Le datajournalisme, enjeux et perspectives : interview de Nicolas Kayser-Bril

owniEn février dernier se déroulait à Rennes le Cap Com, rencontres nationales de la communication et des technologies nouvelles. Pour conclure les trois jours de débats et de présentation, Nicolas Kayser-Bril avait remplacé au pied levé Fabrice Epelboin. Son intervention sur Wikileaks avait captivé l’auditoire. Cela nous a donné envie d’aller plus loin en interviewant Nicolas sur son thème de prédilection. Ce dernier est en effet en charge du pôle datajournalisme chez l’excellent site Owni. A ce titre,il produit des applications de journalisme augmenté de données et de code et met en place des actions de crowdsourcing et des serious games. Je vous invite à lire ses nombreuses contributions passionnantes. Dans cette interview, Nicolas revient sur le l’état du datajournalisme en France, ses spécificités, son avenir mais aussi sur le crowdsourcing. Probablement une des interviews les plus intéressantes que nous avons eu l’occasion de publier avec celles de Jean-Marc Manach. Bonne lecture !

Pour commencer, peux-tu te présenter ? Quel est ton parcours, quelles sont tes spécialités en tant que journaliste ?

Je n’ai jamais fait d’école de journalisme ni d’école d’informatique, mais des études d’économie. Avec l’économie, j’ai fait pas mal de statistiques et de gestion. J’ai par ailleurs fait du journalisme en stage, je m’intéresse personnellement à la culture de la blogosphère et du web en général. C’est de cette façon que je suis devenu datajournaliste : il s’agit de faire du journalisme avec beaucoup de chiffres. J’ai également appris le code et le développement en autodidacte, à créer des applications web qui combinent des chiffres, du développement et du design, dans un but journalistique. C’est un peu par hasard que ce mélange des compétences a réussi à créer quelque chose, et également parce que j’ai rencontré des personnes qui ont vu qu’il y avait une opportunité.

Tu es identifié comme un des grands spécialistes en datajournalisme. Est-ce que tu peux nous expliquer de quoi il s’agit ?

Un des seuls, surtout ! Le datajournalisme, pour moi en tout cas, c’est toute une réflexion sur la forme du journalisme : « comment je raconte des histoires sur Internet ? » Pour moi, mettre du texte, des hyperliens et des images, ce n’est pas du journalisme web, mais simplement du journalisme papier appliqué au web. On peut aller beaucoup plus loin dans la visualisation, dans la gestion des interactions avec les utilisateurs, dans la remontée d’information. Par exemple, chez Owni, on construit quotidiennement des web app pour présenter l’information de manière différente. Il y a une problématique de la forme mais aussi du fond, où il y a tout un travail sur les chiffres qui doit être fait par les journalistes aujourd’hui. Nous sommes dans une société où tout est de plus en plus mesuré, où il y a une idéologie de la performance qui fait qu’on a besoin d’indicateurs. Ces indicateurs sont chiffrés. On assiste une production de données croissante. Les journalistes, s’ils veulent garder leur rôle d’observateur du présent et de la société, doivent se mettre à la page et apprendre à déchiffrer tout cela. Pour ça, il faut des connaissances en statistiques, en math, des choses très basiques mais qui nécessitent une familiarité avec les chiffres.

Ca demande donc des compétences propres autres que purement journalistiques ?

Pour moi, ça fait justement partie des connaissances journalistiques, tout comme un journaliste doit à peu près savoir comment se passe le processus législatif s’il veut pouvoir suivre un peu la politique. Il faut qu’il connaisse un minimum les statistiques pour couvrir l’économie, la société. Il y a plein d’études qui nous disent « 70 % des Français aiment ceci, aiment cela » Pour décoder ce langage là, il faut des compétences un peu matheuses, qui pour moi font partie intégrante du cursus journalistique.

On parle de plus en plus du datajournalisme Est-ce que c’est lié au Web qui est un support qui s’y prête bien ?

