OpenAI abandonne ses « quêtes secondaires » pour faire face à Anthropic
En une semaine, OpenAI a mis fin à Sora et à plusieurs projets annexes pour se recentrer sur l’entreprise. Le journaliste Jérôme Marin décrypte pour BDM ce que ces renoncements révèlent de la trajectoire de la maison mère de ChatGPT.
OpenAI traverse une semaine de ruptures. Entre la fermeture de Sora, le retrait d’Instant Checkout et la mise en pause de plusieurs projets annexes, la maison mère de ChatGPT fait le ménage dans ses « quêtes secondaires », selon la formule employée par Fidji Simo, CEO des applications chez OpenAI. Derrière ce virage, une concurrence qui s’est considérablement durcie, avec la montée en puissance d’Anthropic et les progrès de Gemini. Pour décrypter ce tournant, nous avons interrogé Jérôme Marin, journaliste et fondateur de la newsletter Cafétech.
Sora, la « side quest » de trop
L’appli grand public, un gouffre sans bénéfice économique
L’abandon de Sora s’inscrit dans le contexte décrit par Fidji Simo lors d’un meeting mi-mars, au cours duquel elle estimait qu’OpenAI faisait « tout en même temps », au détriment de ses produits principaux. L’application mobile de génération de vidéos, lancée à l’automne 2025, avait connu un succès initial fulgurant avant de voir l’intérêt retomber. « Ça a été un succès retentissant au début, avec un fort effet de mode. Et c’est typiquement l’époque où on était dans le « on fait tout » chez OpenAI », retrace Jérôme Marin.
Le journaliste replace cette stratégie dans son contexte d’origine : « La stratégie suivait ce sentiment de toute-puissance, au point qu’on puisse se permettre de tout faire en même temps. Et puis finalement, tout ça s’est un peu cassé la figure. »
Sur le volet grand public, l’abandon peut se comprendre, avec un problème récurrent. « OpenAI a besoin de générer plus de chiffre d’affaires. Les abonnements à ChatGPT ne rapportent pas assez, avec 5 % d’utilisateurs payants, et ce n’est pas suffisant », rappelle Jérôme Marin. De fait, sur les 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires revendiqués par OpenAI, seule une infime fraction génère des revenus. Sora, qui coûtait cher en puissance de calcul sans perspective de monétisation rapide, devenait difficilement justifiable.
L’abandon du segment pro, la vraie surprise
C’est l’arrêt total de la vidéo, y compris sur le segment professionnel, qui surprend davantage. « La fermeture de la version grand public peut se comprendre, pour les raisons exprimées, celle de la version professionnelle est plus étonnante », souligne-t-il. OpenAI avait en effet noué un partenariat majeur avec Disney, prévoyant un investissement d’un milliard de dollars et l’utilisation de plus de 200 personnages dans les créations. Un accord désormais abandonné, tout comme pourrait l’être le projet de premier film entièrement généré IA, dont le sort reste inconnu.
Chaque vidéo Sora en moins libère des GPU pour des projets stratégiques.
La logique, selon Jérôme Marin, est double, entre libération de GPU et réallocation de talents. « Au lieu d’avoir des GPU qui tournent pour créer des vidéos, ils vont tourner pour générer du code informatique, là où est le vrai business actuellement. Et au lieu d’avoir des chercheurs et des ingénieurs qui travaillent à développer un modèle vidéo, on va les mettre à développer des modèles pour les entreprises, pour l’agentique. »
Trois signaux d’alarme successifs pour OpenAI
Plusieurs constats successifs conduisent à ce repositionnement stratégique d’OpenAI, qui s’est tiré une balle dans le pied avant de voir la concurrence le dépasser.
Un GPT-5 qui ne convainc pas
Le premier coup, OpenAI se l’est porté à soi-même. « Le vrai premier signal d’alarme, c’est la sortie de GPT-5 à l’été 2025. Le grand public, en premier lieu, n’a pas été convaincu par cette nouvelle version, qui ne semblait pas apporter un gain de performance majeur », constate Jérôme Marin. Entre un ton jugé froid, des hallucinations persistantes et des performances parfois en deçà de GPT-4o, OpenAI avait dû réintégrer l’ancien modèle en urgence avant des ajustements qui n’ont pas comblé ce premier déficit de popularité.
Gemini rattrape son retard
Deux mois plus tard, un deuxième signal est venu de la concurrence directe. « Google arrive avec un modèle Gemini 3 qui fait l’unanimité et qui montre que toute l’avance qu’on pensait qu’OpenAI avait se réduit vraiment », analyse le journaliste. Le lancement de la troisième mouture de Gemini a concrétisé ce que les benchmarks laissaient entrevoir, et Sam Altman a alors décidé de remettre le paquet sur le cœur de métier d’OpenAI avec la fameuse alerte rouge.
Quand Gemini 3 sort, l’avance qu’on pensait qu’OpenAI avait se réduit vraiment.
