AI slop : comment l’IA générative transforme le web en décharge numérique
L’expression « AI slop » désigne les contenus de mauvaise qualité générés massivement par l’IA qui envahissent le web. Décryptage d’un phénomène viral qui inquiète et fascine.
Qu’est-ce que l’AI slop ?
Le terme « AI slop » (littéralement « bouillie IA ») désigne le contenu numérique créé par IA générative qui se caractérise par son absence d’effort, sa faible qualité et son volume de production écrasant. Cette expression regroupe des images générées avec des erreurs anatomiques flagrantes, des textes truffés d’incohérences, des vidéos surréalistes ou encore de faux avis produits.
Parmi les exemples emblématiques, on peut citer « Shrimp Jesus » (un Jésus couvert de crevettes), des images de Donald Trump habillé en pape, ou cette publication scientifique, retirée par le journal Frontiers in Cell and Developmental Biology, qui présentait l’image anatomique d’un rat avec des organes génitaux absurdement surdimensionnés.

« On peut traduire le terme ‘slop’ par ‘bouillie’, ‘déchet’ ou ‘ineptie’. Pourtant on en voit partout », explique à Libération Albertine Meunier, artiste et autrice de la « Slop Machine », une œuvre qui commente en direct des flux de slop sur Instagram.
D’où vient le terme « AI slop » ?
L’expression trouve ses racines dans les forums en ligne comme 4chan, Hacker News et les commentaires YouTube, où elle a émergé dès 2022 en réaction à la sortie des premiers générateurs d’images par IA. À l’origine, « slop » désignait la boue qui s’accumule au fond des citernes de navires pétroliers.
C’est le développeur britannique Simon Willison qui a popularisé le terme pour l’IA, en mai 2024, sur son blog personnel. L’expression a alors connu une explosion de popularité, notamment avec le déploiement par Google d’un premier générateur d’images dans Gemini, particulièremment « sloppy ». La consécration est venue fin 2024 lorsque Merriam-Webster (l’équivalent étatsunien du Larousse) a désigné « slop » comme mot de l’année 2025.
Un dérivé est même apparu : « slopper », un terme péjoratif désignant une personne trop dépendante des outils d’IA générative et produisant de tels contenus en masse (toute ressemblance avec le 47e président des États-Unis est fortuite).
Pourquoi le slop explose sur le web
Un phénomène pas si récent
Le phénomène a donc émergé dès 2022 avec la démocratisation des modèles de génération d’images (Midjourney, Stable Diffusion) et de textes (ChatGPT, Gemini). « Créer une image, c’est devenu facile, les outils sont désormais à portée de tous », constate Albertine Meunier, toujours dans Libération.
La raison principale de cette prolifération est d’abord économique. Les plateformes comme TikTok, Instagram et Facebook rémunèrent les contenus populaires. Un cas documenté par le Washington Post montre qu’une vidéo d’un kangourou dans un aéroport aurait rapporté 15 000 dollars en trois mois.
L’argent facile du slop
Cette économie de l’attention attire particulièrement des créateurs issus de pays en développement qui produisent du contenu ciblant les audiences occidentales, où les taux publicitaires sont plus élevés. Le New York Magazine a, par exemple, interrogé un créateur kenyan qui donnait à ChatGPT des prompts lui permettant de créer à la chaîne des images « qui apporteront un taux d’engagement important sur Facebook ».
« Le slop est conçu pour capter l’attention, pour se démarquer dans le flux incessant de nos fils d’actualité », analyse Valentina Tanni, historienne des mèmes, pour le quotidien français. « C’est pourquoi les vidéos s’attardent souvent sur l’absurde, le non-sens, l’inattendu, le choquant, voire le dégoûtant. »
Les cas concrets, en tout cas ceux provoquant des réactions, abondent : le groupe The Velvet Sundown a accumulé 850 000 auditeurs sur Spotify avant d’être révélé comme entièrement généré par IA. À Dublin, des milliers de personnes se sont rassemblées pour une parade d’Halloween qui n’a jamais existé, listée par un site utilisant du contenu IA…
Les dangers du slop selon les experts
Les experts tirent la sonnette d’alarme. Melanie Mitchell, chercheuse américaine en IA, souligne que les systèmes d’IA ne sont pas suffisamment sophistiqués pour distinguer le vrai du faux.
Une étude menée par Harvard Business Review révèle que 40% des employés reçoivent du « workslop », du contenu généré par IA qui « looks good, but lacks substance » (qui « a l’air bon, mais manque de profondeur », en français) nécessitant en moyenne deux heures de travail pour être corrigé. Sur Deezer, jusqu’à 70 % des streams de morceaux générés par IA seraient frauduleux.
« Pour moi, c’est le stade au-dessus du deepfake, car à force de les regarder, on se détache de plus en plus de la réalité », prévient Albertine Meunier. Jason Koebler , journaliste pour 404 Media, évoque, « au-delà de cette profusion de contenu de piètre qualité,facilement adaptable aux performances d’une plateforme à un instant donné, le quasi-effondrement de l’écosystème informationnel et, par conséquent, de la « réalité » en ligne ».
La dimension politique du slop inquiète également. Kate Crawford, spécialiste de l’IA, rappelle la phrase du propagandiste d’extrême-droite Steve Bannon, prononcée en 2020 : « La véritable opposition, ce sont les médias. Et la meilleure façon de les contrer, c’est de les inonder de merde. » Ce qu’il fait malheureusement à merveille…
Entre menace et phénomène culturel
Face à ce constat, certaines voix connues tentent de nuancer un débat à l’issue duquel elles pourraient être pointées du doigt. Satya Nadella, PDG de Microsoft, a publié un billet sur son blog personnel deux semaines après que Merriam-Webster ait nommé « slop » mot de l’année. « Nous devons dépasser les arguments opposant slop et sophistication et développer un nouveau concept qui fait évoluer l’idée de ‘bicycles for the mind’ (« vélos pour l’esprit », en français) de sorte que nous pensions toujours à l’IA comme un échafaudage pour le potentiel humain plutôt qu’un substitut », a écrit Satya Nadella.
Le débat entre remplacement et augmentation des capacités humaines fait rage. Le Project Iceberg du MIT estime que l’IA peut effectuer environ 11,7 % du travail humain rémunéré. Paradoxalement, le rapport 2026 de Vanguard montre que « les quelque 100 professions les plus exposées à l’automatisation par l’IA surpassent le reste du marché du travail en termes de croissance de l’emploi et d’augmentation des salaires réels ».
Le slop devient aussi un objet culturel. L’exposition « From Spam to Slop », qui s’est déroulée fin 2025 à Paris, a exploré ce phénomène. Des artistes comme Bennett Waisbren, dont une vidéo a atteint un milliard de vues sur Instagram, ou Robin Lopvet questionnent la notion d’auteur : « Je ne travaille pas mes propres images, j’anime juste des images trouvées. Et au fond, c’est plutôt la machine qui le fait. Quelle est la part de l’auteur dans ces créations ? »

De leur côté, les plateformes commencent à réagir : Kindle a imposé une limite de trois romans par jour par auteur, Spotify retire les contenus frauduleux, Deezer a développé un outil de détection IA…
Le slop interroge fondamentalement la valeur du contenu à l’ère de l’IA et l’avenir de l’information en ligne. Il révèle les tensions de l’économie de l’attention dans un web de plus en plus généré par des machines.
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