Numérique responsable : « Il faut cesser de créer de l’inutile ou du superflu »
À l’occasion du Digital Cleanup Day 2026, nous avons interrogé Guillaume Gallon, chef de projet à l’Institut du Numérique Responsable, qui nous présente toutes les clés pour mesurer et réduire son empreinte digitale.
Le numérique représente 4,4 % de l’empreinte carbone nationale, selon les derniers chiffres publiés par l’ADEME et l’Arcep. Quelles sont les principales sources d’impact environnemental dans les usages des professionnels du digital au quotidien ?
L’impact majeur du numérique ne vient pas de son utilisation, mais de la production de nos ordinateurs, de nos smartphones et de nos téléviseurs. La tendance aux écrans géants et le renouvellement fréquent du matériel aggravent lourdement ce bilan.
La consommation des data centers, les usines du web, explose, tirée par l’intelligence artificielle qui est extrêmement gourmande.
Le « gras » numérique des services, c’est un impact qui est invisible. De nombreux sites et applications sont développés avec des fonctionnalités inutiles, des données qui ne sont jamais supprimées, et un code et/ou des médias non optimisés.
Tout ce superflu alourdit les services et force les serveurs et les terminaux à consommer plus d’énergie pour rien.
Parmi les « gaspillages numériques » que vous observez en entreprise, lesquels devraient être corrigés en priorité, selon vous ?
Il faut cesser de créer de l’inutile ou du superflu.
La priorité est d’arrêter de développer des services et des fonctionnalités que personne n’utilise. C’est le gaspillage le plus coûteux, car une fonction inutile consomme des ressources à chaque étape : conception, développement, et surtout, hébergement 24h/24.
La solution est de mesurer systématiquement les usages et de se concentrer uniquement sur ce qui est essentiel.
Parmi les autres priorités, je recommande :
- d’éteindre les « services fantômes/zombies » : ce sont tous les vieux sites, les serveurs de projets terminés ou les environnements de test oubliés, qui tournent pour rien. Un serveur allumé, même inactif, consomme de l’énergie en continu. La correction est simple et à effet immédiat : auditer régulièrement le parc informatique et décommissionner (éteindre) tout ce qui n’est plus pertinent.
- d’arrêter l’accumulation de données inutiles : le réflexe de tout stocker « au cas où » (emails, documents, archives…) est un gaspillage majeur. Ces données remplissent les data centers, dont la consommation énergétique explose.
Il faut mettre en place des règles claires pour archiver ce qui est important et, surtout, supprimer systématiquement ce qui ne l’est plus.
Quels obstacles rencontrent les entreprises qui veulent agir ? Sont-ils d’ordre technique, culturel, ou plutôt organisationnel ?
Le numérique est encore perçu comme « immatériel » et donc propre. La culture dominante est celle du « toujours plus » (plus de fonctionnalités, plus de données), ce qui rend le concept de « sobriété » difficile à accepter, car il est souvent perçu à tort comme une régression. Les entreprises pensent souvent « technosolutionnisme » ou IT pour transformer et gagner en performance.
Elles fonctionnent généralement en silos (développeurs, marketing, infrastructure), sans objectif commun sur ce sujet. La performance est mesurée par la rapidité et le budget, pas par l’impact environnemental. Et surtout, il n’existe pas de culture, pas d’habitude ni de processus pour « éteindre » les anciens services inutiles, qui continuent de consommer de l’énergie pour rien.
Comment une entreprise peut-elle mesurer concrètement son empreinte numérique ? Quels outils ou ressources recommanderiez-vous d’utiliser pour mener cette action ?
Il y a plusieurs outils et approches si l’on souhaite mesurer l’empreinte de son organisation. Tout d’abord, vous avez le WeNR et le WeNR light, qui est une solution idéale pour une première auto-évaluation gratuite. Il permet d’évaluer la stratégie globale de l’entreprise (gouvernance, achats, cycle de vie des services) et d’identifier les axes de progrès prioritaires.
