Identité numérique : ce miroir déformant

Ronan.jpg Ronan Boussicaud est webmarketeur et Community Manager pour l’agence Useweb. Profondément attaché aux relations humaines, il blogue sur « La Psyché du web social« , un site faisant le pont entre la psychologie sociale et le web 2.0. Collaborateur pour le site My Community Manager, il y développe des analyses liées au Community Management et aux médias sociaux. Il partage sa veille qualitative et ses coups de cœur sur son compte Twitter @Rboussicaud. Il intervient aujourd’hui dans le cadre de notre Débat du mois sur l’identité numérique. Merci à lui pour sa contribution !

Nous sommes à présent 7 milliards d’êtres humains sur notre chère planète Terre. Autant d’âmes qui cohabitent et qui espèrent exister socialement, laisser une trace. Au delà de cette concentration d’individus, la question de l’identité est plus que jamais vitale. Dans un monde de plus en plus connecté, l’anonymat est soit une tare, soit une bénédiction.

Nos attentes et besoins restent les mêmes depuis la nuit des temps (comme le démontre la pyramide de Maslow), cependant c’est bien la technologie qui construit des outils faisant évoluer nos usages. « L’homo internetus » que nous sommes devenus a donc une nouvelle identité, un reflet numérique de sa personne qu’il faut entretenir. Même les futurs bébés ont déjà une identité sur le web, c’est dire…

Comment en est-on arrivé à cette quête de l’image ? Quelles problématiques se sont greffées à ce phénomène numérique ? En quoi le web peut-il nous rendre schizophrène ? Pourquoi sommes-nous devenus les marionnettes de cette politique de l’ego ? Comment les plus jeunes perçoivent leur identité sur la toile ?

L’identité comme miroir

Bien avant l’arrivée du média Internet, nous cherchions déjà à modeler notre image pour plaire au plus grand nombre. Et encore aujourd’hui, nous endossons plusieurs costumes en fonction de nos rapports avec nos groupes sociaux IRL (in real life). Famille, amis, collègues, nous adaptons nos comportements à nos interlocuteurs pour nous présenter sous notre meilleur jour.

C’est un phénomène naturel, l’être humain a besoin de se sentir exister aux yeux des autres. Et pour ce faire, il n’hésite pas à mettre en avant des éléments de sa personnalité qui sauront le mettre en valeur. Cette quête de reconnaissance auprès de nos proches est universelle et sera toujours opérante.

Avec l’arrivée du web dit 1.0 (statique), seules les marques pouvaient communiquer et se constituer une identité numérique. Même si les tchats en ligne et autres forums faisaient leur apparition, les premiers utilisateurs (« early adopters ») n’utilisaient pour la plupart pas leur vrai nom. Les pseudonymes étaient légion.

anonymat
C’est bien le web 2.0 qui a permis à tout un chacun de s’exprimer librement et visiblement. Toutes ces interactions et échanges virtuels ont rapidement mis en exergue la possibilité de se forger une image sur la toile. Si je participe activement à la production de contenus pertinents et à l’animation de sites en lien avec mes compétences, pourquoi n’utiliserais-je mon vrai nom ? Le personal branding est né.

Ayant compris que leur identité numérique pouvait leur apporter des bienfaits, les internautes ont rapidement réalisé que valoriser son image n’est pas une tâche très contrôlée, vérifiée. En effet, dans la réalité, notre entourage sait dissocier le vrai du faux car il nous connaît et nous côtoie au quotidien. Mais notre réseau digital est principalement constitué de connaissances ou de contacts professionnels purement virtuels. Ces derniers ne peuvent donc pas vérifier toutes nos allégations sur notre personne. Nous avons donc carte blanche pour laisser libre cours à nos « arrangements ».

Mais l’e-réputation veille au grain…

De nouveaux paradigmes sociaux pour façonner notre identité

L’accès à un média de masse pour consommer de l’information a rapidement donné la possibilité de se forger une identité numérique. Et même si beaucoup de résistants ou de « dépassés » ne cherchent pas à disposer d’une identité sur le web, on se rend compte que le web vous a déjà rentré dans son catalogue. Et oui, la technologie est un train qui ne vous attend pas et qui vous rattrape bien souvent malgré vous.

C’est face à ce constat qu’est apparue la notion d’e-réputation. Véritable buzzword de l’année 2010, ce terme est le témoin d’une démocratisation des outils pouvant nous permettre de gérer notre vie virtuelle. Par e-réputation, on entend l’image que les autres ont de nous sur le web. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas de notre image numérique (celle que l’on souhaite se donner), mais bien de notre réputation numérique (ce que les moteurs de recherche et nos contacts pensent de nous).

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Cette nouveauté met en lumière le fait qu’internet est un livre ouvert et consultable par tous, frappé d’une encre indélébile. Il faut donc surveiller et peaufiner l’image que l’on va véhiculer pour tendre vers nos objectifs personnels et/ou professionnels. Il ne s’agit donc plus simplement de chercher à se valoriser socialement sur le net, mais également de gérer sa propre image.