Pas forcément. Le datajournalisme en tant qu’aptitude à analyser des chiffres date de bien avant le web. Il remonte en effet aux années 50-60, avec le développement de l’informatique. Certains journalistes ont été voir des chercheurs en sciences sociales et se sont dit que ça pouvait être bien d’appliquer le même genre de méthodes à leurs enquêtes. Le premier, c’est Philip Meyer en 1967, qui, après les émeutes à Détroit a interviewé les participants et leur a demandé leur niveau d’éducation. Il a réussi à montrer, en faisant une simple corrélation, qu’on avait autant de chances de se révolter qu’on ait été diplômé ou non. Ca mettait à mal toutes les analyses qu’on avait faites des émeutes, qui disaient que c’étaient uniquement les pauvres qui s’étaient révoltés. C’est un exemple tout bête, mais qui montre que le journalisme de données n’a pas tant à voir avec Internet qu’avec l’informatique en général. Cette puissance de calcul qui était autrefois réservée aux chercheurs en sciences sociales est aujourd’hui à la portée de tout le monde, et n’importe qui peut faire ses analyses, ses enquêtes à partir de chiffres. C’est sûr qu’Internet aide beaucoup pour rendre disponibles ces chiffres, mais à la base c’est vraiment une question de puissance de calcul, qui vient avec la microinformatique.

Finalement, le web donne peut-être plus de visibilité à certaines initiatives…

Ce n’est pas le facteur déclenchant de ce datajournalisme là. Maintenant, si on parle de la forme que j’ai évoquée tout à l’heure, c’est-à-dire la possibilité de faire du crowdsourcing, remonter des informations depuis les internautes, depuis les téléphones portables, demander comment ça se passe sur Twitter… dans ces cas là, effectivement, la mobilité et Internet sont fondamentaux.

Tout à l’heure, tu disais à juste raison que tu es l’un des seuls à t’intéresser autant à ce sujet là en France. Pourquoi si peu ?

Je ne connais pas assez les pays étrangers pour pouvoir en juger, mais je crois qu’en France il y a une tradition du journalisme de plume qui est très ancrée. D’ailleurs, parmi les recrutements dans les écoles de journalisme, il y a très peu de profils scientifiques, de personnes qui viennent de l’économie et des sciences dures. C’est quelque chose qui est spécifiquement français, parce que dans les universités américaines, cela fait 2 ans ou plus que des cursus de journalisme faits pour les développeurs et les matheux ont été ouverts. Je pense que cette tradition de journalisme de plume est spécifiquement française, et c’est ce qui explique que les journalistes français ont du mal à s’y mettre.

C’est amené à se développer au cours des prochaines années quand même ?

Bien sûr ! Il y a une grande ébullition à ce sujet, avec la crise des médias en général où tout le monde essaie de réinventer des process du journalisme. Les médias sont quand même très ouverts. L’hypothèse que j’avançais sur le journalisme de plume est tout de même à prendre avec des pincettes, car les journalistes dans les autres pays ont beaucoup de mal à s’y mettre aussi. Ce sont des problématiques que l’on retrouve un peu partout. Les Américains sont en avance, mais c’est peut-être pour d’autres raisons, notamment grâce à la culture de l’innovation américaine. Mais il y a beaucoup de choses qui se font, beaucoup de choses qui bougent, beaucoup de gens qui ont envie de faire des choses… des choses concrètes se font quand même !

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Tu parlais justement de journalisme de plume et des journalistes qui ont du mal à évoluer, est ce que ça ne serait pas dû à certaines compétences qu’il faut avoir et que tout le monde n’a pas ? Tu parlais de rigueur scientifique, de statistiques, de maths… Est-ce qu’il y a des compétences particulières qui ne sont pas forcément retrouvées chez les journalistes, et qu’il faut avoir pour se lancer dedans ?

