Moi, Avatar

Poursuivons notre débat du mois consacré à l’identité numérique avec la contribution de Yann Leroux, psychologue, sur l’identité portée par nos avatars en ligne…

Yann_Leroux_by_Enikao.jpgYann Leroux est psychologue et psychanalyste, Il blogue principalement sur les mondes numériques sur Psy et Geek mais vous le trouverez aussi facilement ailleurs. Vous pouvez, entre autres, le suivre sur son compte Twitter.

Des paquets de mer entrent dans la barge de débarquement. A coté de moi quelqu’un vomit tripes et boyaux. Les visages sont fermés. Un officier gueule des ordres que personne n’entend. Bientôt, nous allons toucher le sable de la place. Une brise agite ma toge alors que je harangue la foule. Je suis penché devant le plan d’aménagement de ma ville. Je suis à Omaha Beach. Je suis en Provence. Je suis à Iwo Jima. Je suis à Rome. Je suis Rastofire, guerrier, sénateur et maire entre mille autres choses.

On a longtemps cru que les identités en ligne étaient des manières de s’évader de soi. L’Internet était alors une destination lointaine et ses usagers des aventuriers. Le réseau nous entoure maintenant d’un cercle étroit, il accompagne nos faits et gestes quotidiens, et non plus uniquement nos jeux. L’identité en ligne apparait moins comme un masque et davantage comme une interface entre des mondes différents. Nos identités en ligne sont nos ambassades dans le cyberespace. Elles nous précédent en ligne, comme lorsque nous mettons en avant notre adresse email pour nous inscrire à un service. Elles sont également ce que nous laissons en arrière comme les vieux blogues ou les comptes abandonnés. Elles sont alors comme des fosses à goudron qui capturent des moments de nos vies.

Ces identités en ligne sont portées par les adresses email, les adresses I.P., les logins et identifiants utilisés sur différents services, mais aussi par la longue traine de mises à jour sur les services de géolocalisation, de curation ou tout simplement les discussions et les actions ( » j’aime « ,  » partager « ) que nous avons en ligne.

L’identité en ligne est toujours double. En effet, elle comporte une face tournée vers l’espace social et une face tournée vers soi. La face tournée vers l’espace social utilise les codes symboliques de la culture considérée tandis que la face tournée vers soi utilise les codes symboliques de la pensée de la personne considérée. Par exemple, l’image d’un lion utilisée en image de profil sera toujours associée à la force, la puissance, la majesté ou la suprématie. Cette symbolique reste toujours vraie mais la personne peut utiliser cette image pour des raisons tout autres. Elle peut commémorer le souvenir d’une sortie au cirque avec ses parents et l’émoi suscité par le numéro du dresseur. L’utilisation d’une identité en ligne est ainsi sous tendue par un travail psychique dont l’image ou le nom n’est que la partie manifeste. Ce travail psychique met en relation des éléments internes (souvenirs, pensées, émotions) avec des éléments externes (valeurs, symboles, mythes). L’identité en ligne fonctionne comme une charnière dans laquelle des éléments personnels, intimes, ou inconscients de soi sont mis en contact avec d’autres psychés.

La dualité de l’identité est bien représentée par l’adresse email qui se décompose en deux parties. A droite de l’arobase, l’email relie à un fournisseur, aux images et valeurs qui lui sont liées. A sa gauche, l’email reflète des éléments personnels puisque la succession des caractères est choisie par la personne. Même une structure du type prénom.nom dit quelque chose de soi : l’attachement au prénom donné par les parents, au nom de la famille, et à la nécessité séparer/attacher sa personne à sa famille avec un point.

Avatars et types de personnalité

Curieusement, alors que l’intérêt des internautes est grand sur la question des relations entre les avatars et les types de personnalité, les psychologues ont produit peu de recherche sur ce domaine. Le rapprochement effectué par John Suler dans sa Psychologie du Cyberespace est donc resté isolé.

