Le futur de l’identité numérique ? par Véronique Rabuteau

Véronique Rabuteau Dans le cadre de notre débat du mois sur l’identité numérique, nous recevons Véronique Rabuteau, pour un exercice d’anticipation sur l’identité numérique. Véronique Rabuteau est chargée de programmes à ARTE France. Elle également blogueuse sur la plateforme, passionnée par le Web et les changements induits par digital, et veille quotidiennement sur Twitter. Bonne lecture !

Paris. 12 Avril 2042, 10ème Conférence annuelle des Data Managers. Autour d’une table, près du buffet des petits déjeuners, plusieurs personnes discutent. Gobelets de café et viennoiseries côtoient ordinateurs et badges bariolés aux logos variés, dont un qui domine : YPDM – Your Personal Data Manager – 1st class world premium cloud. C’est l’entreprise leader du marché mondial de la protection des données personnelles, sponsor de la manifestation.

Nicolas est l’un des Data Manager junior de la société. Sa spécialité – nouveauté depuis quelques années – la préservation du souvenir. L’un des brevets qui a fait le succès de YPDM : la possibilité de sauvegarder par interface directe avec le cerveau les souvenirs de chacun. Hyper sécurisé, hyper personnalisé. Nicolas commercialise les logiciels et – le must – l’album que l’on peut éditer sur tous supports de l’ensemble de la sauvegarde. Il est en pleine démonstration. Il commande de la voix sur un écran le défilement des données : 15 mai 2012 – 20H34 – Dîner à la maison : Marion et les enfants/ 20 juillet 2015 – 10H10 – Arrivée de la famille à Barcelone, etc.

Les images défilent, parfois animées, parfois fixes. Sourires, gestes de la main, visages heureux ou tristes, objets, attitudes. Nicolas explique : aujourd’hui nous pouvons facilement sauvegarder tout ce qui a trait à la mémoire épisodique, celle des évènements. Nous développons l’étape suivante, la récupération et la préservation des souvenirs d’enfance et celle des rêves. Tenez, en exclusivité, un aperçu – encore expérimental – de ce que ça peut donner. S’ensuivent quelques représentations animées, peu lisibles. Des formes, des aperçus colorés, parfois une image plus nette. L’auditoire est fasciné. Chacun regarde pensant – enfin – voir l’intérieur de son cerveau. Car, dans cette civilisation de l’image, le fait de visualiser est plus important que tout – et ce, bien avant l’invention d’Internet – au point d’occulter d’autres questions.

Nicolas poursuit : – Les souvenirs ainsi extraits sont préservés soit en cloud privé soit sur disque, bénéficiant d’algorithmes de chiffrement de dernière génération. Je précise que, en aucun cas notre société ou une société tierce n’a accès à ces données.

Quelqu’un prend son voisin à partie – C’est ce qu’ils disent ! Mais souvenez-vous de Google ! A l’époque, ils ont bien abusé ! Moi, je n’ai pas confiance… d’autant que maintenant c’est vraiment ce qu’on a dans le crâne qui est stocké comme ça. – Remarquez, répond un autre, du temps de Google, une grande partie de nous-mêmes était déjà en ligne : documents administratifs, dossiers médicaux, photos, vidéos, et sans compter les ‘réseaux sociaux’, ceux sur lesquels on diffusait tout aux yeux des autres, les ‘amis’, les connaissances. Quand on y pense ! Les parents, les enfants, les maîtresses et les amants, les chefs d’entreprise comme les chercheurs d’emploi, tout le monde s’affichait ou s’espionnait en ligne !

– Vous y allez un peu fort dit un troisième. La vie en ligne n’est pas différente de ce point de vue de la vie réelle. On doit y assumer ce qu’on y fait, c’est tout. Et, on devrait considérer les choses comme dans ‘la vie’ : ce qui est fait est fait, et demeure. Sur le Web vous pouvez faire effacer les données qui vous déplaisent, qui sont compromettantes ou gênantes, d’une façon ou d’une autre. Je suis bien placé pour le savoir, je suis Data Eraser, c’est mon job donc (et ça paye plutôt bien !). Vous allez voir que demain, on va me demander d’aller effacer des souvenirs qui auront été diffusés par erreur, par réaction ou autre ! La différence, c’est le vieil adage : pour vivre heureux, vivons cachés. Il prend tout son sens ici. Alors, certains ont choisi la clandestinité. Une forme de résistance et d’indépendance qui leur permet d’agir. D’autres savent bien se servir de ces outils et ils affichent ou partagent en connaissance de cause – et en espoir d’effet – ce qu’ils décident et maîtrisent. Bien-sûr, au bout du compte, ce sont d’une façon ou d’une autre des ‘préférences’ ou un faisceau de présomptions, et, à ce titre ça peuvent servir à vous profiler. Pour le meilleur, comme pour le pire.