L’évolution des moeurs et des usages a donc logiquement impacté certains secteurs comme celui du recrutement. Bon nombre d’études démontrent que les recruteurs utilisent Internet pour aller plus loin que le simple CV traditionnel. Cette attente révèle la nécessité pour les candidats de se construire une identité numérique en adéquation avec leurs projets professionnels pour sortir du lot. Des outils dédiés sont là pour leur faciliter la vie (Viadéo, Doyoubuzz, LinkedIn) et les aident à parvenir à leur fin.

Que l’on soit une marque, un particulier, un personne célèbre ou inconnue, on observe que la toile s’est enracinée dans notre quotidien. Cette cohabitation exige que l’on contrôle notre identité numérique pour nous faciliter le travail. Il ne s’agit donc plus réellement d’un besoin, mais plutôt d’un devoir.

Un pour tous, tous pour un ?

Oui Internet est un outil formidable, mais le web 2.0 a engendré une progéniture très (trop) consistante, qui exige parfois un peu trop de nous.

Un des problèmes récurrents intervient lors de la confrontation de notre vie personnelle et professionnelle. Il est vrai que les réseaux sociaux tels que nous les connaissons nous placent face à une impasse inévitable. Comment dissocier notre communication pour nos contacts ? Doit-on centraliser toutes nos productions autour de notre réseaux réel et virtuel, ou doit-on scinder nos interventions pour ne pas salir nos costumes identitaires ?

Le voilà donc ce fameux revers de la médaille. Croire que nous devons gérer qu’une seule identité est une utopie. Nos différentes identités réelles nous rattrapent sur le virtuel. Seule solution, trouver un compromis. Soit en segmentant son réseau en fonction des outils, soit en triant des contacts pour faire des listes et ainsi contrôler sa communication.

En y réfléchissant de plus près, le concept même d’identité numérique suggère la réunification de toute notre vie sociale, et donc d’un « melting pot » de notre personnalité.

Les réseaux sociaux nous rendent-ils schizophrène ?

Vous l’avez compris, gérer son identité numérique exige d’être alerte et concentré. Il faut savoir catégoriser son réseau pour mieux communiquer. Il est donc logique que beaucoup d’internautes soient dépassés dans la gestion de leur identité numérique.

La nouvelle orientation de Facebook semble atteindre le paroxysme d’une volonté d’exhibitionnisme. Facebook Timeline nous permet dorénavant d’avoir accès à ce que nos contacts écoutent, lisent, regardent, à l’ensemble de leur statuts depuis leur inscription sur la plateforme, etc. Bref, notre réseau s’est transformé en un Big Brother de masse, une caméra de surveillance sur notre vie 24/24, 7j/7. Gérer son identité sur Facebook est presque devenu un emploi à mi-temps, et les solutions pour nous aider à segmenter notre réseau comme les listes sont beaucoup trop complexes à gérer pour le commun des mortels. D’autant plus que les fréquentes mises à jour du réseau social réinitialisent les paramètres de confidentialité.

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Tout ce pot-pourri fait que l’on réfléchit de plus en plus à la pertinence des informations que l’on va partager. Désormais, on pense plus aux répercussions de nos interventions qu’au plaisir que l’on a à les partager. On nous observe, on nous écoute, on nous lit, et cela nous force à être vigilant sur notre identité numérique. De là à dire qu’il s’agit de paranoïa, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas.

On en arrive quand même à un stade où l’on est en droit de se demander si nos actes ne sont pas dictés par notre préoccupation d’image digitale. Bien entendu certains diront (à juste titre) que notre comportement est déjà le fruit de nos interactions sociales. C’est bien le cas, mais seulement en partie selon moi. Car le web a cette particularité d’impacter directement et visiblement nos choix puisque que ce sont nos prises de paroles et nos productions qui sont les témoins de cette influence.

Mais bon sang, communiquer n’est-il pas à l’origine un acte de plaisir ? La tournure du web 3.0 (sémantique) semblent plus nous faire percevoir un mode de communication hyper-contrôlé où chacun devra réfléchir en amont à comment s’exprimer, à qui et par quel biais.

L’homme VS la machine

La technologie semble au final nous donner l’illusion d’être plus libre car elle a su briser les frontières physiques. Mais dans le fond, ne sommes nous pas plutôt restreints dans nos choix et nos actes face à cette culture de l’image ?

Oui le fantasme de la confrontation homme/machine fait toujours débat. Car même si on note une dépendance de plus en plus forte envers les outils technologiques (je ne peux pas vivre sans télé, Internet et mon smartphone !), on ressent tous en nous une volonté de privilégier les rapports humains, directs.