Ensuite, pour mesurer son parc informatique, il existe de nombreux autres outils. Je citerais notamment EcoDiag d’Ecoinfo. En se basant sur l’inventaire de vos ordinateurs et de vos smartphones, il calcule leur empreinte carbone sur tout leur cycle de vie.
NumEcoEval (via Gitlab) est également une solution qui permet de calculer l’empreinte environnementale d’un système d’information.
Si vous souhaitez mesurer l’empreinte de vos services numériques, il existe aussi l’Ecoindex et ses déclinaisons pour les chaines de CI/CD. Des outils tels que SiteSpeed.io est très utile pour passer au crible l’ensemble de ses services web et connaître l’empreinte environnementale des éléments que l’on expose à ses clients et à ses internautes. Pour aller plus loin, vous avez aussi Scaphandre, PowerAPI, etc.
Quels formats de sensibilisation se révèlent les plus efficaces pour faire évoluer durablement les comportements des collaborateurs, d’après vous ?
Pour la prise de conscience, il y a la Fresque du Numérique. C’est un atelier collaboratif et ludique qui permet de créer un « électrochoc » collectif. Il sert à comprendre ensemble les enjeux et les ordres de grandeur de l’impact du numérique, créant ainsi une base de discussion commune.
Pour passer à l’action, vous avez le Digital Cleanup Day. C’est un événement d’action collective pour passer immédiatement de la théorie à la pratique. En supprimant des données et en mesurant les gains, les collaborateurs rendent l’impact tangible et voient le résultat direct de leurs efforts.
Et pour la professionnalisation, vous avez le MOOC de l’INR (nouvelle version 2026), qui est une formation en ligne accessible à tous et qui offre la possibilité d’obtenir une certification.
Cela transforme la sensibilisation en une compétence professionnelle valorisante, ce qui motive fortement les collaborateurs.
Le prochain Digital Cleanup Day se tiendra le 21 mars 2026. Comment les professionnels du digital pourront-ils s’impliquer ?
Le moyen le plus simple, pour les professionnels du digital, est de se rendre sur le site officiel du Digital Cleanup Day. Les actions, qui sont organisées dans le cadre de cette initiative, peuvent avoir lieu entre le 16 et le 21 mars 2026, ce qui permet de les étaler sur toute cette semaine.
Vous pouvez y trouver des kits d’organisation complets pour animer votre événement, mobiliser des équipes et mesurer l’impact. À noter que l’accès à ces documents nécessite la création d’un compte.
Concrètement, l’action de nettoyage se concentre sur deux niveaux :
- le nettoyage des usages individuels, avec des actions à destination des collaborateurs, qui consistent à procéder au nettoyage des boîtes aux lettres et des terminaux (ordinateurs, smartphones), pour supprimer les données inutiles.
- le nettoyage des infrastructures techniques, qui inclut les bases de données, en archivant ou en supprimant les données obsolètes ; les espaces documentaires partagés ; les environnements de développement et les serveurs virtualisés ou non ; les dépôts de code comme GitHub, etc.
C’est une nouveauté mise en avant pour l’édition 2026 : il s’agit de s’attaquer aux gaspillages invisibles en procédant à des opérations pour « cleaner » les environnements techniques. C’est là que l’expertise des professionnels du digital est clé.
Au-delà du nettoyage, les entreprises peuvent collecter des équipements numériques en fin de vie, mais aussi : faire don d’équipements numériques fonctionnels pour donner une seconde vie à ces derniers, proposer une sensibilisation auprès de ses fournisseurs, clients et partenaires, ou encore prendre connaissance de la charte numérique responsable proposée par l’INR. Et elles peuvent aussi adhérer à notre think tank, pour ancrer ces pratiques dans leur quotidien.
Guillaume Gallon, Chef de projet
Guillaume Gallon est chef de projet à l’Institut du Numérique Responsable. Il sensibilise et accompagne les organisations dans leur performance numérique au travers d’une meilleure maîtrise de leurs impacts, tout en alliant innovation technologique et responsabilité. Il a contribué à bâtir des référentiels clés du secteur, comme la norme AFNOR, les outils WeNR, le référentiel GR491…