Identité numérique, entre liberté d’expression et vie privée : interview de Jean-Marc Manach

jmm plageJean-Marc Manach est formateur et journaliste. Il travaille notamment pour Vendredi.info, dont il gère la partie Netosphère, pour InternetActu, pionnier de la veille sur l’innovation numérique et pour LeMonde.fr, qui n’a plus besoin d’être présenté. Également blogueur, vous avez pu le lire sur Rewriting, Bug Brother et dans le cadre des Big Brother Awards. Ses sujets de prédilection comprennent la société de surveillance et le rapport à la vie privée, sur lequel il a signé un article remarqué il y a peu. Dans cette interview, il revient sur le problème de l’exploitation des données personnelles, l’espace de liberté d’expression que constitue Internet et la prise de conscience qui doit être faite par le grand public. Un grand merci à lui pour cette contribution passionnante à cette semaine spéciale Identité numérique.

  • Plusieurs faits récents, couplés à un traitement journalistique alarmiste, ont fait ressurgir le spectre de Big Brother sur le web. Les internautes ont-ils des raisons de se méfier de l’exploitation de leurs données personnelles ?

Oui et non. C’est tout le problème que je pose dans l’édito « La vie privée, un problème de vieux cons ». D’un côté, les internautes ont envie de s’exprimer. Un des points forts d’Internet est la concrétisation d’un droit, la liberté d’expression, que l’on a depuis 1789 mais qui a longtemps été réservé aux journalistes et aux gens de pouvoir. Aujourd’hui, tout le monde peut prendre la parole. C’est une avancée dans le bon sens. Le problème est que des gens ont comme métier d’agréger des données personnelles et peuvent s’en servir à des fins intéressées. Un blogueur présent dans nos locaux racontait tout à l’heure que du fait de son engagement politique aux dernières présidentielles, il ne trouve pas de travail. Dès qu’un employeur potentiel tape son nom dans un moteur de recherche, il voit pour quel candidat politique il a fait campagne et préfère éviter d’avoir une graine de syndicaliste dans son équipe. Des exemples comme celui-là, il y en a à foison.

La question n’est pas seulement celle des données personnelles mais aussi celle de la liberté d’expression. Est-ce parce que des gens se servent de façon inappropriée de nos données personnelles que nous devrions nous taire ? Va-t-il falloir brider la liberté d’expression de peur de se voir espionner ? Un parallèle peut se faire avec la libération sexuelle. Pendant très longtemps, il était très mal vu qu’une femme se promène toute seule, se maquille ou porte des minijupes. Des féministes sont arrivées, ont fait la libération sexuelle, et les mœurs ont évolué. C’est désormais acquis et naturel, c’est devenu un droit fondamental dans notre société. Donc oui, il faut avoir peur de l’utilisation qui peut être faite de notre liberté d’expression et donc de nos données personnelles, mais le problème ne vient pas de nous, internautes. Il vient de ceux qui veulent les utiliser à des fins néfastes. Il faut donc changer la donne, faire évoluer notre société de l’information pour qu’il soit considéré comme naturel et normal d’exprimer ses idées sans que cela puisse pour autant se retourner contre nous.

  • Ce changement doit-il passer par la législation ou par l’évolution des usages et des mentalités ?

Les deux ! Les gens doivent apprendre à gérer leur réputation et à se construire une identité en ligne. Il ne faut pas hésiter à avoir plusieurs profils, à prendre des pseudonymes pour protéger certaines informations qui peuvent leur nuire. Une évolution de la société de l’information est également nécessaire. Faut-il passer par une évolution législative ? Je ne sais pas exactement comment cela peut se passer. Un groupe de travail au sein de la FING dénommé Identités actives a actuellement une réflexion sur la loi informatique et libertés 2.0. Ils se demandent notamment s’il ne faut pas introduire le droit au mensonge et le droit d’utiliser des outils pour bloquer les logiciels espions et les outils d’agrégation de données personnelles mis en place par certaines sociétés, « services » ou administrations dont le métier est de s’intéresser à nos données personnelles. Cela permettrait de se protéger et de décriminaliser le fait de se défendre.

  • Un projet est actuellement à l’étude en Angleterre. Il s’agirait d’intégrer Twitter, le blogging et les réseaux sociaux dans le programme des élèves d’écoles primaires. Une telle initiative est-elle nécessaire ?

Les jeunes n’ont pas besoin d’un prof pour leur apprendre à utiliser internet. Ils ont plutôt besoin d’avoir accès à Internet pour apprendre tout seul. Par contre, il serait intéressant d’obliger les professeurs et les politiques à utiliser Internet. Ils sont en position de force, détiennent le pouvoir, et beaucoup ne savent pas du tout ce qu’est Internet. Ils prennent pourtant des décisions qui vont avoir un impact sur les internautes. Du côté législatif, et par rapport à la fracture numérique, il serait également intéressant de donner la possibilité à tout enfant d’avoir accès à un ordinateur et à une formation s’il en a besoin. Le problème principal est de trouver des formateurs qui maitrisent suffisamment bien cet outil. Il n’y a malheureusement pas de Christelle Membrey dans tous les collèges de France. D’ici une dizaine d’années, le problème se posera sans doute moins. Des expériences sont mises en place aux États-Unis où des enfants/adolescents aident les enseignants. Ce sont les référents informatiques de la classe, cela renverse le statut d’autorité. C’est intéressant, cela valorise l’adolescent.

big brother

  • Quels sont les principaux risques pour les prochaines années en matière d’identité numérique et de vie privée ?

