Les soft skills, « ce que l’IA ne remplacera jamais » : échange croisé entre deux experts
Intelligences multiples, skills digitales avancées, métiers émergents… BDM a interrogé Hymane Ben Aoun Fleury (Aravati) et Vincent Montet (EFAP) pour décrypter les compétences à développer en priorité à l’ère de l’IA.
À l’heure où l’intelligence artificielle reconfigure en profondeur les métiers du digital, les compétences humaines n’ont jamais été aussi stratégiques. Loin de les rendre obsolètes, la montée en puissance des outils IA révèle au contraire ce que les machines ne pourront jamais reproduire : l’intuition, l’empathie, la capacité à coordonner, à convaincre, à s’adapter à l’imprévu.
Pour mieux comprendre l’impact de l’IA sur les compétences à acquérir pour faire carrière dans les métiers de la communication et du marketing digital, et en savoir plus sur les professions qui émergent, nous avons interrogé deux experts qui accompagnent au quotidien les étudiants et les professionnels du secteur.
Hymane Ben Aoun Fleury, Fondatrice
Hymane Ben Aoun Fleury est une experte reconnue du recrutement dans les métiers du digital. Elle accompagne les grandes entreprises françaises dans leurs transformations digitales et RH grâce à sa connaissance approfondie des tendances du marché et des compétences qu’il exige. En 2004, elle a fondé le cabinet de recrutement Aravati, qui a récemment dévoilé l’édition 2026 de son étude « HR Pulse » sur l’impact de l’IA sur les compétences et les salaires. Et elle est la directrice générale de Humanskills.
Vincent Montet, Fondateur et directeur
Vincent Montet allie près de 30 ans de carrière pédagogique et entrepreneuriale. Ancien cofondateur de l’agence Grenade&Sparks, il a créé il y a plus de 25 ans le premier MBA spécialisé en e-commerce en France. Il a fondé et dirige depuis 2015 le MBA Spécialisé Digital Marketing & Business à l’EFAP (MBADMB) de l’EFAP. Vice-président de l’ACSEL, il copréside également la commission Métiers et Compétences du Collectif pour les acteurs du marketing digital (CPA).
Quand l’IA révèle les compétences humaines
Hymane Ben Aoun Fleury : L’IA a vraiment remis « à la mode » les compétences humaines, c’est-à-dire les compétences relationnelles, les compétences créatives, l’esprit critique… Tout ce qui n’est absolument pas transférable à l’IA. Je dis souvent aux candidats que je rencontre de vraiment travailler sur le développement de ces soft skills, parce que c’est ce qui va leur permettre d’être plus forts et d’utiliser l’IA comme un outil qui va les augmenter.
Ils doivent être capables de faire ce que ne fera pas l’IA, c’est-à-dire de créer du lien, créer une relation, créer de l’émotion.
L’intuition fait aussi partie des soft skills que l’IA n’a pas. C’est quand on observe ce que l’on ressent sans forcément le réfléchir, et qui nous nourrit de toute information permettant de forger une conviction, une idée — c’est cela que l’on appelle l’intuition.
Intelligences multiples : ce que l’IA ne remplacera jamais
Vincent Montet : Si l’expertise m’est « piquée » par l’IA, la grande question est : qu’est-ce qu’il va me rester ? Il y a un penseur américain, Howard Gardner, qui a lancé le concept des intelligences multiples pour aller au-delà de l’intelligence « QI ». Avec l’IA, on peut se dire que, finalement, on assiste au déplacement du curseur de notre humanité.
Dans les intelligences multiples, il y en a quelques-unes à sélectionner :
- L’intelligence visuelle : elle consiste à développer son sens graphique, à observer le réel, à reprendre contact avec la nature, qui sont des éléments fondamentaux. Sans oublier l’optimisation cognitive, qui est la lecture, qui rend libre, persévérant, et qui permet de se projeter et de travailler sur le temps long.
- L’intelligence verbale : c’est la capacité orale, avec la notion de silence stratégique, mais aussi la posture à adopter, alors que l’IA n’est pas dans l’émotion.
- L’intelligence kinesthésique : pour se positionner dans l’espace, à travers la représentation 3D de ce qui nous entoure, avec notre corps, la respiration, le sport ou encore les activités manuelles.
- L’intelligence relationnelle : c’est le rapport à l’autre, et plus précisément l’apport à l’autre. Qu’est-ce que j’amène à l’autre ? Des facultés comme l’écoute active, l’empathie, l’IA ne peut pas le reproduire.
