivité et un caractère étrangement personnel », peut-on lire dans la suite du communiqué. Changement de ton. Que se passe-t-il réellement entre les deux géants ? On vous explique.
Vol de secrets industriels : la charge d’Apple contre OpenAI
Le 10 juillet 2026, Apple dépose une plainte de 41 pages devant le tribunal fédéral du district nord de Californie. Celle-ci vise OpenAI, sa filiale matérielle io Products, ainsi que deux anciens cadres d’Apple débauchés par OpenAI : Tang Tan et Chang Liu. Les motifs invoqués sont l’appropriation illicite de secrets industriels et la rupture de contrat. La plainte s’appuie sur un mouvement de fond que le groupe juge révélateur : plus de 400 anciens salariés d’Apple auraient rejoint OpenAI ces derniers mois.
Récemment, des preuves significatives ont été mises au jour, suggérant que des personnes employées par OpenAI se seraient indûment approprié des informations secrètes et confidentielles d’Apple concernant nos technologies, processus et produits non encore commercialisés, indiquait un porte-parole d’Apple à la presse.
Tang Tan a passé vingt-quatre ans chez Apple, où il a occupé le poste de vice-président du design produit pour l’iPhone et l’Apple Watch. Il est accusé d’avoir utilisé des noms de code internes propres à Apple lors du recrutement de candidats, d’avoir demandé à certains d’apporter des composants matériels Apple lors de leurs entretiens, et d’avoir conseillé à des salariés sur le départ des méthodes pour contourner les procédures de sécurité du groupe, notamment le dispositif de départ immédiat appliqué habituellement aux démissionnaires.
Chang Liu, de son côté, a passé huit ans chez Apple comme ingénieur électrique senior avant de rejoindre OpenAI en 2026. Apple l’accuse d’avoir conservé son ordinateur professionnel après son départ pour y télécharger des documents techniques confidentiels, incluant des spécifications, des présentations d’ingénierie et des données de projets propriétaires, puis d’avoir partagé ces éléments avec d’autres anciens collègues candidats chez OpenAI.
Et, dans sa plainte, Apple ne cible pas uniquement quelques profils malintentionnés. La firme vise spécifiquement l’ensemble de la chaîne de commandement d’OpenAI, coupable, selon elle, d’orchestrer un pillage à grande échelle. « Apple n’a aucune visibilité sur ce qui se passe à huis clos chez OpenAI, où de tels agissements sont banalisés et encouragés par la direction », accuse la marque à la pomme.
À tous les niveaux, des membres de son équipe technique à son directeur du matériel, et en coordination avec des partenaires commerciaux, OpenAI a volé les secrets commerciaux et les informations confidentielles d’Apple.
Le groupe affirme avoir alerté OpenAI dès février par courrier, sans recevoir de réponse. Sur cette base, Apple réclame une injonction empêchant l’usage ou la divulgation de ses secrets, la restitution des documents concernés, ainsi que des dommages et intérêts.
Le smartphone d’OpenAI qui n’en est pas vraiment un
Pour Apple, « l’activité naissante d’OpenAI dans le domaine du matériel repose désormais sur des fondations des plus fragiles, pourries de l’intérieur par son recours illégal à des secrets commerciaux détournés ». Le géant du smartphone fait ici référence à un nouvel appareil, une enceinte connectée sans écran, développé depuis plusieurs mois par OpenAI.
Le projet trouve son origine chez io, une start-up fondée en 2023 par Jony Ive avec trois autres anciens cadres d’Apple (Scott Cannon, Evans Hankey et Tang Tan) pour concevoir une nouvelle génération d’objets pensés autour de l’IA. OpenAI, actionnaire minoritaire dès 2024, en a pris le contrôle total en 2025 pour 6,5 milliards de dollars, faisant de ce projet initialement indépendant le socle de sa propre activité matérielle.
Selon des informations de Bloomberg publiées le 14 juillet 2026, cette enceinte, présentée en interne comme un compagnon IA à l’apparence humaine destiné à vivre au sein du foyer, embarquerait une caméra ainsi que des capteurs environnementaux lui permettant de comprendre son entourage, une batterie rechargeable autorisant des déplacements d’une pièce à l’autre, et des éléments mécaniques capables de bouger de façon autonome, pour donner l’impression d’un objet vivant plutôt que d’un simple exécutant. Elle s’appuierait sur une version avancée du mode vocal de ChatGPT.
