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Carlos Diaz : « Être dans la Silicon Valley constitue une caisse de résonance »

Flavien Chantrel, le 27 juillet 2016

Il y a un mois, Carlos Diaz présentait avec brio la conférence d’ouverture du Web2day sur les futures tendances de la Silicon Valley. Nous avons souhaité en savoir plus sur le dernier projet en date de ce serial entrepreneur. Aujourd’hui installé dans le Silicon Valley, il nous parle dans cette interview de sa dernière aventure en date : The Refiners. Créé avec deux autres figures de la Vallée, Géraldine Le Meur, cofondatrice de LeWeb, et Pierre Gaubil, The Refiners est un accélérateur de start-ups étrangères qui souhaitent s’installer à San Francisco. Carlos Diaz nous explique les raisons qui les ont poussé à créer cette structure et nous parle de start-ups françaises qui tentent leur chance dans la Silicon Valley, de leurs atouts, et de la force du concept de cross border.

the refiners

Pourquoi avoir créé The Refiners ?

Cela fait plus de 20 ans que je suis dans le domaine des start-ups, et déjà plusieurs années que je suis installé dans la Silicon Valley avec mes collaborateurs. Or, depuis 2-3 ans, on sent une véritable dynamique des start-up françaises qui sont nombreuses à venir tenter l’aventure à San Francisco, portées par l’engouement qui souffle sur les nouvelles technologies dans l’Hexagone. Si toutes viennent avec des projets différents, la démarche de découverte reste la même et se résume toujours en une question-clef : « Comment ça fonctionne dans la S. V. ? Expliquez-nous ! ». On s’est alors vite rendus compte que ces entrepreneurs, avec leur culture française, n’arrivaient pas à comprendre le fonctionnement de cet environnement si particulier. Chez eux, l’envie de s’installer dans la Vallée est bien réelle, à l’image d’un « American dream », mais l’incompréhension et le choc des cultures est là. D’où leur réflexe naturel de se tourner vers des entrepreneurs déjà installés.

Plus largement, si l’on regarde l’histoire des Français dans la Vallée, il y a 30 ans, les « frenchies » venaient ouvrir des boulangeries, il y 20 ans, ils venaient travailler pour des start-ups américaines, et depuis un peu plus de 5 ans, une nouvelle génération vient désormais pour créer ou étendre les activités de leur business ici.

En quoi consiste cet accélérateur de start-up ?

Le constat de départ était très simple. D’un côté il se passe quelque chose dans l’Hexagone, avec une vague de start-ups géniales et des fondateurs pleins d’ambitions qui dépassent les frontières françaises. De l’autre, à San Francisco, il y a désormais une communauté établie que l’on surnomme « la french mafia », et qui a réussi son implantation. Les premiers ont besoin des seconds pour bénéficier de leur expérience, c’est pourquoi il fallait créer quelque chose autour de ça, pour construire un réseau productif et efficace, qui dépasse l’échange informel autour d’un café. De ce besoin est né The Refiners, un accélérateur de pépites françaises, mais aussi européennes, voire mondiales.

The Refiners est une communauté qui réunit aujourd’hui plus de 200 mentors et investisseurs de toutes nationalités, entrepreneurs ou non, et qui ont tous en commun cette envie d’aider les start-upers qui viennent de l’étranger. On y trouve Reid Hoffman, le fondateur de LinkedIn, Xavier Niel, Gary Vaynerchuk l’entrepreneur et célèbre critique de vins newyorkais, Joi Ito le directeur du MIT Media Lab, Phil Libin, le fondateur d’Evernote, etc.

Vous parlez beaucoup de la notion de « cross border ». En quoi est-ce une force ?

Notre approche « cross border », qui n’est pas habituelle chez les Américains, nous permet de nous différencier des autres accélérateurs plus classiques comme Y Combinator, 500 Startups, ou encore Techstars. L’idée est de bénéficier de la force de frappe et de l’aura de la Silicon Valley tout en préservant un ancrage en France. La raison d’une double implantation franco-américaine est simple : il est impossible de recruter des ingénieurs ici. Avec plus de 50 000 postes vacants, la Vallée est toxique de ce point de vue-là. Or, en répartissant ses forces à l’échelle mondiale et en conservant son centre d’ingénierie en France par exemple, non seulement on s’assure d’avoir les ressources humaines nécessaires pour développer son projet, mais on s’assure également d’avoir une main-d’œuvre hautement qualifiée en R&D tout en créant de l’emploi pérenne dans l’Hexagone. Aussi, The Refiners est là pour rappeler que le France est le paradis sur Terre pour les start-ups. C’est le meilleur endroit au monde pour avoir des idées, réunir des équipes de talents et créer des concepts technologiques. Le faire dans la S.V. coûterait trop cher et serait beaucoup plus chronophage, notamment du fait de la forte compétition qui y règne. Une fois réalisé ce « homework », l’aventure dans la Vallée devient essentielle pour profiter d’une rampe de lancement sans commune mesure.