- Et l’intelligence émotionnelle : l’émotion est légitime et peut être une force quand elle est bien gérée. C’est un travail difficile car, dans la gestion de projet, ce qui qui comtpe le plus est la bonne tenue des relations avec les autres.
Skills digitales avancées : les compétences qui font vraiment la différence
Hymane Ben Aoun Fleury : Certaines compétences seront réellement décisives pour les candidats, c’est ce que l’on appelle les « skills digitales avancées ». C’est notamment la capacité à s’approprier rapidement et facilement un outil digital, quel qu’il soit. De nouvelles solutions sortent tous les jours pour résoudre des problèmes concrets : Canva, Notion, et bien d’autres. Il faut être capable de les actionner, de les maîtriser et de les partager. Demain, ce sera un vrai handicap de ne pas avoir cette compétence.
Je pense qu’il sera impossible d’avoir un poste de cadre sans savoir s’approprier un outil digital.
Pour devenir un profil opérationnel et augmenté, il faudra se former techniquement à utiliser des outils, et à intégrer régulièrement de nouveaux types de solutions, sans avoir de freins à cela. Cela nécessite à la fois de la curiosité, mais aussi de l’agilité et de la résilience. Et, en même temps, c’est aussi la capacité à se détacher des écrans, à développer son esprit critique, à travailler sa concentration, son relationnel, pour être un professionnel interactif et pertinent.
Pour moi, les « IA natives » sont un mix de compétences digitales et d’attention.
On voit souvent des jeunes qui arrivent avec un problème et qui le donnent à une IA. L’IA ne le résout pas, et ils sont perdus. Pour le résoudre, il faut lui donner une piste, un axe, lui indiquer ce qu’elle doit chercher, sinon elle va produire de la soupe.
Plus on est bon dans son métier, plus l’IA va nous aider. À l’inverse, moins on est bon et plus l’IA produit des résultats qui ont l’air bien, mais qui sonnent creux.
Apprendre à apprendre et l’hybridation des profils
Hymane Ben Aoun Fleury : L’obsolescence des compétences s’accélère énormément. Apprendre à apprendre devient une compétence clé. Les personnes qui aiment apprendre, qui aiment découvrir de nouvelles choses, sont essentielles pour accompagner la transformation des entreprises. On est en train de revenir à des types de profils qui pilotent un peu tout, qui comprennent, qui essayent, qui testent.
Les métiers sont en train de changer à une vitesse phénoménale et vont être rapidement reconfigurés. Il ne suffit plus d’avoir une expertise verticale forte et un peu de compétences humaines : il va falloir des compétences humaines et, en plus, être capable de croiser tout cela et de faire travailler tout le monde ensemble.
On vit une période hyper intéressante et un peu effrayante, parce qu’elle se percute avec la crise liée à l’incertitude économique et financière. Et c’est ce qui fait le plus mal actuellement. Ce n’est pas l’explosion de l’IA en elle-même qui crée le malaise et le chômage que l’on voit remonter aujourd’hui.
Vincent Montet : Pour beaucoup d’étudiants, le digital serait une hyperspécialisation, alors que c’est en réalité une hypertransversalité. Là où l’IA est la plus mauvaise, c’est dans la gestion de l’improbable et de l’inattendu, parce qu’elle reste de la statistique.
Edgar Morin, notre mentor au MBADMB, avait écrit un article qui s’appelle : « Attends-toi à l’inattendu ». Si, à 20-25 ans, on reste dans la posture estudiantine du type « j’ai un outil, j’ai une expertise, je sais faire et c’est comme ça », on ne va pas s’en sortir, parce que le monde est une succession d’improbables et d’inattendus. Il faut travailler cette posture pour être capable d’agir dans l’incertitude et l’improbable.
Métiers émergents : chef de projet augmenté, profils ops, IA stratégiste…
Hymane Ben Aoun Fleury : Si l’on analyse les métiers qui tendent à émerger, l’expertise de pilotage de projet redevient hyper stratégique. La fonction de chef de projet, qui était un peu has-been, est à nouveau centrale dans les entreprises. On voit maintenant les métiers d’ops (support d’ops, sales ops, marketing ops), avec des experts qui accompagnent les équipes dans la gestion de leurs outils, dans la façon de nourrir l’IA, de veiller à la qualité des données qui sont déversées sur les plateformes. Ce sont de nouveaux métiers qui correspondent à des profils à l’aise avec la technique.
