Identité/identités : faut il tomber dans la schizophrénie ? par Julien Pierre

Julien Pierre Chercheur et consultant, Julien Pierre travaille sur les enjeux de l’industrialisation du traitement des données personnelles, vous pouvez le retrouver sur Twitter via @artxtra et sur carnet de recherche en ligne identites-numeriques.net.

Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ?

Pour l’heure, nous ne répondrons qu’à la première question. Plus exactement, pour éviter toute prétention, nous emprunterons à différents domaines les éléments de définition qu’ils adoptent pour décrire l’identité et ses composants. Et il faudra bien mobiliser tout ça pour arriver à établir la fiche d’identité de l’identité… avant d’en arriver à l’identité numérique proprement dite.

Pour faire simple, on aurait pu commencer avec la définition du Larousse, mais il en donne 5 versions différentes. On n’en conservera que les 2 principales :

– l’identité est le caractère identique de ceux qui sont différents (mais qui partagent une identité, de goûts par exemple) ;

– l’identité est la somme des différences (ou des données) qui composent un individu unique.

Il y a donc une identité par regroupement, c’est-à-dire sociale, et une identité par distinction ou discrimination, c’est-à-dire individuelle.

Si on monte d’un cran la définition et qu’on utilise ce coup-ci l’étymologie, on découvre que ‘identité’ vient du latin -ô surprise- : idem, qui veut dire ‘celui-ci’, qui donnera aussi le mot ‘même’. L’identité est donc le caractère de ce qui est le même. Le même que quoi, on n’en sait rien, le dico s’arrête là. Donc merci et au revoir !

Pour sortir de l’impasse, on doit faire appel aux mathématiques. Et pourquoi les mathématiques ? Parce que si A = B, alors ces « deux objets mathématiques désignent un même objet ». C’est Wikipédia qui le dit ! D’un point de vue social, ça indique qu’Alphonse et Bérénice sont faits pour s’entendre : ils partagent une identité de goûts, ils aiment les mêmes choses, ils s’aiment, c’est les mêmes : identité de regroupement. D’un point de vue individuel, ça indique que A, un ADN correspond à B, un individu unique, qu’une photo égale une identité, qu’un nom égale une personne, etc. : identité discriminante. L’identité est donc la combinaison de 2 familles de composants, individuels et sociaux.

Qu’est-ce qui compose l’identité biologique ? Quels sont les éléments corporels qui permettent d’identifier un individu ?

Sur une photo, un portrait permet de reconnaître le visage d’un proche, ou d’une célébrité. Si la photo est floue, si le dessin est raté, l’individu ne peut être identifié. C’est pourquoi d’ailleurs l’administration est de plus en plus exigeante quant aux photos destinées au passeport ou à la carte nationale d’identité : pas de barbe, pas de lunettes. C’est pourquoi aussi l’administration ne veut plus de cagoules ou de burqa. Lors d’un dépôt de plainte pour agression, la victime se voit présenter un trombinoscope, le fichier Canonge (aujourd’hui informatisé, et aussi connu sous le nom de STIC, système de traitement des infractions constatées), constitué de dizaines de photos anthropométriques de délinquants. Les suspects sont ensuite ‘retapissés’, alignés derrière une vitre sans tain où la victime doit confirmer l’identité. Dans certains cas, c’est un portrait-robot de l’agresseur qui est réalisé. Dans cette procédure, le premier élément sur lequel on travaille, ce sont les yeux.

En effet, on a coutume de dire qu’on reconnait les gens à leur regard, et que ce dernier est le reflet de l’âme. Les yeux porteraient en eux un signal capable de contenir toute l’identité de l’individu. En tout cas, les promoteurs de la biométrie estiment que le scan de l’iris ou de la rétine sont plus fiables que la reconnaissance faciale, mais dont les capteurs peuvent être trompés par une simple photocopie. De plus, l’appareillage nécessaire est coûteux, et il est plus économique de se fier aux empreintes digitales. La dactyloscopie, inventée au XIXème siècle, reste encore aujourd’hui la technique la plus utilisée par les techniciens de la police scientifique pour identifier les individus présents sur une scène de crime. Le FAED, le Fichier Automatisé des Empreintes Digitales, détient les enregistrements de près de 3,5 millions d’individus (chiffres de janvier 2010). Néanmoins, la CNIL, la Commission Nationale Informatique et Libertés, a estimé que les empreintes digitales peuvent être capturées, reproduites, et servir à usurper une identité (how to fake a fingerprint ?). C’est pourquoi elle conditionne le déploiement de solutions biométriques à « un fort impératif de sécurité » : inutile à l’école (même si certaines cantines scolaires ouvrent leurs portes après que les enfants aient été identifiés par un scan de la paume), mais pertinent dans les unités de radiothérapie (pour éviter les erreurs de dosage dans les radiations). Comme alternative, le progrès technologique propose dorénavant d’identifier les individus par le réseau veineux du doigt ou de la main. Idem, la dynamique de frappe sur un clavier (la façon dont on appuie sur les touches) serait propre à chaque individu, comme d’ailleurs sa démarche.

