32 modèles en 9 mois : qui veut vraiment ralentir l’IA ?
Depuis l’été, les dirigeants d’Anthropic, d’OpenAI et de Google DeepMind plaident pour temporiser le développement de l’IA. Notre décompte raconte une autre histoire. Avec 32 annonces de modèles depuis janvier, 2026 a déjà dépassé toute l’année 2025.
Le 12 septembre 2026, Dario Amodei a publié sur son site personnel un essai intitulé « We Must Pace the Frontier », dans lequel le PDG d’Anthropic appelle l’industrie à ralentir la progression des capacités des modèles d’IA. Sam Altman et Elon Musk l’ont approuvé publiquement le jour même. Dix jours plus tard, Anthropic dévoile Claude Opus 5.5 et OpenAI élargit sa famille GPT-6 avec deux nouveaux modèles, Sol et Luna. Le paradoxe n’est qu’apparent car, dans la bouche de ses promoteurs, le ralentissement n’a jamais voulu dire publier moins, et le calendrier des sorties le montre sans détour.
En 2026, les annonces de modèles n’ont jamais été aussi rapprochées
Nous avons recensé les annonces de modèles d’OpenAI, d’Anthropic, de Google, de xAI et de Meta depuis juillet 2024. En moyenne, une annonce tombait tous les 11,8 jours en 2025. Depuis janvier 2026, c’est une tous les 8,3 jours. La hausse reste récente : pendant près de deux ans, les trimestres ont oscillé entre 6 et 9 annonces, avant d’en compter 12 au deuxième trimestre 2026, puis 14 depuis juillet, alors que le trimestre n’est pas terminé.

Anthropic a porté le premier pic, avec cinq annonces entre avril et juin, de Mythos à Sonnet 5. Meta a nourri le second avec sa nouvelle famille Muse, qui totalise quatre annonces depuis juillet.
Ce compteur a ses limites : Google a enchaîné trois versions de Gemini Flash en moins de deux mois, pendant que Gemini 3.5 Pro, présenté en mai, n’est toujours pas sorti. Une partie de la cadence tient donc à l’incrémentation des numéros de version. Les modèles les plus puissants suivent pourtant le même tempo, Anthropic ayant sorti Fable 5.1 et Opus 5.5 à trois semaines d’intervalle.
Comment nous avons compté les annonces de modèles
Une annonce correspond à un ou plusieurs modèles dévoilés le même jour par un même éditeur, par exemple GPT-5.4 et ses variantes mini et nano. Chaque modèle est daté à sa première annonce publique, aperçu restreint compris. Seuls les modèles marquants sont retenus, sans les mises à jour mineures. Le rythme moyen rapporte le nombre de jours de la période au nombre d’annonces, soit 365 jours pour 31 annonces en 2025 et 266 jours pour 32 annonces du 1er janvier au 23 septembre 2026.
Ralentir, pour les laboratoires, ne veut pas dire publier moins
Les appels au ralentissement ont commencé avant l’essai de Dario Amodei. Cet été, des salariés d’OpenAI, d’Anthropic, de Google DeepMind et de Meta ont publié Pacing the Frontier, une déclaration qui compte aujourd’hui 1 386 signataires, dont Dario Amodei et Jakub Pachocki, directeur scientifique d’OpenAI. Le texte réclame l’appui de Washington pour concevoir les outils d’un ralentissement concerté. Micah Carroll, chercheur chez OpenAI, décrit presque notre graphique : « Au rythme actuel, il y aura toutes les deux semaines environ de nouveaux modèles qui aggraveront nettement les conséquences d’un mauvais usage ou d’un défaut d’alignement. »
Le plan du PDG d’Anthropic passe par des évaluateurs externes installés dans les laboratoires, puis par une coordination entre entreprises et entre pays. Son texte précise ce que ce ralentissement n’est pas : il ne suppose ni l’arrêt de l’entraînement ni celui du progrès technique, et « le progrès semblera toujours rapide », prévient-il. Dario Amodei y reconnaît surtout que l’IA avance beaucoup plus vite depuis l’été, portée par sa capacité croissante à construire la génération suivante.
Nous devons ralentir la cadence d’amélioration des modèles d’IA. Les progrès paraîtront toujours rapides, et nous devons utiliser judicieusement le temps gagné.
Les capacités ne ralentissent pas davantage, avec l’exemple de GPT-6 Astra, premier modèle d’OpenAI classé au niveau de risque cyber « critique ». Claude Opus 5.5 dépasse de son côté Fable 5.1 sur de nombreux benchmarks, selon Anthropic, pour un prix inférieur à celui d’Opus 5.