En effet, l’esprit scientifique de base et quelques connaissances en maths sont très importants. Et encore une fois, je n’ai personnellement pas de compétences particulières en mathématiques, juste l’envie et la gymnastique intellectuelle adéquate. Quand on voit des chiffres, il faut être capable de faire un pourcentage ou de calculer une évolution, avec les bons outils : la connaissance d’Excel est très utile par exemple. Il faut être également savoir à qui s’adresser quand on est dépassé au niveau des compétences. Je connais plusieurs statisticiens que je peux appeler, quand je fais une analyse et que je me demande si elle est juste ou pas. C’est exactement ce que font les journalistes dans plein d’autres domaines, il faut juste l’appliquer à cette structure là. Pour parler journalisme web au sens large, c’est sûr qu’on a eu pour le coup un mépris de la technique qui a duré quand même assez longtemps, et qu’il y a encore chez certains journalistes : ce refus de faire des choses techniques, de ne pas voir que sur le web la technicité et le contenu sont complémentaires. Il y a quelque chose de sociologiquement très intéressant, mais je ne suis pas spécialiste des rédactions traditionnelles.

Tu as commencé tout de suite dans le Web, à Owni ?

Avant, j’avais fait des stages, j’avais aussi travaillé un peu en freelance, mais toujours sur le web. Pas forcément chez des pure players : j’avais commencé en communicant à l’Etat major de l’armée de l’air, après j’ai bossé au Soir, à radio free Europe, au Daily Mail… Que des médias traditionnels !

Est-ce qu’on peut dire que d’une certaine manière, les chiffres sont plus dignes de confiance que des articles plus littéraires mais plus branchés story telling ?

On peut manipuler les chiffres aussi bien que les mots ! Par exemple, on entend parfois dire que les chiffres c’est génial, c’est la pureté, qu’il n’y a pas de biais… Des conneries monumentales ! On peut prendre un exemple avec ce marronnier : les chiffres de la délinquance. On sait très bien qu’ils sont manipulables, que tout dépend du préfet qui a donné des objectifs, des policiers… On est clairement dans la subjectivité du chiffre. Bien sûr, les chiffres sont collectés par les machines, mais il y a quelqu’un qui programme ces machines pour les collecter d’une manière ou d’une autre donc il y a forcément une subjectivité. C’est pour cette raison qu’il s’agit bien de journalisme et pas de gestion de données. C’est parce qu’il y a un regard critique à avoir sur la manière dont les données ont été collectées, dans quel but, par qui, quand, pourquoi, comment : on retrouve les fondamentaux du journalisme. Mais on y ajoute ce prisme du chiffre, cette nécessité d’être à l’aise avec les chiffres.

De manière globale, quel va être l’avantage du datajournalisme par rapport aux autres types de journalisme ?

Je ne suis pas certain qu’on puisse parler simplement d’un avantage. Pour reprendre l’exemple de la délinquance, ce n’est pas un avantage, c’est une nécessité. Si je suis journaliste et que je veux traiter les chiffres de la délinquance, il faut que je puisse vérifier les chiffres du gouvernement, les déconstruire, refaire le travail, faire des ratios, des pourcentages… Ce sont seulement des réflexes à avoir. Il suffit de regarder le nombre d’articles qui sont construits à base de chiffres qui ne sont pas vérifiés : les journalistes aujourd’hui, dans beaucoup de cas, reprennent les chiffres sans les contrôler. Et c’est très dangereux, parce que toute la dimension de vérification de l’info disparaît.

C’est peut-être lié aussi au rythme qu’on pousse les journalistes à avoir maintenant : produire plus d’articles par jour, et donc moins de temps pour vérifier.

Bien sûr, il y a cette dimension là aussi. Maintenant, je ne suis pas certain qu’avec plus de temps, tous les journalistes alloueraient leur temps à la vérification des chiffres. C’est une question d’habitude, d’éducation etc. Je voyais ça quand je faisais des formations de datajournalisme dans les écoles : ces réflexes de critiquer les chiffres leur viennent pas à l’esprit des étudiants.