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En tant qu’entrepreneur, si j’adopte le modèle cross border, quelle est la meilleure répartition des compétences et des ressources ?

Être dans la Silicon Valley en tant qu’entrepreneur constitue une véritable caisse de résonance. Tout dollar de marketing investi en France n’aura aucun impact à San Francisco, quand le moindre dollar investi à San Francisco aura des retombées globales. En tant que CEO, il est donc nécessaire de placer toute ses opérations sales, marketing, business development dans la Vallée car c’est ici que tout se passe. A l’inverse, du côté des techniciens et ingénieurs, malgré les milliers de postes vacants et la pénurie grandissante d’ingénieurs-développeurs américains, il est extrêmement difficile d’obtenir un visa pour venir travailler aux États-Unis. Cette politique d’immigration très restrictive qui connait un regain d’engouement et ne va pas en s’améliorant avec la montée de Donald Trump. D’où l’intérêt du modèle cross border.

Qu’apporte concrètement The Refiners aux start-ups ?

Pour une expérience réussie dans la Vallée, les entrepreneurs ont besoin de 3 choses essentielles. La première est l’acculturation. Il est indispensable de comprendre et adopter les codes et la culture de la S.V. qui sont très particuliers, avec des us et coutumes propres à ce microcosme. Je pense notamment à une façon de s’habiller bien précise, une façon de parler, de s’exprimer, etc. Si on ne répond pas à ce modèle culturel précis, personne ne nous prête attention. Dans un second temps, il faut leur apporter un réseau de contacts influents qui dépasse « l’aquarium de Français ». Enfin, il faut leur apporter le plus important : l’argent. The Refiners permet d’ouvrir les portes du financement américain et donne les capacités de financer leurs projets.

The Refiners se divise en deux entités : un accélérateur et un fond d’investissement de 6 millions de dollars dont 40 % investis par BPI France et le reste par des entrepreneurs. L’accélérateur prend 3 à 7 % du capital de chaque projet, en échange d’une aide financière de 50 000 dollars pour aider les entrepreneurs à démarrer. Le programme d’accélération dure 3 mois. Les start-upers y apprennent tout d’abord à dépasser le « gap culturel », trop souvent négligé, et qui pourtant est à l’origine de nombreux échecs. Par la suite, ils développent leur networking et apprennent également à pitcher auprès des investisseurs américains, qui sont de plus en plus friands de pépites étrangères, pour peu que celles-ci parlent le même langage et partagent les mêmes codes. Ce n’est qu’à l’issu de cette formation accélérée que la start-up est « montrable ».

Comment trouvez-vous ces « pépites » du digital et quels sont vos objectifs ?

Avec Pierre et Géraldine, nous sommes très curieux et proactifs dans nos recherches. Tous les mois, l’un de nous passe deux semaines en France puis en Europe pour aller « scouter », et découvrir des talents auprès d’autres accélérateurs, des investisseurs, des entrepreneurs mais aussi auprès des écoles.

Le premier programme d’accélération a été lancé en mai 2016, et on a déjà vu plus de 200 dossiers parmi lesquels 5 seulement ont été sélectionnés sur un objectif de 12 à 15 start-up par session. En tant que « general partners », nous nous devons d’être très sélectifs, mais on espère accélérer 70 start-ups dans les trois prochaines années. Par ailleurs, au terme « d’accélération », nous préférons la notion « d’invasion » qui illustre davantage cette idée de conquête de la Silicon Valley avec nos start-ups étrangères.

Quel regard portes-tu sur la French Tech et quel rôle pourrait jouer The Refiners dans son développement ?

La French Tech a le mérite de mettre un véritable coup de projecteur sur l’écosystème numérique français. Elle a permis de réveiller un pays dans lequel la culture digitale n’était ni innée ni naturelle. Toutefois, il faut raison garder, et savoir qu’ici, dans la Silicon Valley, personne ne parle de la FrenchTech, ni de la BritTech ou de la GermanTech. Le nationalisme technologique n’a absolument aucun sens dans la Vallée et un start-uper n’est pas défini par ce qu’il est mais par ce qu’il fait. Il faut réussir à adopter une vision globale et comprendre la philosophie selon laquelle la technologie peut rendre le monde meilleur, peu importe d’où l’on vient. Et c’est dans la S.V., sorte de bulle hors de l’espace et du temps, que se réunissent tous les avant-gardistes qui pensent de cette manière.

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