Anthropic, le wake-up call commercial
Mais c’est la montée en puissance commerciale d’Anthropic qui constitue le signal le plus douloureux. « La croissance d’Anthropic, que ce soit sur les API, la gamme d’outils d’entreprise et sur Claude Code notamment, est spectaculaire. Depuis le lancement de l’agent de développement, la croissance en termes de chiffre d’affaires est du jamais vu », constate Jérôme Marin. L’outil de codage, lancé en mai 2025, a effectivement franchi le milliard de revenus annualisés en six mois, puis 2,5 milliards en février 2026, selon les chiffres communiqués par Anthropic. Son pendant sur l’automatisation, Cowork, lancé en janvier 2026, a renforcé cette position sur le segment agentique.
Résultat, l’écart de chiffre d’affaires entre les deux rivaux se resserre à grande vitesse. Anthropic affiche désormais 19 milliards de dollars en rythme annualisé, selon Bloomberg (contre 9 milliards fin 2025), quand OpenAI revendique 25 milliards (The Information), dont environ 70 % proviennent des abonnements grand public à ChatGPT. « La stratégie d’OpenAI, qui consistait à dire « les entreprises, on va leur mettre du ChatGPT », ne suffit plus. Il y a des applications plus précises, plus ciblées, mieux adaptées. Les entreprises préfèrent des outils plus concrets, où elles voient le retour sur investissement », observe le journaliste.
OpenAI, du statut de locomotive à celui de poursuivant
Un basculement d’image difficile à mesurer
Au-delà des chiffres, c’est un glissement plus profond qui s’opère. OpenAI a longtemps bénéficié d’un avantage considérable en termes d’image de marque, celui du pionnier. « La première expérience que le grand public et les entreprises ont vécue avec l’IA, c’était avec ChatGPT. C’est une image qui reste, et c’est dur, ça prend du temps pour que quelqu’un puisse vous passer devant », rappelle Jérôme Marin. Mais cette prime au premier entrant s’érode. « Par défaut, dans une entreprise, la première idée c’était ChatGPT ou OpenAI. Aujourd’hui, pour beaucoup d’entreprises et beaucoup de cas d’usage, la première idée, c’est d’aller voir ce que fait Anthropic d’abord », poursuit-il.
Aujourd’hui, pour beaucoup d’entreprises, la première idée c’est d’aller voir ce que fait Anthropic d’abord.
Un basculement du réflexe difficile à quantifier mais stratégiquement lourd. « Ça ne se mesure pas vraiment, ce n’est pas quelque chose que l’on peut concrètement quantifier, mais c’est important parce que ça reste dans les esprits. Et ça peut permettre d’accumuler du retard ou de prendre de l’avance », analyse-t-il. OpenAI se retrouve ainsi dans une position inédite, celle du poursuivant sur le segment professionnel, alors que l’entreprise reste leader sur l’usage grand public.
Après trois ans et demi de ChatGPT, le modèle économique qui justifie les milliards investis en puissance de calcul semble se dessiner autour de l’agentique et du code, précisément là où Anthropic mène. « Pendant longtemps, on a cru que c’était les assistants, les copilotes, qui seraient le moteur business de l’IA. Mais on se rend compte que le marché n’est pas forcément aussi important qu’on le pensait. Aujourd’hui, l’agentique et le code informatique sont le nerf de la guerre », résume Jérôme Marin.
Pure players d’un côté, géants du numérique de l’autre
Google, avec Gemini et sa puissance d’infrastructure, pourrait en théorie occuper tous les créneaux simultanément. Mais son positionnement reste difficile à déchiffrer. « Il est toujours difficile de positionner Google, tant l’entreprise est sur tous les fronts », reconnaît Jérôme Marin. Le même constat vaut pour Microsoft. « Les grands groupes ont tellement de produits qu’ils mettent de l’IA partout, sans qu’on s’en rende forcément compte. On ne peut pas comparer une entreprise comme Google ou Microsoft avec des sociétés qui sont vraiment des pure players sur l’IA », conclut le journaliste.
Le marché de l’IA semble ainsi se structurer autour de deux logiques distinctes. D’un côté, les pure players (Anthropic, OpenAI) qui devraient se livrer une bataille frontale sur l’entreprise, l’agentique et le code. De l’autre, les géants du numérique qui intègrent l’IA dans des écosystèmes existants. Pour OpenAI, l’enjeu est désormais de prouver qu’il peut rattraper son retard sur Anthropic dans le segment professionnel, tout en conservant sa domination sur le marché grand public. Un pari qui nécessitait, visiblement, de faire le ménage dans ses « quêtes secondaires ».
Jérôme Marin, journaliste et auteur de la newsletter Cafétech
Journaliste, Jérome Marin a notamment été correspondant pour La Tribune à New York, puis pour Le Monde à San Francisco, avant de créer Cafétech en 2020, « la newsletter qui décrypte l’actu tech ».