Tu parlais de crowdsourcing tout à l’heure justement : est-ce que tu as des exemples où crowdsourcing et journalisme peuvent être liés, particulièrement sur tout ce qui est journalisme de données ?

Le meilleur exemple, c’est ce qu’a fait le Guardian au moment du scandale des notes de frais en Grande-Bretagne. Le Daily Telegraph avait obtenu toutes ces notes de frais, il en avait analysé certaines, et le Guardian s’était procuré toutes les autres. Ils avaient mis en place un système où les utilisateurs pouvaient avoir accès aux notes de frais une par une, et jugeaient de leur intérêt. Du coup, ils avaient réussi à analyser 200 000 notes de frais et à sortir quelques articles à partir de ces données. Donc c’est vrai que ça fait partie de ce qu’on peut faire en mélangeant les compétences en gestion de bases de données, en développement, en ergonomie etc. pour produire de l’information et en y associant les utilisateurs.

Et ça c’est potentiellement applicable en France ?

Bien sûr ! On a fait ça pour les documents de Wikileaks. Ce n’est pas le même système mais il y a eu beaucoup de document et beaucoup d’utilisateurs qui les ont étudiés, et du coup les documents intéressants remontent à la surface. On avait fait il y a un peu plus d’un an une application sur les bureaux de vote, en utilisant les remarques des internautes. Il y a plein d’exemples, qui ne touchent pas forcément au journalisme. Par exemple, la traduction de Facebook a été faite par les utilisateurs. On peut penser également à la recherche de Steve Fosset, il y 3 ans : les internautes ont été mis à contribution pour analyser les images. Cet exemple là est peut-être plus applicable au journalisme, dans le sens où on recherche de l’information qui constitue vraiment l’aiguille dans la botte de foin : mais comme on est plusieurs milliers à le faire, on y arrive. C’est ce qu’a fait Regards Citoyens, au sujet des lobbys et de l’Assemblée nationale. Ils ont obtenu la liste des lobbyistes : ils ont demandé aux utilisateurs d’identifier le nom, fonction etc pour pouvoir ensuite faire une carte de l’influence des lobbys auprès du législateur. Donc oui, le crowdsourcing est faisable en France ; à chaque fois, c’est une question d’interface utilisateur qu’il faut créer, penser, en fonction du but à atteindre. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire en claquant des doigts. Il faut des ressources en développement, quelque chose que les médias français n’ont pas, en général. C’est pour ça qu’en France on a peu d’expérience qui sont faites.

A part certains qui se spécialisent : Owni , vous êtes un peu précurseurs là-dessus.

Mais il n’y a aucun média dans le sens média traditionnel avec une grande audience. Parce que quand on voit ce que fait le Guardian qui a la possibilité de crowdsourcer 200 000 documents en 2 semaines, nous n’avons forcément la force de frappe pour le faire. En Belgique, un journal avait fait appel au crowdsourcing pour lister les meilleurs pistes cyclables en Flandre.Ca parait stupide mais c’est hyper utile pour l’utilisateur de juger l’état des pistes cyclables. En France, on voit mal Le Monde ou Le Figaro lancer ça demain. C’est vraiment une question de ressources, de capacité de développement en interne. Il y a énormément d’opportunités pour les médias à se positionner en intermédiaire, en agrégateur et en diffuseur de l’information, ce qui est un peu leur rôle traditionnel. Les outils pour faire ça ont changé, c’est dommage de ne pas s’avoir s’adapter.

En conclusion, as-tu quelque chose à rajouter sur l’avenir du datajournalisme en France ?

J’espère qu’il sera radieux ! On est content d’avoir de la concurrence, en particulier au sein des rédactions, que les journalistes se forment au datajournalisme. J’espère que dans 6 mois, nos clients auront internalisé tout ce qu’on fait aujourd’hui !

Les articles de Nicolas Kayser-Bril sur Owni
Le compte Twitter de Nicolas Kayser-Bril Le site Owni
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