L’absence de conscience politique et de maîtrise de l’Internet de ceux qui décident. Dès le lendemain du 11 septembre, on a commencé à mettre en cause Internet car les terroristes avaient utilisé le réseau pour préparer les attentas. On s’est aperçu depuis que c’était complètement faux. Pourtant, Internet a été placé sous surveillance dans les mois qui ont suivi. On assiste à une diabolisation du web depuis des années. On le voit encore aujourd’hui avec Hadopi. Il y a des atteintes répétées aux libertés qui modélisent une société de surveillance. La société de l’information est pour moi un espace de liberté, pas un espace de surveillance. En démocratie, on parle de présomption d’innocence, pas de présomption de culpabilité, or, sur l’internet, nous sommes surveillés, et présumés suspects. Un autre problème est la prise de conscience des internautes sur ces questions de libertés. Ils doivent exercer une pression face aux entreprises privées qui soit telle que ces dernières ne puissent que respecter leurs clients. Le problème se pose avec Facebook ou Google. Il est nécessaire d’avoir un contre-pouvoir pour qu’ils ne deviennent pas des « littles brothers ». Par exemple, aux Etats-Unis, les autorités n’ont pas le droit de placer les américains sous surveillance. Par contre, ils ont le droit d’aller voir Google, Facebook ou des prestataires privés pour obtenir les données qu’ils ont en leur possession. C’est une sorte de privatisation de la possibilité d’espionnage systématique des gens. Ces entreprises devraient être les meilleurs défenseurs des libertés. Ce n’est pas tout à fait le cas.

  • Par quels moyens cette prise de conscience peut-elle se faire ?

Il faut que l’information circule, que cela devienne quelque chose de normal. On peut comparer cela à l’exemple de la ceinture de sécurité. Pendant des années, ce n’était pas du tout un réflexe de la mettre. Quand la loi l’a imposé, les gens ont protesté. Quelques années après, c’est devenu un réflexe. Cela doit également le devenir pour les internautes. Cela va aussi passer par des accidents de la route. Certains vont être malheureusement humiliés sur la place publique et voir leur vie privée exposée au grand public. Ce seront des exemples à ne pas suivre. Tant que les gens ne prennent pas les précautions pour se protéger eux-mêmes, il y aura des sorties de route. Je n’ai bien sûr pas envie de provoquer ces accidents. Je constate juste qu’il y en aura et qu’ils vont peut-être aider les gens à prendre conscience des risques. Cette nouvelle technologie fait que la liberté d’expression et de circulation est plus forte que jamais. Cela a été tellement rapide que les mentalités n’ont pas suivi. Nos sociétés doivent donc évoluer pour digérer et encadrer toutes ces libertés offertes.

  • Un mot de la fin ?

C’est assez paradoxal. Je fais partie des Big Brother Awards et je m’intéresse aux technologies de surveillance et de vie privée depuis de nombreuses années. Je suis assez défiant envers les gens qui disent « Faites-moi confiance ». Non, on ne peut pas avoir confiance aussi simplement. En même temps, j’ai l’impression que c’est ce que je viens de dire à propos d’Internet… Pour avoir confiance, il faut avoir de la défiance. C’est assez complexe. Nous n’en sommes qu’au début, on ne sait pas comment cela va évoluer. Il y a encore beaucoup de choses à comprendre et à faire. C’est extrêmement important de s’y mettre dès maintenant pour ne pas rater la marche.

Vous pouvez retrouver Jean-Marc Manach sur :

Bug Brother
Rewriting

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Commentaires

  1. Véronique
    27 mars 2009 - 18h53

    Merci, passionnant en effet. J’aime bien le mot de la fin car il me semble que oui, c’est souvent paradoxal notre rapport à Internet.
    Et puis, concernant les changements de société, l’éducation, le rapport au politique aussi: nécessité de communiquer, d’être, -sans doute- pédagogique encore et encore afin de faire connaître l’outil ses impacts et ses enjeux.

  2. pascale
    27 mars 2009 - 19h30

    Bon, j’ai fait mon papier « la web attitude »;
    ça vaut que tu rajoutes mon lien sur mon nom sur ton billet: « Espoir, bookmarking et énergies renouvelables : actualité des blogs emploi de l’Est »? 😀

  3. yves
    30 mars 2009 - 10h11

    Excellent article.
    Et en effet, on ne peut pas tout avoir. Il y aura forcément des sorties de routes. Certainement le prix à payer pour une liberté. Mais cette dernière finalement, ne sera t’elle pas « contrôlée » par une reflexion qui « tuera » la spontanéïté…???
    Tout est paradoxe sur le net dès qu’on parle d’identité numérique…

  4. Antoine Dupin
    13 août 2009 - 21h24

    Très bon article, que ça a dire. J’aime bien dire que le web c’est comme si des voyeurs se promenaient sur des plages de nudites 🙂

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