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Tristan Nitot : « une société sous surveillance n’est plus une société libre »

Flavien Chantrel, le 5 juillet 2016

Quelques semaines après la fin du Web2day, nous vous proposons de revenir sur une des conférences que nous avons le plus appréciée. Le jeudi matin, Tristan Nitot, fondateur et ancien Président de Mozilla Europe et actuel Chief Product Officer de Cozy Cloud, présentait la conférence « Reprendre sa vie numérique (et ses données) en main« . Un discours engagé pour une prise de position forte, en lien avec sa nouvelle activité qui vise à redonner le contrôle de leurs données personnelles aux utilisateurs via un cloud personnel. Comment se positionner face à la place grandissante prise par les géants du web dans notre vie quotidienne ? Comment réagir face à la collecte de nos données personnelles ? Voici des éléments de réponse dans cette interview, dans laquelle Tristan Nitot revient également sur sa nouvelle structure, qui vient de lever 4 millions d’euros auprès de la MAIF et d’Innovacom.

 

Aujourd’hui sur le web, la majorité des nos données sont trackées. Quelle ampleur a pris le phénomène ?

Aujourd’hui, nous sommes pistés de deux manières principales. Tout d’abord, par des services commerciaux, avec les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) et consorts, qui appliquent un modèle que certains nomment le « capitalisme de la surveillance ». En d’autres termes, leur but est de récolter un maximum de données sur les utilisateurs afin de les profiler et de délivrer ces informations aux véritables clients de ces agences, qui sont les annonceurs publicitaires.

Le second niveau de surveillance est celui confirmé par les révélations d’Edward Snowden en juin 2013 qui démontrent que la NSA et ses alliés tentent de surveiller chaque individu sur la planète. Cette surveillance se fait par le biais des communications téléphoniques et par les connexions internet. En France, la loi sur le renseignement ne fait que confirmer cette deuxième tendance puisqu’il est désormais possible et légal d’écouter des pans entiers de communications. Le prétexte évoqué est la lutte contre le terrorisme, mais il ne faut pas oublier que c’est en bonne partie pour faire de l’intelligence économique en vue de favoriser les sociétés américaines face à leurs concurrents Européens, par exemple. Rappelons qu’un des clients de la NSA est le Department of Commerce, l’équivalent du Ministère de commerce américain. Par ailleurs, les sociétés commerciales et les GAFA font déjà une partie du travail de la NSA et des organismes similaires, en concentrant eux-mêmes une grande partie des données. C’est ce qui rend économiquement possible la surveillance de masse. Les uns servent les autres, et tous sont complémentaires au bout du compte.

Quelle est la réaction des internautes face à cette surveillance ?

75% des gens n’ont pas confiance dans la collecte des données telle qu’elle est réalisée aujourd’hui par les sociétés commerciales. Cela montre bien une réticence chez une majorité de consommateurs qui n’acceptent pas ce profiling. Toutefois, ces gens n’ont d’autres choix que de se résoudre à cette situation qu’ils ne peuvent absolument pas changer. Du moins, ils ne pensent pas être en capacité de la changer.

Une étude récente sur la « Trade-Off Fallacy », « la fausseté du compromis », démontre que l’utilisateur n’a d’autre choix que d’accepter l’utilisation de ses données. Soit il accepte, soit il n’accède pas aux services des GAFA et autres sites internet. Le postulat de départ selon lequel les gens préfèrent avoir de la publicité ciblée plutôt qu’aucune publicité est totalement faux. Preuve en est avec l’essor de l’ad blocking.

Au-delà du ciblage publicitaire, quelle utilisation peut être faite de tant de données ?

Une société sous surveillance, c’est le point de départ pour un État policier. Des philosophes se sont déjà penchés sur cette réalité, à l’image de Foucault et son ouvrage « Surveiller et punir ». Il décrit une société panoptique, similaire à cette prison dans laquelle une architecture panoptique permet à un seul gardien de surveiller tout le monde en permanence. Et cette omnisurveillance instaure une prison dans l’esprit des gens, qui vont naturellement s’interdire de faire un certain nombre de choses.