Beaucoup disent que le web renforce la solitude, le renfermement et diminue les rencontres de visu. Mais c’est faux ! La plupart des internautes aiment rencontrer leurs contacts IRL car le visuel n’a pas d’équivalent. De plus, on remarque que les productions manuelles sur la toile sont beaucoup plus valorisées que les interventions automatiques. Les gens ont besoin de sentir l’homme qui se cache derrière la machine.

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L’identité numérique n’est donc pas qu’une simple vitrine, c’est également un premier pas vers une possible rencontre, le moyen de briser la glace en en apprenant un peu plus sur la personne.

Malgré tout, un palier psychologique a été franchi, qui fait que la technologie nous est purement et simplement nécessaire. Cette dépendance nous amène à un choix cornélien (ou pas) : Choisir de profiter des bienfaits du net tout en  » pervertissant  » une partie de son image pour disposer d’une identité numérique homogène, ou préférer s’interdire ces outils pour respecter notre identité originelle mais se priver des modes de communication d’aujourd’hui ?

C’est en cela qu’Internet peut être considéré comme un investissement. Rien n’est vraiment gratuit.

Un modèle identitaire pour vos enfants

Ce qu’il faut garder en tête, c’est que les plus jeunes ont toujours connu Internet et voient donc en lui l’allié idéal pour se forger leur identité sociale. Les autres générations ont su se créer une personnalité en fonction de leurs interactions  » sur le terrain « . On oublie jamais des événements fondateurs comme les boom chocolats, les sorties à la fête foraine, les camps d’été, etc . Même si la jeune génération (génération Y mais surtout Z) peut prendre part à toutes ces manifestations réelles, leur image est également et surtout numérique.

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À l’adolescence, le besoin de se socialiser est à son apogée. On se cherche, on tente de rationaliser nos comportements et on a le besoin vital de se sentir exister. A ce stade ce ne sont plus les parents qui peuvent combler ces besoins mais bien les amis, les contacts, les connaissances, voire de parfaits inconnus. Les outils du web social tels que les réseaux sociaux sont donc des outils qui leur servent à assouvir cet appétit en restant connectés à leur réseau. N’envoyez donc pas votre enfant voir un spécialiste si son compte Facebook affiche les 2000 amis. Les enfants sont des réceptacles, le web est un partie non négligeable du contenant, il est donc logique que l’on s’intéresse de près à ce qu’on y trouve.

À l’aube de la structuration de l’égo et de l’estime de soi, l’image numérique des adolescents est donc un enjeu crucial dans la construction de leur personnalité. Pourtant cette image idéalisée présente sur la toile est souvent bien éloignée de la réalité. Combien de jeunes de 13 ans ont réellement 2000 amis ou connaissances ? Ils n’ont surtout pas conscience des répercussions sur le long terme des informations qu’ils véhiculent au quotidien. Un effet vicieux qui pourrait se retourner contre eux par la suite, au détriment de leur identité numérique.

En résumé

Il ne faut pas avoir peur du web social, simplement être averti de ce qui se cache derrière les problématiques de l’identité numérique. L’important est de ne pas croire au  » web Bisounours  » pour savoir l’utiliser en connaissance de cause. Même si cela ne change pas la donne, cela aura au moins le mérite de nous donner bonne conscience.

Et vous ? Jusqu’où seriez-vous prêt à aller pour conserver une identité numérique en accord avec vos principes moraux ?

Le blog de Ronan Boussicaud
Son compte Twitter
Crédit images 1, 2, 3, 4, 5

Commentaires

  1. B.Jolivet
    20 janvier 2012 - 13h58

    Dommage qu’on ne parle ici que de facebook, un autre réseau existe depuis l’an dernier : google+, il permet entre autres de gérer ses contacts dans des cercles et ceci de manière très intuitive, c’est même la base de ce réseau ! Google a certainement cherché à toucher des personnes qui seraient en accord avec vos craintes, l’avenir nous dira si il a eu raison…
    Rendez-vous sur google+ : https://plus.google.com/101479515560736016066

  2. Rboussicaud
    20 janvier 2012 - 14h31

    Je vous renvoie à un article que j’ai publié il y a peu et qui traite de Google + justement ;) ! Vous y trouverez peut-être des éléments de réponses : http://www.mycommunitymanager.fr/google-plus-aura-t-il-sa-place-au-pantheon-des-medias-sociaux/

  3. Florent
    20 janvier 2012 - 15h04

    Bonjour,

    Un article très complet et très intéressant !

    Je pense aussi que l’idée d’être préoccupé par les « répercussions de son image digitale » dont vous parlez, est d’autant plus importante que le monde numérique conserve les informations… contrairement à une phrase lancée en l’air entre amis, l’écrit reste, peut être montré, peut être vu et revu, par d’autres, dans d’autres contextes, en d’autres moments.

    Pour aider les enfants pour qui Internet a toujours existé, pour pouvoir discuter avec eux et les guider, les parents ne devront-ils pas eux aussi apprendre et comprendre ces outils ?

2 commentaires supplémentaires

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