Mais l’ultime composant identitaire est bien entendu celui qui est le siège de notre identité biologique : l’ADN. C’est l’ultime recours pour identifier les acteurs d’un crime (Who are you ? clame le générique des Experts). Par ailleurs, il n’existe pas pour l’heure de système d’information qui s’ouvre après authentification génétique. Les puissances de calcul requises sont trop énormes : seuls en sont capables les serveurs de Google, mis à disposition de la société 23AndMe (propriété de l’épouse de Sergei Brin, co-fondateur du moteur de recherche), et qui propose pour $499 une analyse de votre code génétique (recherche de gènes déficients). L’ADN sert aussi dans les tests de paternité (qui est le père ?) et fait référence à tout ce qui est héréditaire (comme l’ethnicité, item polémique du Canonge et de bien d’autres fichiers). Or on sait depuis le film ‘Bienvenue à Gattaca’ (1997) à quel point l’eugénisme et le déterminisme génétique peuvent être absurde : l’enfant de la Providence (Vincent/Ethan Hawke) peut réussir, les in vitro (Jérôme/Jude Law) peuvent échouer. Malgré cela, il devient possible aujourd’hui d’éliminer certains gènes à la naissance, et partant de façonner l’enfant à naître. La question est de savoir si cette sélection déterminera son caractère, et son identité. Or c’est un choix qui appartient aux parents.

Wordle Julien Pierr

Qu’est-ce qui nous appartient dans notre identité ? Dans quelle mesure est-elle un construit social ?

C’est ainsi qu’on en revient aux composants extérieurs de l’identité : l’ADN qui nous définit est issu de la recombinaison génétique des allèles issus des parents. « C’est tout le portrait de son père ! », s’exclame-ton à la naissance. « Les chats ne font pas des chiens », dit-on plus tard face au mauvais caractère de l’enfant, qui rappelle celui d’un parent (mais lequel ?). Il y a même des théories quand à l’hérédité des caractères acquis. Mais les parents contribuent aussi à construire l’identité de l’enfant en lui transmettant le nom patronymique, et en lui donnant un prénom. On rejoint ici le pouvoir adamique, le pouvoir donné à Adam de nommer les éléments de la réalité (Genèse, 2.19) : par exemple quand, adulte, l’individu intègre une congrégation religieuse, il prend aussi un autre nom (choisi ou imposé), il recouvre une nouvelle identité, souvent dénuée de référence au patronyme. En effet, le nom de famille porte en lui, certes des connotations (genre Patrick Chirac), mais aussi tout un héritage sociohistorique que les arbres généalogiques tentent de retracer. Parallèlement à ça, le capital transmis par les parents est aussi prégnant : qu’il soit économique, social, culturel ou symbolique (cf. Pierre BOURDIEU), on n’échappe pas à ce que nous transmettent nos parents, et on ne fait que reproduire ce que nous avons vécu pendant notre enfance. D’où le terme ‘naissance sous X’, le vide de l’abandon et la fascination pour les enfants sauvages, mais aussi la fatalité du conflit intergénérationnel.

L’identité a donc une composante sociale forte : d’ailleurs, quand on administre un sondage et qu’on cherche à identifier le sondé, on lui demande son nom, son âge, son sexe, sa localisation, et sa catégorie socioprofessionnelle. Ainsi notre métier est un identifiant : le curriculum vitae autant que la carte de visite répondent le mieux aux questions du préambule : Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Et question subsidiaire : Que sais-je faire ? C’est ici que l’identité est la plus discriminante (voir les perspectives du CV numérique), et c’est souvent dans ce registre que se construit notre réputation. Certaines activités imposent une civilité particulière : avocats, notaires sont appelés Maître. Les militaires et les membres du clergé s’appellent par leur grade. D’autres métiers véhiculent des clichés (les profs entre grèves et vacances, les médecins entre marina et club house, etc..). Parfois, ce sont mêmes les uniformes qui identifient : l’agent de police, le vendeur dans les rayons, le travailleur au bord de la route, etc. A l’inverse, le rapport identitaire est autre quand on est client : le contact peut être déshumanisé si l’on devient numéro de compte, quand nos transactions sont ré-exploitées pour un meilleur commerce, quand on est réduit à une grappe statistique du genre Ménagère de moins de 50 ans…