On voit également un métier que j’ai appelé « IA stratégiste », ou « consultant IA » : c’est un professionnel qui est capable de faire travailler ensemble les équipes métier pour gérer un projet d’IA ou de digitaliser un cas d’usage, par exemple, avec la tech, la DSI, le data office…
L’IA stratégiste va parler les langages de toutes ces personnes pour faire avancer un projet. Ce n’est pas un chef de projet, mais un stratégiste avec une véritable compétence IA, pour incarner et piloter le projet. C’est un énorme besoin, et il est compliqué de trouver ces profils parce que tout le monde en veut et qu’on n’en fabrique pas.
Du côté des salaires, le marché était à peu près à +3 % l’année dernière dans le digital. Les experts IA, qui ont une vraie compétence data et IA, avec de l’expérience, sont ceux qui peuvent le plus tirer leur épingle du jeu. Les métiers de la tech, de la cybersécurité et de l’infrastructure recrutent beaucoup et ont beaucoup de mal à trouver des experts, malgré des salaires assez hauts.
Avec l’émergence des métiers d’ops, qui est assez frappante depuis le début de cette année, on constate que les profils peuvent demander ce qu’ils veulent parce qu’ils ne sont pas nombreux à maîtriser cette expertise avec de l’expérience. Ce sont généralement d’anciens Sales ou marketeurs, avec une plus grande appétence vis-à-vis des outils, et qui ont endossé ce rôle en plus de leur poste. Ce sont des profils qui valent de l’or aujourd’hui !
Illusion de la productivité IA : l’opportunité de se réinventer
Hymane Ben Aoun Fleury : Nous sommes actuellement dans une phase où les financiers ont repris un peu le pouvoir dans les entreprises. On leur a vendu une amélioration de la productivité de 30 à 40 %, donc ils veulent réduire les effectifs dans ces proportions. Pour l’instant, ce n’est pas vrai, car cela ne fonctionne pas de cette manière.
Oui, l’IA améliore la productivité, avec un gain de temps pour les collaborateurs sur des tâches relativement chronophages, mais les investissements et le coût des outils pour y parvenir sont significatifs. L’équation n’est pas encore résolue à ce niveau-là.
Ce qui est également frappant dans nos observations, ce sont les seniors qui sont souvent plus efficaces avec l’IA que les jeunes, pour l’instant. Il faut injecter de la compétence, de l’expertise dans des outils pour produire quelque chose de pertinent. L’IA ne brainstormera jamais. Tout ce qui relève de l’intelligence collective, comme le fait de réunir plusieurs personnes autour d’une table, de penser à voix haute, de résoudre un problème ensemble, ne peut pas se faire avec de l’IA.
Mon conseil : il ne faut pas aller vers des métiers faciles à « IAiser », mais se servir de l’IA pour développer des compétences fortes et être des pilotes de projets.
Vincent Montet : L’IA fait en effet tomber les tâches les plus ingrates, avec quand même une nuance, car c’était quand même ce que faisaient beaucoup les juniors jusque-là. Le bassin d’emploi des juniors se resserre. Mais quand le marché va repartir, les entreprises recruteront des profils qui sauront encadrer un projet, qui pourront embarquer une équipe et être responsables de la délivrabilité d’un sujet dans son ensemble.
C’est la raison pour laquelle, dans notre MBA Spécialisé Digital Marketing & Business à l’EFAP, les profils que nous recrutons sont complètement hétérogènes : ce sont des graphistes, des scientifiques, des juristes, qui vont prendre le digital et l’IA pour se réinventer. En suivant notre programme, ils deviennent ces nouveaux chefs d’orchestre.
Nul n’est irremplaçable. Il faut vraiment avoir cette posture : « qu’est-ce que je crée comme valeur », c’est essentiel ! Les jeunes diplômés doivent se rendre compte que ce ne sont pas les classements qui comptent, ni le parchemin du diplôme. Quand on a 25 ans aujourd’hui, cette remise en question est fondamentale pour durer jusqu’à sa retraite.
Vous souhaitez en savoir plus sur le programme du MBADMB et découvrir les opportunités d’emploi qui vous sont offertes dans ce secteur ? Inscrivez-vous dès maintenant au prochain webinar de l’EFAP, qui se déroulera jeudi 5 mars 2026 à 18h30 en ligne.
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