Un seul exemple suffit à démontrer l’ampleur du phénomène : les pages Wikipédia américaines liées au terrorisme. Ces pages ont connu une chute spectaculaire de leur trafic suite aux révélations de Snowden. Et pourtant, si vous prenez des pages comme celle sur le djihad, elles ne sont pas controversées. Chacun a son opinion sur l’intérêt et la finalité du djihad, mais se documenter en consultant sa page Wikipédia n’est pas un acte terroriste. Aujourd’hui, les gens s’autocensurent car ils se savent surveillés, et c’est un véritable problème. Les gens se retrouvent actuellement à ne plus faire des choses pourtant légales. Une société sous surveillance n’est donc plus une société libre.

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Face à une société dont la liberté devient menacée, vous préconisez un futur décentralisé de la data. Qu’entendez-vous par là ?

Le modèle économique actuel pose deux problèmes fondamentaux. Premièrement, nous stockons toutes nos données dans des silos : chez Google, chez Facebook, chez Microsoft chez Amazon, etc. Ce sont tous de grands réservoirs de données qui ne communiquent pas entre eux. Par exemple, j’ai des données chez mon banquier, chez mon assureur, chez mon opérateur téléphonique, etc. Or il y a une imperméabilité de l’information entre tous ces acteurs. On assiste aujourd’hui à une centralisation toujours plus importante de l’information dans ces silos.

Deuxièmement, le problème réside dans le financement de ces services et dans le fait que ces derniers soient en apparence « gratuits ». Ces services sont financés par le profilage de l’utilisateur. Concrètement, un utilisateur échange ses données personnelles contre un service peu coûteux. Si on prend l’exemple de Facebook sur mobile, les utilisateurs lui donnent accès à toutes les données de leur smartphone de manière légale, contre un service qui coûte au réseau social à peine 6 dollars par an et par personne. Cet échange « données contre service » est totalement disproportionné, et faire croire aux gens que le service obtenu est gratuit les induit en erreur. Lorsqu’il n’y a pas d’argent en jeu, on se dit qu’on ne peut être ni trompé, ni perdant. Mais en réalité on perd toutes nos données.

Avec Cozy Cloud, nous prônons une approche « self data » en proposant de décentraliser les données personnelles. Chacun est propriétaire de son serveur ou son cloud et les données sont stockées sur une machine identifiée et accessible uniquement par la personne.

Quelle est la plus-value de Cozy Cloud dans la gestion des données personnelles ?

C’est un logiciel qui s’installe sur un serveur personnel, sur lequel l’utilisateur héberge ses données personnelles. Au-delà du stockage de données, Cozy Cloud permet la gestion des e-mails, des contacts, des fichiers et de l’agenda, tout en misant sur l’automatisation des tâches quotidiennes via un système d’une dizaine de connecteurs qui permet d’agréger des données en provenance de sources et d’applications diverses. Cette mise en relation permettra par exemple à l’utilisateur de lier des factures à des opérations bancaires, créer un programme de fitness personnalisé grâce aux informations issues de plusieurs objets connectés, etc. L’objectif principal est de « dégoogliser » sa vie numérique et reprendre le contrôle sur ses données en rééduquant les gens et en leur proposant des services plus innovants que ceux des silos.

Quels sont les objectifs à court et moyen terme pour Cozy Cloud ?

Notre objectif premier est orienté client, et consiste à proposer une offre commerciale pour que chacun puisse louer un serveur personnel avec Cozy préinstallé. Dans un second temps, l’objectif est davantage B to B, avec une volonté d’approcher les grands comptes qui se sentent aujourd’hui menacés par les GAFA. En leur permettant de développer des applications au sein de Cozy, ces entreprises pourront accéder, sous réserve d’acceptation mutuelle et explicite, aux données hébergées sur l’environnement cloud personnel, créant ainsi une intimité numérique avec leurs clients, sans pour autant devoir stocker et gérer ces données.  En d’autre termes, il s’agit de disrupter le disrupteur et d’anticiper la possible désintermédiation en offrant des services innovant que les GAFA ne pourront pas offrir. Le premier acteur à nous avoir fait confiance est la société d’assurance mutuelle MAIF, qui vient d’investir 3 millions d’euros dans Cozy Cloud.

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