Notre adresse aussi est un identifiant fort : code postal qui déclenche les querelles de clocher ou qui nous fait adhérer à des groupes sur Facebook ; adresse mail dont le pseudo est porteur de sens ; adresse IP qui nous désigne aux sbires de l’HADOPI. Encore plus fort, le lieu de naissance conditionne notre identité nationale (qui fit débat), donc un certain régime social et politique (la démocratie), l’accès à des services publics (la sécurité sociale), l’obligation de devoirs (les impôts), la facilité de circulation (dans l’espace Schengen), etc.

Enfin, l’ensemble de nos activités (non professionnelles), de nos pratiques culturelles peut servir à nous définir : je fais du foot, j’aime la cuisine, je lis beaucoup de polars, je regarde des talk shows, je m’habille en rouge, je suis asocial, etc. Qu’est-ce qui conditionnent ces goûts : mon ADN ? La culture que m’ont transmise mes parents ? La pression sociale ? Ma propre personnalité ?

Que retenir de cette longue liste (non exhaustive) ?

L’identité est un écosystème de données exogènes, réappropriées, incorporées, individualisées. Après un processus pas toujours conscientisé, l’identité est matérialisée dans des signes (ou des objets), que l’individu choisit d’énoncer, ou que les institutions l’obligent à adopter.

Qu’apporte l’identité numérique dans ce panorama ?

Quand on parle d’identité numérique, on doit comprendre identité gérée par une interface numérique et connectée à un réseau. Nous disposons d’autant d’identités que nous évoluons dans des espaces différents : public, privé, professionnel, associatif, amical, etc. Avec Internet, les espaces se multiplient : c’est ce qu’on appelle les réseaux sociaux. Sites de socialisation comme Facebook, forums et sites de rencontres, jeux massivement multijoueurs, univers persistants (comme Second Life). Se multiplie aussi la viralité de nos données personnelles : elles peuvent circuler vite et loin, et presque sans contrôle.

Cette identité en ligne, comme celle qui précède, est mise en signe : le portrait devient avatar, mais l’informatique rend possible une chirurgie esthétique radicale. Je peux devenir drapeau, je peux devenir Brad Pitt, je peux devenir Labrador ou Yamaha 125, je peux devenir un ogre-mage de 12ème niveau, je peux devenir New Beetle et ainsi de suite.

Ce potentiel virtuel s’applique aussi au pseudonyme : je peux devenir abrégé, surnom, je peux devenir un fake (emprunter une fausse identité), je peux être un code postal, un matricule, etc..

Que ce soit dans l’avatar ou le pseudo, je peux combiner des identifiants d’origines différentes : portrait + localisation, nom + goûts culturels. Et je peux multiplier ces combinaisons, je peux en changer aussi souvent que je veux : la quasi permanence des identifiants hors ligne n’est plus une contrainte en ligne. « Sur Internet, personne ne sait que je suis un chien », disait Peter Steiner dans un dessin devenu emblématique de l’identité sur Internet. Je peux fantasmer complètement mon profil sur les sites qui le réclament : mentir sur mon poids et mes mensurations, mentir sur mon salaire et mes responsabilités, mentir sur mon parcours et mes habitudes. A contrario, sans mensonge, je peux apprendre sur moi-même. Une fois cette documentation établie, je peux alors utiliser les logiciels en ligne pour découvrir mes pairs, pour entretenir des liens avec eux, pour échanger.

Quelle schizophrénie ?

Si l’identité se définit par rapport à autrui, la schizophrénie est normale. Si l’identité change en fonction des espaces visités, la schizophrénie est normale. Si elle normale, faut-il alors parler de l’identité comme d’un trouble psychiatrique ? L’identité est par nature l’agrégation de fragments : c’est la réussite de cette fusion qui fait de l’individu un être indivisible (voir du côté de la psychologie, de la psychiatrie et de la psychanalyse). C’est la maitrise des signes liés aux fragments qui rend l’individu visible par les autres (et par lui-même).

A lire également : Enjeux et non enjeux des traces numériques, du même auteur
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Crédit image : Wordle de Julien pierre

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