Et l’appareil, parfois qualifié de « smartphone sans écran », ne constituerait qu’un point de départ. Toujours selon Bloomberg, OpenAI développerait environ cinq produits physiques distincts, avec pour objectif, à plus long terme, de concevoir un appareil capable de remplacer le smartphone. Sam Altman a évoqué à plusieurs reprises l’idée d’un « ambient computing », une informatique sortie de l’ère du smartphone, portée par des objets légers capables d’interpréter le monde en temps réel, sans écran ni clavier.
OpenAI contre-attaque, SMS et mails à l’appui
Dans les jours qui suivent le dépôt de la plainte, OpenAI reste mesuré. Le 10 juillet, l’entreprise se contente d’affirmer n’avoir aucun intérêt pour les secrets industriels d’autres sociétés. C’est la demande d’injonction préliminaire, déposée le 3 août par Apple, qui a mis le feu aux poudres. OpenAI abandonne alors toute tentative de désescalade en publiant, dans un long billet, des échanges privés (iMessages et des emails) pour étayer sa défense.
L’entreprise commence par un épisode un peu embarrassant pour Apple, qui affirmait avoir contacté OpenAI dès février, sans recevoir de réponse. Selon OpenAI, ce silence s’explique en réalité par une erreur des avocats d’Apple, qui se seraient trompés de destinataire en confondant deux noms de famille asiatiques… Ce n’est qu’après qu’OpenAI a signalé cette confusion qu’Apple l’aurait reconnue.
À propos des accusations visant Chang Liu, qui lui reprochent d’avoir accédé à des informations confidentielles après son départ d’Apple, OpenAI indique que ce sont en réalité d’anciens collègues restés chez Apple qui l’ont sollicité, et non l’inverse, pour récupérer des fichiers puis obtenir des précisions sur des produits. Sur Tang Tan, en revanche, OpenAI reste bien plus évasif.
La demande d’injonction préliminaire d’Apple est à la fois fondée sur de fausses informations et totalement injustifiée, car nous ne possédons ni ne souhaitons posséder aucun de leurs secrets commerciaux, promet OpenAI.
Cette défense ne disculpe toutefois pas totalement OpenAI. Les messages publiés, qui n’ont en réalité pas grand-chose d’accablant, feront difficilement oublier les autres reproches formulés par Apple, en particulier les recrutements massifs d’anciens employés, l’usage allégué de noms de code internes lors des recrutements ou encore le cas d’un fournisseur qu’OpenAI aurait trompé pour lui faire reproduire un procédé de fabrication secret.
Apple & OpenAI : des partenaires aux relations très tendues
Tout n’avait pourtant pas si mal commencé. Le 10 juin 2024, à la WWDC, Apple annonçait l’intégration de ChatGPT à Siri et aux Writing Tools, motorisée par GPT-4o, gratuite et sans compte OpenAI nécessaire, avec des garanties de confidentialité sur les requêtes. Le déploiement effectif intervient en décembre de la même année.
Le refroidissement commence le 12 janvier 2026, quand Apple officialise un accord pluriannuel avec Google, estimé entre 1 et 5 milliards de dollars par an, pour faire tourner son nouveau Siri sur un modèle Gemini sur mesure. Le groupe affirme avoir évalué plusieurs options, dont OpenAI, avant de choisir Google. L’intégration de ChatGPT n’est officiellement pas remise en cause, mais OpenAI passe d’acteur central à simple option. Quatre mois plus tard, le New York Times révèle qu’OpenAI envisage à son tour une action en justice contre Apple pour rupture de contrat, jugeant l’intégration de ChatGPT trop peu visible et s’estimant déçu du faible nombre d’abonnements générés. Le procès pour vol de secrets industriels vient donc s’intégrer à un long épisode de dégradation des relations entre les deux parties.
Une victoire juridique d’Apple pourrait retarder considérablement les ambitions matérielles d’OpenAI. De son côté, la firme fondée par Steve Jobs prépare son propre concurrent : un boîtier connecté pour la maison, doté d’un écran et pensé comme la vitrine de sa nouvelle Siri. De quoi remettre une pièce dans la machine.
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