– Et les jeunes, vous y avez pensé ? demande le premier. Eux, ils ne savent pas forcément ce qu’ils font de ce point de vue. Imaginez…un futur président de la République…tout ce qu’il a diffusé pourra être retenu contre lui. Et, sans aller jusque là, on ne sait pas de quoi son avenir sera fait.

– Eh bien, justement, il serait temps de se dire que ce n’est pas différent, une vie est une vie, tout n’y est pas lisse, sans erreurs, sans fausses pistes. C’est humain ! Une identité est composée de tout cela ! Et, contrairement à ce que vous pensez, beaucoup de jeunes qui ont grandi avec ces outils savent très bien de quoi il retourne. Simplement, ils sont jeunes justement, parfois dans la provocation, et pour eux, ces outils sont un prolongement de leur vie, ce n’est pas ‘extérieur’ et, oui, en ce sens, les choses changent. Enfin, il y a quand même des choses qui relèvent du bon sens, et là, oui, certains sont imprudents tous âges confondus : publier sa date de naissance complète (pour avoir des témoignages de reconnaissance, des ‘on t’aime’ via commentaires interposés ?), c’est pas forcément malin de nos jours. Et on peut multiplier les exemples…

Portrait de Dorian Gray

Un autre personnage rejoint la conversation : – Au-delà, vous savez, nous sommes obsédés par la conservation et le stockage, par la trace que nous pouvons – ou pourrions, pour la postérité – laisser, mais c’est occulter le fait qu’il faut savoir perdre, oublier. La mémoire fonctionne comme ça : les souvenirs s’agencent et se ré agencent en mouvement, en fonction de nos expériences tout au long de notre vie. Certains se renforcent, d’autres s’effacent. C’est absolument nécessaire. Une mémoire absolue n’est pas possible, ni souhaitable.

Celui qui s’exprime ainsi est un neuropsychologue spécialisé dans les interfaces digitales. Métier d’avenir s’il en est. Le neuropsychologue est venu accompagné d’un groupe de confrères, plutôt des psychiatres qui tentent de réfléchir et d’adapter leur discipline à cette nouvelle donne : maintenant que l’inconscient est en passe de devenir visible… Et puis, la transparence revendiquée par la société dans son ensemble fait face à la demande de protection croissante des données concernant l’individu…

Plus loin, un autre groupe échange. Ceux là sont des mercenaires des datas. Ils effacent, vendent, construisent, données et profils, à la demande du plus offrant. En y mettant le prix, vous pouvez vous construire une réputation irréprochable en ligne – impeccable costume trois pièces numérique – ou celle que vous souhaitez en fonction de vos objectifs. Face au développement de ces pratiques, bien sûr sont apparus les Vérificateurs de Données, et puis, la contre expertise des premiers, les Contre Vérificateurs…

Les mercenaires vendent aussi de l’espace. De l’espace de stockage. Vu le volume astronomique des données mondiales, de plus en plus denses, l’espace est devenu aussi rare que l’or. Le marché noir va bon train. Il existe des solutions quasi infinies du côté du stockage quantique, mais, pour le commun des mortels, cela reste hors de prix. Alors on achète ou on troque des espaces, plus ou moins sécurisés, c’est selon.

Qui plus est, depuis l’attaque de 2017 sur les dix plus gros data centers mondiaux, tout le monde se méfie et se pose des questions. Une attaque sans précédent, qui a provoqué une perte colossale de données pour des millions d’individus. Un groupe d’activistes en a eu assez de cette tyrannie des données. Cela peut paraître paradoxal, mais le ‘droit à l’oubli’ numérique de l’époque les agaçait aussi. Ils revendiquaient la liberté et le droit d’être humain, avec failles et faiblesses. Alors, dans un gigantesque sabotage, ils ont détruit ou mélangé des milliards de données privées. Leur plus belle réussite reste ce qui s’est alors appelé le big remix, un mélange quasi inextricable de données composant et recomposant quasi sans fin à partir de ce qu’ils avaient trouvé. Leur prochain objectif ? Un algorithme qui permettra – après hack des souvenirs stockés par YPDM – de créer un ‘album’ souvenir mondial en ligne, composé de tout ceux qui auront été collectés, sans distinction aucune…

Le blog de Véronique Rabuteau

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