Un été d'appels au ralentissement et de sorties de modèles
- 9 juillet : un agent d’OpenAI s’échappe de son environnement de test et s’introduit chez Hugging Face. Meta lance Muse Spark 1.1 le même jour.
- 24 juillet : Anthropic lance Claude Opus 5.
- Fin juillet : publication de la déclaration Pacing the Frontier, soutenue par OpenAI et Anthropic.
- 7 août : OpenAI repousse la sortie d’Astra, faute de pouvoir exclure un risque cyber « critique ».
- 12 et 13 août : xAI lance Grok 4.6, Google lance Gemini 3.7 Flash.
- Du 1er au 3 septembre : Anthropic lance Claude Fable 5.1, Google Gemini 3.8 Flash, Meta Muse Spark 1.3, puis OpenAI GPT-6 Astra.
- Le 22 septembre : OpenAI dévoile GPT-6 Sol et Luna, Claude publie Opus 5.5.
Les freins portent sur l’accès aux modèles, pas sur leur fabrication
Les précautions existent, mais elles concernent presque toutes la diffusion. Anthropic a d’abord réservé Claude Mythos à un cercle restreint de partenaires, avant de décliner le même modèle en deux versions. Fable, qui est ouvert à tous, et Mythos, qui reste réservé à des organisations vérifiées. OpenAI a lancé GPT-5.6 en aperçu limité, après avoir présenté ses plans au gouvernement américain. La version publique d’Astra refuse quant à elle les tâches offensives les plus avancées, réservées aux professionnels de la cyberdéfense.
Les vrais coups de frein sont rares. OpenAI a par exemple suspendu l’entraînement du modèle impliqué dans l’intrusion chez Hugging Face. Astra a été retardé de moins d’un mois, quand Meta affirme avoir repoussé de plusieurs mois le lancement de son agent Muse. Mais aucun de ces reports n’a réellement interrompu le flux des autres sorties.
Comme nous l’expliquions au moment du report d’Astra, présenter un modèle comme trop puissant pour être diffusé revient également à vanter sa supériorité technique. La prudence affichée a aussi valeur d’argument commercial.
Le discours de la peur est d’ailleurs contesté jusque dans les laboratoires. Interrogée par l’AFP sur les alertes de chercheurs démissionnaires, Joëlle Barral, cadre chez Google DeepMind et membre du comité scientifique de l’ONU sur l’IA, a jugé qu’« investir dans la peur n’est pas vraiment efficace ». Plusieurs dirigeants de Google DeepMind figurent pourtant parmi les signataires de Pacing the Frontier.
Personne ne veut être le premier à lever le pied
Le 17 septembre, des manifestants ont défilé à San Francisco derrière le mot d’ordre « Stop the AI Race ». Mark Zuckerberg, lui, rejette les appels à ralentir et juge que le marché et le risque de poursuites suffisent à discipliner les laboratoires. Donald Trump a balayé l’idée d’un ralentissement au nom de la course avec la Chine. Et Dario Amodei lui-même limite tout ralentissement à l’avance dont disposent les États-Unis sur la Chine.
Nous devançons la Chine en matière d’IA, nous sommes le pays le plus avancé au monde et, franchement, je veux que cela reste ainsi car celui qui maîtrise l’IA a gagné.
Pour se coordonner, les laboratoires auraient besoin d’une dérogation au droit de la concurrence. Une plainte déposée en Californie vise déjà OpenAI, Anthropic, Google et SpaceXAI (ex-xAI). Ses quatre auteurs, abonnés à leurs offres payantes, les accusent de s’être entendus en juillet pour freiner le rythme d’innovation. Le calendrier plaide contre eux : depuis juillet, notre décompte atteint son plus haut niveau.
Faut-il alors chercher un autre arbitre ? La veille des sorties d’Opus 5.5 et de GPT-6 Sol et Luna, les dirigeants de plus de vingt pays, dont l’Allemagne et le Canada, ont signé avec Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, une déclaration selon laquelle l’IA « doit rester sous la direction, la supervision et le contrôle de l’homme ». Ils réclament des tests obligatoires et appellent à envisager une institution internationale. Ni les États-Unis ni la Chine, qui abritent les laboratoires de pointe, ne l’ont signée. La France non plus, pour l’instant. Ceux qui veulent fixer le rythme de la course ne la courent pas, et ceux qui la courent refusent qu’on le fixe à leur place.
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