John Suler spécifie les avatars en fonction des effets qu’ils peuvent produire sur le récepteur. Il distingue les avatars :

  • Narcissiques : thèmes de pouvoir, de perfection, de grandeur. Ils sont utilisés pour leur capacité à générer de l’admiration, et le sentiment d’être  » spécial  » et  » privilégié « 
  • Schizoïdes : thèmes de solitude, d’indifférence, d’abstraction. L’accent est mis sur les processus intellectuels et l’avatar comporte peu d’indice de chaleur ou de tendresse.
  • Paranoïdes : méfiance, isolation, hypervigilance, blâmes ou accusations, froideur, absence d’humour, argumentations
  • Dépressifs : thèmes d’obscurité, de perte, faible estime de soi
  • Maniaques : thèmes de grandiosité, d’impulsivité et d’énergie
  • Masochistes : thèmes autodestructeurs tournant autour du  » mauvais self « 
  • Compulsifs / Obsessionnels : thèmes sérieux portant des idées de contrôle et de contrôle et montrant un grand souci du détail et des règles
  • Psychopathes : thèmes transgressifs avec peu de marque de honte ou de culpabilité
  • Hystériques : thèmes renvoyant à la recherche d’attention, la séduction, la dramatisation, l’émotion et la dépendance
  • Schizotypiques : thèmes de distance, d’indifférence, pensée magique, superstition, caractéristiques très spécifiques

La typologie de John Suler doit être spécifiée : ce n’est pas parce qu’une personne utilise un avatar  » narcissique  » qu’elle est une personnalité narcissique. C’est bien plus probablement qu’elle explore pour elle des aspects du narcissisme ou qu’elle explore l’effet que l’exposition d’éléments narcissique peut avoir sur les autres. Dans les deux cas, ce qui importe, c’est la relation que la personne noue avec l’identité en ligne qui la représente.

L’identité en ligne pour représenter et l’identité en ligne pour s’immerger

Nous avons deux façons d’intérioriser nos expériences. La première est de nous les représenter. Nous les faisons alors apparaître en pensée et en images dans notre conscience, et en mots lorsque nous partageons cette expérience avec d’autres. Cette re-présentation est une manière de faire apparaitre à nouveau une expérience, de la vivre autrement, et donc de nous l’approprier. Cette appropriation peut aussi se faire en vivant pleinement l’expérience en question. Ce qui est alors privilégié, c’est moins la pensée et les images que les émotions et les sensations. Ces deux expériences du monde sont intimement liées : se re-présenter une situation passée peut rappeler les émotions et les sensations qui y étaient liées, tandis que les émotions appellent toujours des mots pour les représenter.

Nos identités en ligne nous permettent également d’effectuer ce travail d’intériorisation. En ligne, nos identités sont tout d’abord nos représentants. Elles sont les commodités par lesquelles les autres peuvent interagir avec nous. Elles sont aussi ce que nous souhaitons mettre consciemment et inconsciemment en avant. En ce sens, les identités en ligne sont ce que nous mettons au devant de nous afin de mieux l’intérioriser. Avoir un nom de guerrier, afficher son métier, ou son affiliation à une organisation caritative sont des façons de mieux comprendre les désirs d’agression, de protection, de réussite sociale ou de soin. Chaque action effectuée avec cette identité est une façon de mieux faire face à ses désirs et ses idéaux.

L’intériorisation peut se faire aussi par l’immersion dans un imaginaire. Peu de personnes ont encore l’expérience de recevoir l’eau glacée de la Manche un jour de juin 1944. Pourtant, ce jour est d’une importance cruciale dans notre historie. Jouer à être un soldat le jour du débarquement permet d’approcher cette expérience et de la comprendre autrement que dans des livres d’histoire. Plus généralement, l’immersion ne concerne pas l’histoire collective mais des éléments d’histoire personnelle. Une photo prise pendant les vacances utilisée en profil sur Facebook sera une occasion de se replonger dans les bons moments des vacances. L’image d’un proche décédé récemment peut aussi participer au travail du deuil car elle est un rapprochement avec le disparu. En ce sens, elle maintient une intimité qui n’est plus possible et elle rend moins cruelle la disparition de la personne. Elle prépare également à la séparation puisque cette image sera elle aussi tôt au tard abandonnée.

Le réseau Internet permet de stocker, de transformer et des distribuer des identités. Il est une plateforme où le travail de représentation de soi peut se faire. Ce travail mêle des éléments intimes, personnels ou inconscients en les portant sur une scène publique puis les réincorpore après qu’ils aient été validés par d’autres. Ce circuit  » extimisant  » (Tisseron, 2001) aide à la construction de l’estime de soi.

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